Géopolitique

L'engrenage iranien. Comment une démonstration de force peut se transformer en crise incontrôlable

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Samedi 31 Janvier 2026


Depuis plusieurs semaines, l'administration américaine examine des scénarios de frappe contre l'Iran. Le vrai sujet n'est pas l'existence d'une option « propre » : c'est le risque qu'une action, même limitée, déclenche une séquence que personne ne maîtrise. Les moyens américains sont aujourd'hui plus dispersés qu'il y a quelques mois, et plusieurs partenaires régionaux ont déjà signalé qu'ils ne souhaitaient pas prêter leur territoire ni leur espace aérien à une opération contre Téhéran. Moins de marges, donc davantage de pression pour obtenir un résultat visible, rapidement. Or, quand la politique impose un calendrier, l'erreur de calcul devient plus probable.



L'engrenage iranien. Comment une démonstration de force peut se transformer en crise incontrôlable

Fenêtre tactique étroite, pression politique forte. Cyber, frappes ciblées et illusion du « coup décisif »

Dans la palette envisagée, on retrouve des opérations informatiques coordonnées et des frappes sur des sites sensibles, y compris liés au nucléaire.

Mais frapper n'est pas négocier. Une action limitée peut prouver une capacité, sans produire l'effet politique recherché. Le danger, ici, est celui de la surenchère : si l'Iran ne concède rien de tangible à court terme, Washington peut se retrouver prisonnier de son propre récit de fermeté. Et lorsque la crédibilité est évaluée à l'échelle de quelques jours, l'escalade devient un raccourci tentant.

Riposte iranienne : l'asymétrie plutôt que l'affrontement frontal. Cibles indirectes, zones grises et pression sur les axes stratégiques

L'Iran a l'habitude de conjuguer paroles dures et actions calculées. Non par manque de volonté, mais parce qu'un duel direct et prolongé avec les États-Unis serait coûteux et risqué. La réaction la plus vraisemblable à une frappe « limitée » n'est donc pas une confrontation totale, mais une réponse graduée : attaques via des intermédiaires, opérations difficiles à attribuer, intensification des actions cyber, et pression sur les routes maritimes et énergétiques. L'objectif serait double : restaurer l'image de force sans franchir un seuil qui obligerait Washington à élargir la guerre.
 
Le piège, c'est que chacun peut croire piloter une crise « contenue » alors qu'une succession de ripostes, d'incidents et de malentendus peut faire basculer le scénario. Les signaux coercitifs sont souvent mal décodés, surtout quand la tension est déjà élevée.

Vulnérabilité américaine : la durée, pas le premier jour. La question des stocks et de la défense face aux missiles et drones

Un facteur technique devient rapidement stratégique : la défense aérienne et antimissile dans une confrontation prolongée. Si les échanges se multiplient, la capacité d'interception et le rythme de reconstitution des stocks pèsent plus que les annonces politiques. Une escalade durable tend à révéler les limites matérielles : disponibilité des systèmes, munitions, maintenance, chaîne industrielle. La guerre moderne récompense la profondeur logistique, pas seulement la puissance du premier coup.

L'intérieur iranien : la tentation du renversement. Une stratégie incertaine qui peut produire l'effet inverse

La crise économique iranienne et les vagues de protestation nourrissent, côté américain, une idée récurrente : frapper de façon à amplifier les fractures internes. Mais c'est un pari ambigu. Une attaque extérieure peut, au contraire, resserrer des segments de la société autour du pouvoir, ou casser un mouvement déjà éprouvé par la répression. Sans basculement massif des forces de sécurité et sans alternative crédible disposant d'un ancrage intérieur, espérer une transition rapide relève davantage du souhait que du plan.
 
Autrement dit : il est plus facile de frapper un objectif que de remodeler un régime. Et le coût politique et humain d'une stratégie de renversement est, par nature, imprévisible.

Un rapport de forces régional transformé. Influence iranienne en retrait, mais capacité de nuisance intacte

Ces derniers temps, l'influence régionale de Téhéran s'est contractée, certains relais ayant été affaiblis.

La recomposition syrienne a modifié des équilibres importants et réduit des marges iraniennes dans l'arc levantin. Cela peut donner l'impression d'un Iran durablement diminué. Mais l'affaiblissement conventionnel pousse souvent à privilégier les leviers indirects : réseaux, actions de déstabilisation, moyens « discrets » qui rendent toute victoire adverse plus coûteuse. Un acteur moins dominant n'est pas forcément moins dangereux : il devient parfois plus imprévisible.

Onde de choc économique : l'énergie comme accélérateu. Une opération militaire limitée peut suffire à secouer les marchés

Toute crise autour de l'Iran possède un effet multiplicateur : l'énergie.

Même sans rupture formelle des flux, une hausse du risque sur les routes maritimes et les infrastructures suffit à renchérir assurances, transport, financement. Résultat : volatilité du pétrole, tensions sur le gaz, et répercussions rapides sur l'inflation importée et les chaînes d'approvisionnement, avec une sensibilité particulière des économies européennes. Les marchés réagissent à la probabilité du pire, pas à la promesse d'une crise « maîtrisée ».
 
Pour Téhéran, le levier énergétique ne se limite pas à l'export : il inclut la capacité de perturber la circulation et d'augmenter le coût de la normalité. Pour Washington, cela signifie mener une opération tout en gérant, en parallèle, l'impact global sur les prix et la confiance.

Dernier point : le calendrier peut devenir l'ennemi. Quand l'exigence d'un « résultat immédiat » augmente le risque de dérapage

La recherche d'un succès rapide pousse souvent à privilégier le geste sur l'architecture de sortie. Si la pression est conçue pour ouvrir une issue négociée, elle doit rester soutenable et réversible. Si elle se transforme en ultimatum impossible à retirer sans perdre la face, alors la frappe punitive cesse d'être un choix et devient une obligation politique interne. C'est là que la logique de prestige peut prendre le pas sur la logique de sécurité.
 
Dans ce contexte, la question centrale n'est pas de savoir si une frappe est possible, mais qui contrôle réellement la séquence qui suit. Parce qu'une attaque se décide ; une guerre, le plus souvent, naît de l'accumulation des réactions, des accidents et des interprétations erronées. Et lorsque la coercition devient le langage dominant, la frontière entre dissuasion et incendie se réduit dangereusement.

A propos de...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Sources