Intelligence Collective & Management

La Chaire MANAGIA : Réinventer le travail à l’ère de l’IA. Entretien de Fanny Parise par Olivier Cardini


Olivier Cardini
Vendredi 29 Mai 2026


Fanny Parise a une conviction profonde : l'intelligence artificielle n'est pas qu’une affaire de technologie. Anthropologue et essayiste, elle regarde comment les gens vivent réellement avec les objets et les systèmes qui les entourent. Avec Managia, la chaire qu'elle a cofondée, elle propose une réflexion : avant de demander ce que l'IA peut faire, demandons ce qu'elle change dans nos manières de travailler, de collaborer, de nous penser. Rencontre avec celle qui refuse de laisser la technologie dicter l'avenir sans écouter ceux qu'elle affectera.



La Chaire MANAGIA : Réinventer le travail à l’ère de l’IA.  Entretien de Fanny Parise par Olivier Cardini
Entretien avec Fanny Parise Co-directrice de la chaire de recherche et d’enseignement Managia
https://www.managia.design/
 

Olivier Cardini : Comment est née l'idée qu'il fallait une chaire pour réfléchir à l'IA comme une question humaine et éthique, plutôt que purement technologique ?

Fanny Parise :  La conclusion a été amenée initialement par Polaria, qui a toujours eu la vocation de ne pas penser la technologie et les avancées technologiques comme une fin en soi, mais comme un moyen de remettre les humains au cœur des organisations et d'avoir une vision stratégique pour le futur. Une avancée centrée sur l'humain et qui peut être facilitée par des outils. D'ailleurs, quand Polaria a recruté son premier salarié, c'était un philosophe.
Managia a été fondée, avec Polaria, Strate, école de design et l'ISEN.

O : Parlez-nous de l’évolution de votre réflexion avec le boom de l’IA.

FP : Bien évidemment, avec le boom de ChatGPT et des modèles génératifs, tout le monde se spécialise. Des cabinets, des chercheurs, des startups entières se construisent autour de ça. Nous, on a choisi de différencier autrement.

O : Comment ?

FP : En se demandant vraiment : qu'est-ce qui se passe dans la tête des gens quand ils utilisent ces outils ? Comment ils collaborent avec eux ? Comment ça change leurs manières de travailler, de collaborer, de penser les organisations ?
On va avoir un regard stratégique, parce que les technologies évoluent très vite.

En revanche, l'humain, lui, dès le début, il est en train de se jouer des choses dans sa tête et dans sa manière de travailler. Et autant les décrypter de manière fine dès le début. Voilà pourquoi la chaire s'est construite d'abord autour de l'anthropologie et du design, avant d’être centrée sur l’IA en tant que telle.

O : La chaire a émergé pendant le confinement. C'est un contexte qui a accéléré les choses, non ?

FP : Complètement. Les réflexions ont commencé pendant le confinement, avec Mikael Cabon du côté de l'ISEN et Cyril de Souza-Cardoso de Polaria. C'était intéressant parce que le confinement, c'était un grossissement des transformations à l’œuvre dans notre société.

Avant le covid, la digitalisation était des signaux faibles, associée à certains métiers. Avec le confinement, boom, tout le monde utilise ces outils. On s'est retrouvé avec une opportunité rare : observer comment les gens hybridaient le physique, le digital et le virtuel, à grande échelle. Ça a été déterminant. Ça nous a permis de nous dire : on n'a pas besoin d'être des techniciens pour penser le sujet intelligemment. Et puis ChatGPT arrive, et soudain, tout le monde comprend concrètement de quoi on parle.

O : Concrètement, quand l'IA arrive dans une organisation, qu'est-ce qui change pour une personne au quotidien ?

FP : Trois choses principales.

Premièrement, il y a ce qu'on appelle la fausse accessibilité. Les outils sont en langage naturel, aucun apprentissage technique n'est requis. En théorie, tout le monde peut les utiliser. Mais dans la pratique ? Ça creuse énormément les écarts. Celui qui comprend la tech, celui qui connaît son métier finement, celui qui sait bien formuler ses demandes, il va générer de la valeur. Les autres vont être laissés de côté. On crée une nouvelle hiérarchie : une scriptocratie, si on veut.

Deuxièmement, ça force à repenser complètement comment on travaille. Là, tu dois décider : qu'est-ce que je fais moi-même ? Qu'est-ce que je délègue à la machine ? Quand ? Pour quel résultat ? C'est une redéfinition totale du travail.

