Un cas d'école de guerre économique « entre alliés »
L'indignation d'Alain Rousset, président de la Région Nouvelle-Aquitaine, n'est ni un réflexe localiste ni une colère de circonstance. Elle révèle un problème plus profond: la France multiplie les discours sur la souveraineté industrielle, puis autorise la cession d'une entreprise qui alimente des segments sensibles de la défense nationale à un groupe américain, Loar Group, malgré les réserves de la Direction générale de l'armement. À l'heure où la compétition se joue sur les chaînes d'approvisionnement et le contrôle des technologies à double usage, ce type d'opération ne se lit pas comme une acquisition « normale », mais comme un transfert de pouvoir.
La question n'est pas morale: il ne s'agit pas de décider si « les Américains sont des amis ou non ». Il s'agit de rappeler qu'entre alliés aussi existent des intérêts industriels divergents, des priorités stratégiques différentes et, surtout, une logique constante de captation de capacités productives rares, de compétences critiques et de positions de rente dans les filières de défense et d'aéronautique.
La question n'est pas morale: il ne s'agit pas de décider si « les Américains sont des amis ou non ». Il s'agit de rappeler qu'entre alliés aussi existent des intérêts industriels divergents, des priorités stratégiques différentes et, surtout, une logique constante de captation de capacités productives rares, de compétences critiques et de positions de rente dans les filières de défense et d'aéronautique.
L'actif invisible: pas 75 salariés, mais une fonction stratégique
LMB Aerospace est petite par la taille, environ 75 salariés. Mais, en guerre économique, ce n'est pas la taille qui compte: c'est la fonction. Ventilateurs, moteurs électriques, machines tournantes de haute performance: des composants qui paraissent « banals » jusqu'au jour où l'on comprend qu'ils conditionnent la fiabilité d'un système complexe. Quand vous équipez le Rafale, des programmes navals sensibles et des plateformes militaires, votre atelier devient un nœud de souveraineté, car sans ce nœud la chaîne se fragilise, ralentit ou devient négociable.
C'est là qu'intervient la grammaire de l'intelligence économique : cartographier qui fait quoi, identifier les goulets d'étranglement, distinguer les compétences non substituables rapidement, repérer les machines et procédés qui incorporent du savoir tacite. Dans les machines tournantes haut de gamme, la valeur n'est pas seulement dans le plan : elle est dans les tolérances, les procédés, les essais, la culture industrielle. Un capital technologique qu'on ne reconstitue pas par un simple bon de commande.
C'est là qu'intervient la grammaire de l'intelligence économique : cartographier qui fait quoi, identifier les goulets d'étranglement, distinguer les compétences non substituables rapidement, repérer les machines et procédés qui incorporent du savoir tacite. Dans les machines tournantes haut de gamme, la valeur n'est pas seulement dans le plan : elle est dans les tolérances, les procédés, les essais, la culture industrielle. Un capital technologique qu'on ne reconstitue pas par un simple bon de commande.
La DGA et l'option Bpifrance: la protection minimale écartée
La Direction générale de l'armement avait proposé une prudence concrète: conditionner la cession par Tikehau Capital à l'entrée de Bpifrance au capital comme actionnaire minoritaire, avec un siège au conseil d'administration. Ce n'était pas une nationalisation, mais une clause de contrôle, une forme moderne de « présence de vigilance » destinée à maintenir, dans le périmètre national, une capacité de supervision et un accès à l'information.
Si cette recommandation est ignorée ou vidée de sa substance, le risque ne se limite pas à la perte d'une entreprise. Il concerne la perte d'une capacité de surveillance des nœuds : propriété intellectuelle, choix d'investissement, transferts de machines, délocalisation silencieuse, sélection de fournisseurs, accès aux données industrielles et aux spécifications de clients stratégiques.
Si cette recommandation est ignorée ou vidée de sa substance, le risque ne se limite pas à la perte d'une entreprise. Il concerne la perte d'une capacité de surveillance des nœuds : propriété intellectuelle, choix d'investissement, transferts de machines, délocalisation silencieuse, sélection de fournisseurs, accès aux données industrielles et aux spécifications de clients stratégiques.
Évaluation stratégique militaire: la vulnérabilité de la continuité opérationnelle
Du point de vue militaire, l'enjeu n'est pas idéologique : c'est la continuité opérationnelle.
Un fournisseur contrôlé depuis l'étranger peut devenir, même sans intention hostile, un point de friction : priorités de livraison, gestion des stocks, allocation des capacités, arbitrages internes, conformité à des règles nationales du nouvel actionnaire, jusqu'à des blocages indirects en période de crise. Quand il s'agit de programmes liés au Rafale ou à la dissuasion, la continuité n'est pas un détail administratif : c'est une composante de la puissance.
