STRATEGIES

La Fabrique du Souvenir. Sites touristiques et patrimoniaux français, souvenirs étrangers : anatomie d'une incohérence économique et stratégique. Entretien avec Patrick Cansell


Jacqueline Sala
Mercredi 18 Février 2026


Porté par l’École de Guerre Économique dans le cadre des projets MercurIE, et réalisé par deux groupes d’étudiants de ses promotions SIE27 et SIE28, le rapport La Fabrique du Souvenir a été commandité par Patrick Cansell et Charles de Bisschop.



Charles de Bisschop chargé de projet « Made in France » à la Direction générale des entreprises du ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique et Patrick Cansell est enseignant à l’Ecole de Guerre Economique, où il supervise le programme MercurIE, dirigeant du cabinet ARTEM-IS (Défense, Crise et Sécurité) et enseignant-chercheur associé à l’Université Gustave Eiffel, sous sa casquette de délégué régional Grand-Est du Syndicat français de l’intelligence économique (SYNFIE).

Ce travail de près de deux ans met en lumière un paradoxe frappant : dans une France leader mondial du tourisme, la très grande majorité des souvenirs vendus sur les sites patrimoniaux sont importés. En s’appuyant sur des enquêtes terrain, des recherches en sources ouvertes, des dizaines d’entretiens et des expérimentations sur trois sites partenaires, menées avec artisans, TPE, PME et gestionnaires de sites, Patrick Cansell et ses étudiants interrogent les incohérences du secteur et esquisse des pistes pour reconnecter patrimoine et économie locale

JS. Qu’est-ce qui vous a poussé, personnellement, à vous concentrer sur un sujet aussi peu traité que celui du souvenir touristique — un sujet en apparence anodin, mais qui révèle en réalité des contradictions profondes dans la manière dont la France pense son patrimoine, son économie et son identité ?

A l’origine du projet, il y a un choc. Je suis historien et géographe de formation. J’ai eu la chance d’étudier il y a plus de 30 ans les dynamiques territoriales et les questions d’aménagement à l’Université de Lorraine avec des enseignants comme Jean-Pierre Husson et d’autres, sans parler des rencontres ultérieures avec des chercheurs passionnés comme le géographe Denis Mathis ou des experts du territoire comme Jérôme Barrier (1*) . Difficile dès lors de ne pas s’intéresser à la manière dont un territoire se représente et se raconte. Ses racines, ses enjeux, sa résilience et l’attachement que ses habitants, ou des acteurs de passage, le vivent.
 
En 2016, lors d’une visite à Carcassonne, je suis entré dans une échoppe médiévale dont la vitrine exposait des épées forgées. Ma pratique (très modeste) des AMHE m’y a naturellement entraîné. À l’intérieur, le choc : lames et cottes de maille étaient Made in India, objets « médiévaux » et bibelots étaient fabriqués en Chine pour la plupart, avec quelques productions polonaises ou made in UK en complément, et une absence quasi-totale de productions françaises. Et rien de local. Dans une ville médiévale comme Carcassonne ? Genre il n’y a pas un forgeron dans les environs ? Personne pour coordonner cela ? Pour encourager le local ? Le choc. Je ne pouvais pas ne pas chercher à creuser le sujet.
 
Comment les gestionnaires d’un site patrimonial tel que celui-ci peuvent-il abandonner à une pure logique marchande, le marché du « souvenir » qui incarne, au sens propre, la représentation de tels sites d’exception.
 
C’est clairement un problème de cohérence, ou plutôt ici d’incohérence.
Un site construit sa valeur sur l’authenticité, la transmission, la singularité. Or "l’objet-souvenir" qui constitue la dernière empreinte de la visite, est déconnecté du lieu car massivement importé. Les années ont passé et j’ai cherché une opportunité de lancer une étude sur ce thème.
En septembre 2023, Charles Pahlawan, directeur adjoint de l’École de Guerre Économique, a accepté mon sujet dans le cadre des projets MercurIE. Ce sont des projets lourds, professionnalisant, dont les donneurs d’ordre sont des institutions de premier plan, des acteurs critiques de la société civile ou des grandes entreprises. Une première équipe s’est lancée avec passion sur le sujet et l’intuition est devenue objet d’étude.
Et Charles de Bisschop, chargé de projet « Made in France » à la DGE, à Bercy, m’a rejoint dans l’aventure en tant que co-commanditaire de ce sujet. La team a été complétée par Louis-Guillaume Treillou, de la SIE22 de l’EGE, expert dans le territorial, pour coacher les élèves. Deux années de travail, et donc deux équipes MercurIE, ont permis de transformer un constat isolé en analyse structurée.
 
