Intelligence des Territoires, PME, ETI

L’utopie réaliste face au mur de la normalisation. Bilan et Perspectives de l'Expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée (TZCLD).


Jacqueline Sala
Samedi 6 Juin 2026


À l’heure où la troisième loi se prépare, l’expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée aborde un virage décisif. Dix ans après son lancement, le dispositif imaginé pour garantir un droit effectif à l’emploi se heurte aux logiques de performance qui accompagnent toute institutionnalisation. Entre fidélité à la philosophie de rupture et pression à la rentabilité, le modèle vacille, révélant les tensions d’un projet devenu national.



 L’utopie réaliste face au mur de la normalisation. Bilan et Perspectives de l'Expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée (TZCLD).

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Jany-Catrice F., Vatan S., « Territoire zéro chômeur de longue durée : quel bilan scientifique à l’heure de la pérennisation de l’expérimentation ? », Impacts. Le policy brief de CNRS Sciences humaines &sociales, n°1, 2026.

Dix ans après son lancement, Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée apparaît moins comme une révolution que comme un dispositif en tension. Pensé par ATD Quart Monde pour garantir un droit effectif à l’emploi, le programme reposait sur trois promesses : un CDI de proximité, le temps choisi et l’embauche sans sélection. En rebaptisant les chômeurs de longue durée en Personnes Privées Durablement d’Emploi, l’expérimentation entendait toucher les publics invisibles grâce à l’« aller‑vers ».

Mais la décennie écoulée révèle un décalage croissant entre l’idéal fondateur et la réalité de terrain. Les Entreprises à But d’Emploi accueillent bien un public plus fragile que l’IAE classique, mais peinent à offrir des perspectives de mobilité, créant une stabilisation sans véritable sortie.

La montée en charge du dispositif s’accompagne d’une normalisation budgétaire qui impose des objectifs de rentabilité incompatibles avec l’accueil de publics très éloignés de l’emploi. Sous pression, les territoires saturent, l’incubation s’essouffle et l’innovation sociale s’efface derrière la gestion comptable.

TZCLD reste une réussite humaine, mais son avenir dépendra de la capacité à préserver son esprit de rupture face à une administration tentée d’en faire un outil de régulation de la précarité plutôt qu’un levier de transformation.

Quand l’innovation sociale se heurte à la mécanique administrative

L’ambition initiale de TZCLD reposait sur une idée simple et radicale : personne n’est inemployable.

En remplaçant la catégorie de « chômeur » par celle de Personne Privée Durablement d’Emploi, le dispositif renversait la logique classique de l’insertion. Aux individus de ne plus se plier aux cases administratives ; aux territoires d’adapter des emplois utiles à celles et ceux qui en sont durablement éloignés. Mais à mesure que l’expérimentation s’étend, cette promesse se heurte à la réalité d’un changement d’échelle.


Le pilotage national pousse désormais les Entreprises à But d’Emploi vers un modèle quasi entrepreneurial, avec des objectifs de chiffre d’affaires compris entre 5 000 et 8 000 euros par équivalent temps plein. Une contrainte qui déplace les activités vers la sous‑traitance marchande, au détriment des services de proximité qui faisaient la singularité du projet. Le risque est clair : voir les EBE devenir des prestataires low‑cost plutôt que des laboratoires territoriaux d’innovation sociale.
 

Des territoires sous tension face au coût de l’incubation

Autre angle mort : l’incubation. Cette phase préparatoire, longue et coûteuse, repose presque entièrement sur les collectivités locales. Trois à huit ans d’ingénierie, de mobilisation et de pari politique sans garantie d’habilitation finale. Seuls les territoires déjà structurés parviennent à absorber ce risque, laissant de côté les zones les plus fragiles, pourtant premières concernées par le chômage de longue durée.

La montée en puissance du dispositif — de 850 à plus de 4 300 salariés — atteste de son attractivité, mais elle révèle aussi ses limites structurelles. Les EBE accueillent un public très éloigné de l’emploi : 21 % de travailleurs handicapés, 57 % de femmes, souvent mères isolées. Une richesse humaine qui confirme la pertinence de l’« aller‑vers », mais qui renchérit le coût d’accompagnement.

Résultat : 63 % des EBE restent sous le seuil minimal de rentabilité, un signal d’alerte pour un modèle qui repose encore largement sur la Contribution au Développement de l’Emploi.

Préserver l’ADN du projet avant la troisième loi

Les chercheurs du réseau RESTEZ alertent sur une « dilution des caractéristiques les plus originales » du dispositif. L’« aller‑vers », indispensable pour toucher les publics les plus éloignés, s’efface derrière les tableaux de bord. La promesse du CDI à temps choisi, pilier de l’émancipation des PPDE, s’effrite elle aussi, faute d’encadrement suffisant. Les Comités Locaux pour l’Emploi glissent alors vers une logique de tri, renvoyant certains candidats vers les dispositifs classiques.

Une dérive qui menace le cœur même du projet : l’universalité territoriale du droit à l’emploi.

L’enjeu est politique autant que technique : préserver l’ADN d’un projet pensé pour contourner les limites de l’insertion classique, tout en lui donnant les moyens de durer. Cela implique de sécuriser l’ingénierie territoriale, de garantir l’autonomie des PPDE dans le choix de leurs activités et de reconnaître les EBE comme des espaces de démocratie sociale plutôt que comme de simples opérateurs économiques.

La pérennité de TZCLD dépendra de cette équation délicate : concilier performance et humanité, sans sacrifier ce qui faisait de cette expérimentation une utopie réaliste.

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 L’utopie réaliste face au mur de la normalisation. Bilan et Perspectives de l'Expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée (TZCLD).
cnrs_territoires.pdf CNRS Territoires.pdf  (1.32 Mo)

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A propos de ...

Lancé par ATD Quart Monde, le programme Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée naît d’une intuition radicale : le chômage de longue durée n’est pas une fatalité mais un défaut d’organisation collective. L’expérimentation repose sur une idée fondatrice, celle de la Personne Privée Durablement d’Emploi, qui remplace la catégorie administrative de « chômeur » pour reconnaître des parcours de vie marqués par l’exclusion. Son objectif est double : garantir un droit à l’emploi en créant des postes utiles au territoire et mobiliser l’« aller‑vers » pour toucher les publics les plus éloignés. En s’appuyant sur des Entreprises à But d’Emploi financées par la réallocation des coûts du chômage, TZCLD entend démontrer qu’aucune personne n’est inemployable et que l’adaptation doit venir du territoire, non des individus.