En guerre économique, la vulnérabilité la plus efficace est souvent celle qu'on ne voit pas : non pas la coupure totale, mais le retard, la hausse des coûts, la dégradation de la qualité, la dépendance à des validations externes. C'est ainsi qu'on réduit l'autonomie d'une base industrielle de défense sans tirer un seul coup de feu.
Un fournisseur contrôlé depuis l'étranger peut devenir, même sans intention hostile, un point de friction : priorités de livraison, gestion des stocks, allocation des capacités, arbitrages internes, conformité à des règles nationales du nouvel actionnaire, jusqu'à des blocages indirects en période de crise. Quand il s'agit de programmes liés au Rafale ou à la dissuasion, la continuité n'est pas un détail administratif : c'est une composante de la puissance.
En guerre économique, la vulnérabilité la plus efficace est souvent celle qu'on ne voit pas : non pas la coupure totale, mais le retard, la hausse des coûts, la dégradation de la qualité, la dépendance à des validations externes. C'est ainsi qu'on réduit l'autonomie d'une base industrielle de défense sans tirer un seul coup de feu.
Scénarios économiques: la filière comme terrain de conquête
Économiquement, l'opération se lit comme une captation de rente technologique et de position.
Acheter un fournisseur de composants critiques, c'est entrer dans un écosystème: relations stabilisées avec de grands donneurs d'ordre, accès à des standards, visibilité sur des programmes futurs, capacité d'orienter investissements et innovation. C'est un pouvoir « de filière » qui produit des avantages cumulés: aujourd'hui on achète le nœud, demain on influence l'architecture du réseau.
Il y a aussi la dimension territoriale. La Région Nouvelle-Aquitaine a accompagné l'entreprise sur la formation et le développement de compétences (usinage 5 axes, soudure, peinture, routage, logiciels métiers). Dans une logique de sécurité économique, la question d'AlainRousset (« pourquoi n'ai-je pas été consulté? ») n'est pas un détail de protocole: elle pointe le risque que des politiques publiques financent des capacités qui peuvent ensuite être transférées ailleurs, transformant de l'argent public en valeur privatisée puis externalisée.
Acheter un fournisseur de composants critiques, c'est entrer dans un écosystème: relations stabilisées avec de grands donneurs d'ordre, accès à des standards, visibilité sur des programmes futurs, capacité d'orienter investissements et innovation. C'est un pouvoir « de filière » qui produit des avantages cumulés: aujourd'hui on achète le nœud, demain on influence l'architecture du réseau.
Il y a aussi la dimension territoriale. La Région Nouvelle-Aquitaine a accompagné l'entreprise sur la formation et le développement de compétences (usinage 5 axes, soudure, peinture, routage, logiciels métiers). Dans une logique de sécurité économique, la question d'AlainRousset (« pourquoi n'ai-je pas été consulté? ») n'est pas un détail de protocole: elle pointe le risque que des politiques publiques financent des capacités qui peuvent ensuite être transférées ailleurs, transformant de l'argent public en valeur privatisée puis externalisée.
Géopolitique et géoéconomie: autonomie européenne, concurrence atlantique
La cession à un groupe américain intervient au pire moment : celui où l'Europe débat d'autonomie stratégique et de relance de sa base industrielle de défense, tandis que la compétition sur les technologies à double usage s'intensifie. Les États-Unis restent un partenaire, mais ils sont aussi un concurrent industriel majeur. Et un concurrent, par définition, se renforce en captant compétences et positions le long des filières critiques, surtout lorsqu'elles sont rares et difficiles à reproduire.
La question centrale n'est donc pas « pourquoi l'ont-ils fait », mais « quelle doctrine de protection appliquent-ils ». Si un pays ne défend pas les nœuds sensibles de ses chaînes industrielles, la souveraineté devient un slogan, pas une politique.
La question centrale n'est donc pas « pourquoi l'ont-ils fait », mais « quelle doctrine de protection appliquent-ils ». Si un pays ne défend pas les nœuds sensibles de ses chaînes industrielles, la souveraineté devient un slogan, pas une politique.
La souveraineté n'est pas un discours, c'est un système de contraintes
Ce cas rappelle une leçon simple: la souveraineté industrielle ne se mesure pas au nombre de déclarations, mais à la capacité d'imposer des conditions, de maintenir des présences de contrôle, d'exiger de la transparence, et de garantir que les technologies critiques restent gouvernables.
Dans une guerre économique faite d'acquisitions, de filières et de contrôle du savoir, une petite entreprise peut valoir comme une infrastructure stratégique. Et lorsqu'on la laisse partir sans dispositif de protection crédible, on ne perd pas seulement un « morceau de territoire »: on perd une part de liberté de décision.
Dans une guerre économique faite d'acquisitions, de filières et de contrôle du savoir, une petite entreprise peut valoir comme une infrastructure stratégique. Et lorsqu'on la laisse partir sans dispositif de protection crédible, on ne perd pas seulement un « morceau de territoire »: on perd une part de liberté de décision.
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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