Heureusement, on s’est rapidement aperçu que, même s’ils sont très minoritaires, de nombreux acteurs sont vertueux – ils ne nous ont pas attendus ! Mais le bilan global demeure consternant : la France accueille des centaines de millions de visiteurs nationaux et internationaux chaque année. Le marché du souvenir représente plusieurs milliards d’euros (sans doute entre 4,5 et 6 milliards au total).
Pourtant, une large proportion des produits vendus dans les boutiques de sites patrimoniaux est importée : 80 à 90% dans la centaine de boutiques visitées en 2024, alors que les chiffres que l’on trouve en ligne indiquent « seulement » 70%.
 
(1*)  (2022). Réconcilier les territoires : Quel avenir pour nos villes et nos campagnes ?. Les éditions Ovadia

JS. 2. Les sites patrimoniaux valorisent l’authenticité, l’ancrage territorial, la transmission. Comment justifient-ils la vente massive de souvenirs standardisés, importés, « déconnectés » de ce qu’ils prétendent incarner ?

Le souvenir est un objet modeste en apparence. Il apparaît facilement négligeable dans une stratégie d’attractivité à l’échelle nationale. On va favoriser la customisation (emblème régional, logo du site, impression d’images) voire ce que Romain BERTRAND, Secrétaire général d’Origine France Garantie, appelle le « Made in France washing » où les revendications de production française pourraient être exagérées ou trompeuses, masquant une réalité de production moins locale que ce qui est prétendu. Sans parler du fait que de nombreuses boutiques peu vertueuses revendent des produits qui reposent sur des objets importés, en apportant une ultime transformation souvent superficielle ou recourent directement à des grossistes importateurs qui offrent des produits customisés clefs en main, parfois fortement inspirés de productions françaises (2*).
 
On n’imagine pas le nombre de cigognes « alsaciennes », de tours Eiffel « parisiennes », de savons « de Marseille », de bérets « basques » ou de bol « bretons » proposées sur des plateformes de vente le plus souvent chinoises comme dans des catalogues de grossistes importateurs. A des prix défiants toute concurrence et avec des niveaux de qualité qui vont du bas de gamme à la finition aléatoire à des produits sophistiqués qui « font le job ». On fera aussi le distinguo entre les boutiques « officielles » d’un site donné, qui ont tendance à faire quelques efforts sur la qualité des produits, des boutiques riveraines qui ont le même comportement que les boutiques de villes touristiques : import massif, prix cassés, voire traçabilité aléatoire voire affichage trompeur. Nous avons identifié des cas extrêmes dans des boutiques à Paris et Bruxelles par exemple : alignement de mugs sans provenance, magnets sans marquage, textiles imprimés aux couleurs du site (armoirie, drapeau, nom de la ville) mais faits en Turquie ou en Chine, avec les étiquettes d’origine parfois supprimées (sauf qu’on les a retrouvés dans d’autres boutiques et/ou en ligne), ou cartes postales sans marquage, imprimées localement et vendues « au black »…

Plus subtil : des affichages trompeurs avec des stickers made in France apposés sur des étalages où un seul produit est français et tout le reste, truffé de petits drapeaux tricolores, importé – notamment dans la boutique d’un site touristique qui appartient à la Ville de Paris ! Dans la même boutique, un produit emblématique du lieu (que l’on a retrouvé online comme étant chinois) était massivement présent sans étiquette d’origine, vendu évidemment beaucoup plus cher qu’en ligne, et présenté comme « made in UK » quand on posait la question au personnel, très hésitant et pas du tout sensible à la question de la provenance.

