Intelligence artificielle

La Chine et le saut infrastructurel de l'intelligence artificielle

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Vendredi 2 Janvier 2026


En unifiant ses capacités de calcul à l’échelle du territoire, la Chine inaugure une infrastructure conçue pour soutenir son virage numérique sur plusieurs décennies. Ce réseau déterministe, pensé pour l’IA mais dépassant largement ce seul domaine, devient un pilier de sa stratégie énergétique, industrielle et scientifique.



La Chine et le saut infrastructurel de l'intelligence artificielle

Un supercalculateur sans murs, étendu sur deux mille kilomètres

Après plus de dix ans de développement, la Chine a mis en service une infrastructure qui redéfinit les limites physiques du calcul intensif. Le 3 décembre 2025, Pékin a activé une dorsale optique longue d'environ deux mille kilomètres, capable de relier des centres de calcul distants et de les faire fonctionner comme un seul et gigantesque data center virtuel. Le résultat revendiqué est spectaculaire : jusqu'à 98 % de l'efficacité d'une structure centralisée, malgré l'éloignement géographique des nœuds.
 
Une architecture pensée pour abolir la distance.

Le calcul distribué comme système unifié

Le projet s'inscrit dans le cadre de la Future Network Test Facility, première grande infrastructure nationale dédiée aux technologies de l'information et de la communication.

Dans un pays continental, où les capacités de calcul ont longtemps été dispersées, la nouveauté réside dans leur mise en commun. La latence, principal frein au développement de l'intelligence artificielle avancée, est drastiquement réduite : des centres séparés par des milliers de kilomètres coopèrent désormais comme s'ils se trouvaient dans une même salle de serveurs.

Accélérer l'intelligence artificielle. Le temps comme avantage stratégique

L'enjeu n'est pas seulement la taille du réseau, mais sa précision temporelle.

Selon les responsables du projet, l'infrastructure est conçue pour supporter des applications en temps réel aux exigences extrêmes : entraînement de grands modèles d'intelligence artificielle, télémédecine, internet industriel. L'impact est immédiat sur les cycles de développement.

L'entraînement d'un modèle comptant des centaines de milliards de paramètres nécessite des centaines de milliers d'itérations. Chaque itération dure environ seize secondes sur ce réseau déterministe ; sans lui, elle dépasserait largement les vingt secondes, allongeant les délais de plusieurs mois. Dans la compétition mondiale pour l'IA, ce gain de temps devient un avantage stratégique majeur.

Une technologie de réseau radicalement différente. Du trafic aléatoire à la circulation programmée

Techniquement, l'infrastructure repose sur la transmission déterministe des données : bande passante dédiée, latence ultra-faible, pertes de paquets quasi nulles. Contrairement à l'internet classique, imprévisible et congestionné, ce réseau fonctionne comme un système ferroviaire parfaitement cadencé. Chaque paquet suit un itinéraire défini et arrive à l'instant prévu. Étendue aujourd'hui à quarante villes et plus de cinquante-cinq mille kilomètres de fibre optique, la plateforme opère en continu et peut supporter simultanément plus d'une centaine de réseaux hétérogènes.
 
Lors d'une démonstration officielle, un ensemble de données de 72 téraoctets produit par le radiotélescope FAST a été transféré sur mille kilomètres en une heure et demie. Sur un réseau conventionnel, la même opération aurait exigé près de deux ans. L'écart donne la mesure du saut technologique.

Au-delà de l'IA : une infrastructure nationale. Énergie, industrie et rééquilibrage territorial

La portée du projet dépasse largement l'intelligence artificielle.

La nouvelle dorsale est conçue pour soutenir la stratégie nationale de rééquilibrage des charges de calcul entre l'est, saturé, et l'ouest du pays, riche en énergie disponible et notamment en sources renouvelables. Pour fonctionner, ce modèle suppose que la puissance de calcul puisse être activée ou désactivée avec la même simplicité qu'un service public. C'est précisément cette fiabilité que cherche à garantir la Future Network Test Facility.

Un levier pour les technologies futures. De la recherche fondamentale à la puissance systémique

Les technologies développées ont déjà alimenté les travaux sur la 5G avancée et la future 6G. À terme, la plateforme doit s'ouvrir à l'industrie manufacturière, à l'énergie, aux systèmes autonomes et à de nouveaux secteurs encore en phase expérimentale.
Plus qu'un exploit technique, la Chine se dote ainsi d'une base infrastructurelle destinée à soutenir sa transformation numérique sur plusieurs décennies.
 
Dans cette perspective, Pékin présente le réseau non comme une forteresse fermée, mais comme une plateforme d'expérimentation permanente. La capacité à tester en conditions réelles de nouvelles architectures, protocoles et applications à très haute intensité de données constitue un avantage structurel.
Ce supercalculateur sans murs n'est pas seulement un outil : il est un instrument de puissance, appelé à produire des effets bien au-delà des frontières chinoises.

A propos de l'auteur

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.