Et troisièmement, c'est le plus profond, le critère de qualité change. Avant, on validait sur le résultat final : ce tableau, ce design, ce rapport. Maintenant, c'est le processus qui compte. Comment tu as construit le truc, étape par étape. C'est un changement de paradigme.
 

O : Donc forcément, la question que tous les décideurs se posent : jusqu'où aller dans l'automatisation ? Et comment Managia aide une organisation à répondre à cette question ? c'est-à-dire décider ce qu'elle confie à la machine et ce qu'elle préserve spécifiquement pour l'humain, par exemple.

FP : Là, Managia offre une réponse qui n'est pas du tout techno-centrée. Bien sûr, techniquement, on peut automatiser beaucoup. Mais automatiser pour automatiser, ça n'a aucun sens.

On doit toujours demander : quel est le coût réel ? Comment ça réorganise les équipes ? Qu'est-ce qui se casse si on ne gère pas ça bien ?

Concrètement, on met en tension ce qui est techniquement possible avec la réalité humaine et managériale. Parce que la réalité humaine, elle peut très bien faire capoter une belle automation.
On travaille aussi sur les zones grises. Si tu automatises tout, qu'est-ce qui se passe quand ça bug ? Qui reprend la main ? Comment les gens font confiance aux machines ? C'est là qu'on réinvente les interactions homme-machine.
 

O : Vous proposez des formations. Est-ce que ce n'est pas juste former des salariés à utiliser l'IA, ou est-ce que c'est plus profond ? Et c'est ce que je pense, les former à la maîtriser, à en comprendre les risques et à les gouverner ?

FP : Bien évidemment, c’est profond. C'est de la culture, d'abord. Comprendre les limites réelles, les vraies capacités, les risques. Identifier les cas d'usage qui vont vraiment ajouter de la valeur pour toi et ton équipe.

C'est aussi se dire : sois un petit stratège de ton boulot. Parce que là, l'enjeu n'est plus de savoir faire un bon prompt, c'est de savoir quand et l'IA a du sens. Et clairement, on défend l'idée que l'IA n'est pas la solution à tout. Parfois, il faut rester en low-tech ou no-tech. Ce qui compte, c'est que ça marche vraiment pour ton organisation.

O : On arrive à la dernière question, dans trois à cinq ans, vous voyez la chaire où ?

FP : Si on réussit notre mission, c'est qu'on aura toujours une trace d'avance. Qu'on produise de la connaissance vraiment utile sur comment ces technologies changent les vies, les organisations, la société. Des études, des publications qu'on sort avant que les autres ne comprenne.

Il y a deux thèmes qui nous mobilisent. D'abord, l'animisme industriel, comment parler à une machine, par la voix ou le texte, ça change profondément notre rapport à elle. C'est la première génération. Ensuite, l'agentification ,  quand chaque personne a son petit agent IA personnel qui redéfinit la notion même de performance. On regarde aussi la domotique, la mobilité, comment technologie, social et environnement peuvent s'aligner. Transition industrielle au sens large.

O : Merci beaucoup pour ce moment d’échange passionnant.

Pour aller plus loin
www.polaria.ai  
www.strate.design

A propos de ...

Fanny Parise est anthropologue, essayiste et co‑directrice de la chaire Managia.

Spécialiste des mutations des modes de vie, de la consommation et des relations humains‑artefacts, elle explore les imaginaires technologiques et les impacts culturels de l’IA.

Ses travaux éclairent les transitions contemporaines et les futurs possibles de nos sociétés.

Entretien réalisé par ...

"Oser être soi". Entretien avec Olivier Cardini
Olivier Cardini est consultant en intelligence économique depuis 1996. Installé en Bretagne, il accompagne ses clients de manière personnalisée pour les aider à mieux comprendre et décoder leur environnement, souvent complexe, et à renforcer les coopérations en plaçant l’humain au centre.

Son travail consiste notamment à identifier les risques, en particulier ceux liés au facteur humain et aux pratiques de social engineering. Il aide ensuite les équipes à transformer ces signaux faibles en pistes d’action concrètes.

Il intervient aussi comme formateur auprès d’étudiants, de dirigeants et de leurs équipes. Par ailleurs, il organise ou co-organise régulièrement des événements professionnels, comme des tables rondes et des conférences.


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