Des pratiques aléatoires, donc, dont certaines sont condamnables légalement, et d’autres très légères avec l’éthique… Enfin, dans certaines boutiques de rue et auprès de certains professionnels, des interviews parfois flippantes évoquant un système quasi-mafieux autour du « souvenir » dans les rues parisiennes.

Mais revenons à la majorité des cas, heureusement pas aussi extrêmes. Pour la plupart des boutiques, c’est bien la dimension du coût qui est évidemment centrale : les produits importés, même superficiellement transformés en France (impression par ex.), ont un coût de revient extrêmement bas et le recours aux grossistes facilite grandement la logistique. Prix bas et simplicité. Ce sont des arguments de poids. Il y a pourtant un tissu industriel du souvenir « Fabriqué en France » (et pas seulement transformé) mais ils affrontent une concurrence vive, qui ne se bat pas avec les mêmes armes.
 
(2*) Des procès pour contrefaçons, difficiles à remporter, ont été menés par des acteurs français qui retrouvaient des clones de leur production sur des catalogues d’importateurs. Quand les éléments de preuve produits par les entreprises chinoises accusées sont leurs propres factures, en chinois, très aisément antidatables, comment lutter pour protéger sa PI ?

JS. 3. Les gestionnaires de sites sont garants de la préservation du patrimoine matériel et immatériel. Pourquoi les savoir-faire locaux — qui font partie intégrante de ce patrimoine — restent-ils si peu intégrés dans l’offre commerciale des boutiques ?

La question est importante car on va au-delà du « Fabriqué en France » : on touche au territoire. Au « terroir » même. Quittons les grandes villes touristiques, qui sont des cas spécifiques. Dans la plupart des territoires, le site patrimonial est un flagship, un navire amiral qui génère de l’attractivité, de l’emploi, de l’activité (restauration, hôtellerie, culture, commerces, services, etc.) dans son « hinterland » - l’arrière-pays du site, c’est-à-dire l’espace dont les ressources humaines, artisanales, productives et culturelles peuvent être mobilisées par le site / grâce au site. Y trouver artisans, TPE semble logique. Mais en réalité, le marché du souvenir n’est pas paramétré pour eux.

D’une part, les artisans et TPE ne sont souvent pas identifiés comme des fournisseurs potentiels. Les boutiques ne disposent pas d’un annuaire structuré, de points de contacts – il n’y a que peu d’acteurs qui tentent de se présenter en intermédiaire et quand c’est le cas, cela a forcément un coût. La difficulté n’est pas l’absence de savoir-faire. Elle est l’absence d’interface. Par ailleurs, les contraintes de volumes, de délais et de régularité généralement imposés pour les souvenirs mis en boutique ne sont pas compatibles avec une production artisanale, qui privilégie la petite série et produit de manière non continue, non standardisée. Une TPE répond davantage à ces critères mais doit fournir de gros efforts commerciaux pour se faire connaître puis s’aligner face à la concurrence, quand les gestionnaires de sites n’ont pas intégré la provenance nationale ou locale comme un atout majeur, un pilier stratégique de leur attractivité.
 
Du point de vue du gestionnaire, on raisonne évidemment – et ne soyons pas naïf : c’est un enjeu vital pour les boutiques – en chiffre d’affaires, en marge, en risque de rupture de stock. Ce n’est pas juste la facilité ou l’appât du gain qui conduit à recourir à des grossistes et à l’import. C’est une façon de maîtriser les risques et d’améliorer la profitabilité. Un commerce n’est pas une ONG. Mais ces gestionnaires oublient qu’une boutique où l’on s’attarde est une boutique qui fait du chiffre d’affaires.

4. Beaucoup d’acteurs invoquent les appels d’offres, les marchés publics ou les contraintes budgétaires pour justifier l’absence de produits locaux. Votre étude montre-t-elle que ces arguments sont fondés, ou servent-ils parfois de prétexte pour éviter de repenser les modèles d’achat ?

Evidemment. Cela n’a absolument aucun sens de faire des appels d’offres quand on cherche du qualitatif, des petites séries originales, du local. C’est à la fois contreproductif et antinomique des jolis discours de RSE qui ont fleuri depuis 10 ans. Il existe des seuils au-delà desquels c’est impératif : 40.000 euros pour certains établissements. Ici, on parle de marchés de quelques centaines à quelques milliers d’euros.

