Le chiffre le plus parlant est peut-être celui-ci : 400 millions de barils correspondent à environ vingt jours de flux à travers le détroit d'Ormuz. En d'autres termes, l'Occident tente d'acheter du temps. Il ne résout pas le problème, il cherche à amortir le choc immédiat provoqué par l'interruption partielle du trafic énergétique dans l'un des goulets d'étranglement les plus décisifs de la planète. Lorsque la géographie du pétrole redevient dépendante des missiles, des drones et de la liberté de navigation, alors il devient clair que l'énergie cesse d'être une simple variable économique pour redevenir, au sens plein du terme, une question stratégique.
L'Europe redécouvre une fois de plus sa fragilité
La pression croissante exercée sur Bruxelles pour qu'elle adopte des mesures concrètes contre l'envolée des coûts énergétiques révèle une vérité que l'Union européenne connaît depuis longtemps mais peine à admettre : sa vulnérabilité énergétique n'a pas disparu, elle a seulement été redistribuée. Après la crise ukrainienne, le discours officiel européen s'est concentré sur la diversification des approvisionnements, l'accélération des énergies renouvelables, la réduction de la dépendance aux combustibles fossiles russes. Tout cela est vrai, au moins dans les objectifs. Mais la guerre avec l'Iran montre que la dépendance ne disparaît pas : elle change de forme, elle change de route, elle change de fournisseur, mais elle demeure.
La hausse du prix du Brent, les tensions sur le gaz en Europe, la réduction du trafic dans le détroit d'Ormuz et les difficultés du secteur du gaz naturel liquéfié montrent que le marché européen reste exposé à des chocs extérieurs de grande ampleur. Et les États membres le savent parfaitement. Ce n'est pas un hasard si l'Italie, l'Autriche, la Slovénie et la Slovaquie demandent à Bruxelles une réponse plus énergique, tandis que d'autres pays expriment en privé leur irritation face à l'approche attentiste de la Commission. Derrière cette impatience se cache une fracture de plus en plus visible : d'un côté les États les plus exposés à l'inflation énergétique et à la pression sociale, de l'autre ceux qui préfèrent s'en remettre aux mécanismes du marché et aux réponses nationales.
Le nœud politique de Bruxelles
La Commission européenne se trouve face à un dilemme à la fois économique et politique. Si elle intervient avec des instruments d'urgence, comme elle l'avait fait après la crise provoquée par la guerre en Ukraine, elle risque de rouvrir des conflits entre États membres, de distordre le marché intérieur et de se heurter aux pays qui refusent un nouveau centralisme énergétique européen. Si, au contraire, elle continue de temporiser, elle risque d'apparaître impuissante au moment précis où les gouvernements les plus fragiles sur le plan budgétaire et les plus exposés sur le plan électoral réclament une protection immédiate.
En ce sens, la crise énergétique déclenchée par la guerre avec l'Iran agit comme un révélateur impitoyable. Elle met en lumière la limite historique de la construction européenne : la monnaie est commune, le marché est commun, le cadre réglementaire est commun, mais lorsqu'une véritable crise éclate, chaque État recommence à se confronter à sa propre structure productive, à sa propre dépendance énergétique et à son propre consensus interne.
Voilà pourquoi l'énergie redevient un test décisif pour l'Union : il ne s'agit pas seulement des prix, mais du rapport entre solidarité européenne, souveraineté nationale et capacité de gouverner l'urgence.
Voilà pourquoi l'énergie redevient un test décisif pour l'Union : il ne s'agit pas seulement des prix, mais du rapport entre solidarité européenne, souveraineté nationale et capacité de gouverner l'urgence.
L'Italie et le poids d'une dépendance structurelle
Dans ce cadre, l'Italie est l'un des pays qui ont le plus de raisons d'élever la voix. Sa forte dépendance au gaz importé, le coût élevé de l'énergie pour les ménages et les entreprises, ainsi que le poids central de son industrie manufacturière la rendent particulièrement vulnérable à toute nouvelle flambée des prix. Ce n'est pas un hasard si Giancarlo Giorgetti a été parmi les premiers à demander l'utilisation des instruments extraordinaires déjà expérimentés après 2022. Ce n'est pas non plus un hasard si Rome insiste sur la nécessité d'une réponse unifiée. Derrière cette demande, il n'y a la conscience qu'une réponse laissée aux seuls États finirait par accentuer les déséquilibres internes de l'Union.