L’appel d’offres sur de telles sommes devient un prétexte pour ne pas agir. C’est une réponse bête et méchante à la problématique de l’approvisionnement, particulièrement quand, au niveau décisionnaire, on ne veut pas comprendre l’enjeu, et quand, au niveau opérationnel, on ne voit pas pourquoi « on s’emmerderait la vie » à gérer un réseau d’artisans, avec leurs difficultés, leurs impératifs, leurs exigences. On a deux populations qui s’ignorent ou se méfient l’une de l’autre. Beaucoup d’a priori dans tout ça. Et pas beaucoup de vision stratégique. Pire : l’appel d’offres donne l’illusion d’un dispositif neutre, sans parti pris. Alors que justement : c’est le choix mortifère d’une sorte de nihilisme patrimonial.
 

JS. Vous donnez le sentiment qu’il y un d’autres formes de retour sur investissement dans le choix de l’artisanat, du local, de la qualité et du vrai « Fabriqué en France » ? Pourriez-vous expliciter ?

Absolument : nous avons vu des pratiques extrêmement vertueuses et elles ne sont pas portées par des gens qui font abstraction du retour sur investissement de leur démarche. Bien au contraire : ils ont une vision stratégique et jouent sur le temps long, par la mise en place d’un cercle vertueux qui s’avère à terme bien plus profitable que le court-termisme largement pratiqué dans les boutiques classiques.
 
Le « souvenir » concentre plusieurs dimensions clefs : économique, culturelle, territoriale et symbolique. Les bonnes pratiques montrent que l’intégration est possible lorsque certaines conditions sont réunies : relation directe avec les petits producteurs et artisans locaux, clarification des attentes des boutiques, distinction entre produits de flux (gros volumes, coût maîtrisé, standardisation) et les produits artisanaux, qui sont parfois des pièces uniques, ayant une valeur patrimoniale ou symboliques, qui apportent de la diversité et de l’originalité dans une boutique, qui illustrent les valeurs et l’image du site patrimonial, jusque dans le foyer des visiteurs-acquéreur. M. Philippe Brunella, directeur du Musée de la Cour d’Or à Metz au moment de notre expérimentation terrain, a souligné cette stratégie visionnaire consistant à investir sur la durée, sur la réputation, plutôt que de tenter de faire s’aligner les petits producteurs sur les standards d’achat « classiques ».
 
Le problème n’est pas moral. Il est structurel. L’offre s’est homogénéisée autour de produits standardisés à forte rotation, fournis par des grossistes internationaux. L’origine n’est pas un critère structurant des achats. La logique dominante est celle du flux, du volume et de la marge immédiate.

Or l’objet-souvenir n’est pas un produit comme un autre. Il est la continuité de l’expérience de visite. Il contribue à la mémoire du lieu, à sa notoriété, à son rayonnement. Le traiter comme un simple article de commerce revient à sous-exploiter un levier stratégique. M. Brunella nous a clairement expliqué que l’objet d’exception (au sens de « différent », pas forcément au sens de « coûteux ») est un ambassadeur du site, un emblème qui va suivre le touriste dans son pays et donner envie à d’autres de venir.

Le beau, le vrai, le local : c’est ça qui fait venir des gens du bout du monde. La boutique d’un site patrimonial doit donc être particulièrement soignée, en recherche permanente de qualité et d’originalité. Elle est un vecteur d’image et un prolongement de l’expérience de visite. Pas juste une cash machine. Quand les gestionnaires de boutiques et les décideurs qui les pilotent au niveau territorial auront compris qu’on peut être les deux à la fois, on aura fait un grand pas sur la bonne voie.
 

Merci Patrick Cansell, d’avoir répondu à nos questions !

Patrick Cansell est consultant et enseignant‑chercheur associé au sein d’ARTEM IS, où il explore les liens entre intelligence stratégique, industries culturelles et politiques publiques. Spécialiste des dynamiques économiques de l’audiovisuel, il accompagne institutions et organisations dans l’analyse des transformations du secteur. Auteur de plusieurs études de référence, il s’attache à décrypter les enjeux de souveraineté, de patrimoine et de compétitivité qui traversent la fabrique contemporaine des images.