Les pays disposant d'une plus grande capacité budgétaire peuvent se permettre des soutiens nationaux plus robustes. Les plus fragiles risquent au contraire de subir simultanément la crise énergétique et la contrainte budgétaire. Voilà pourquoi l'Italie craint une double pénalisation : d'un côté la hausse des coûts, de l'autre l'impossibilité de la compenser efficacement dans une année politiquement sensible. Le sujet n'est donc pas seulement l'énergie. C'est le lien entre énergie, inflation, consensus social et stabilité politique.
Les quatre voies européennes et leurs limites
Les solutions discutées à Bruxelles montrent cependant à quel point la crise est profonde et combien il manque une véritable option simple. Réformer le marché de l'électricité en dépassant le système du prix marginal paraît politiquement séduisant mais techniquement diviseur. Toucher au système d'échange de quotas d'émission pour alléger le coût du carbone peut offrir un répit à court terme, mais risque de faire sauter l'axe central de la politique climatique européenne. Accélérer massivement les renouvelables est nécessaire, mais les temps de la transition ne coïncident pas avec l'urgence de la crise. Enfin, redoubler sur les combustibles fossiles peut soulager la pression immédiate, mais prolonge la dépendance stratégique à l'égard de fournisseurs extérieurs et affaiblit la narration même de la transition.
En réalité, chacune de ces quatre voies contient un paradoxe. La première et la deuxième ébranlent l'architecture normative européenne. La troisième est juste à long terme mais impuissante dans l'immédiat. La quatrième est efficace à court terme mais stratégiquement régressive. C'est précisément là le drame de l'Europe : savoir ce qu'elle devrait faire à long terme, sans toujours disposer des instruments politiques nécessaires pour traverser le court terme.
La guerre avec l'Iran comme test de résistance de la stratégie européenne
La crise actuelle montre donc que la guerre contre l'Iran ne frappe pas l'Europe seulement par ses répercussions diplomatiques ou militaires. Elle la frappe au cœur de son équilibre économique. La sécurité énergétique européenne dépend encore de routes lointaines, de fournisseurs instables ou politiquement problématiques, et de marchés mondiaux hypersensibles aux chocs géopolitiques. C'est pourquoi la libération décidée par l'AIE doit être lue comme une mesure nécessaire mais défensive. Ce n'est pas une stratégie, c'est une digue provisoire.
Le véritable problème est que l'Europe continue de réagir aux crises énergétiques comme si chacune d'elles était exceptionnelle, alors qu'elles deviennent en réalité la nouvelle normalité du désordre mondial. L'Ukraine hier, l'Iran aujourd'hui, peut-être d'autres fronts demain. La question n'est plus de savoir s'il y aura un nouveau choc, mais quand et avec quelle intensité. Dès lors, la question de fond devient inévitable : l'Union veut-elle rester un marché qui subit les événements, ou devenir une puissance capable d'organiser sa propre sécurité énergétique comme une composante essentielle de sa souveraineté ?
Tant que cette réponse ne sera pas claire, chaque crise trouvera Bruxelles en retard, partagée entre prudence réglementaire et urgence politique. Et à chaque fois, il faudra une nouvelle mesure extraordinaire pour colmater ce que l'on n'a pas voulu affronter à temps. La libération des 400 millions de barils n'est donc pas seulement une information énergétique. C'est le symptôme d'un monde où le pétrole, le gaz, les routes maritimes et les réserves stratégiques retrouvent tout leur poids comme instruments de puissance, de pression et de survie économique. Dans ce monde, l'Europe ne peut plus se permettre le luxe d'appeler transition ce qui reste, en réalité, une longue et inachevée dépendance.
Sources
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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