Géopolitique

La Russie et l'Europe : l'illusion d'un ennemi permanent


Jacqueline Sala
Jeudi 12 Mars 2026


En transformant la Russie en menace existentielle, l’Europe s’expose à un paradoxe stratégique : dépendre davantage des États-Unis tout en perdant sa capacité à définir seule son avenir. Une impasse qui interroge la cohérence de son ambition d’autonomie.



L’Europe a fait de la Russie un ennemi permanent, au risque d’affaiblir sa propre autonomie stratégique. Entre dépendance envers les États-Unis, rupture énergétique et recomposition des équilibres mondiaux, le continent doit repenser sa sécurité et son rôle géopolitique.
La Russie et l'Europe : l'illusion d'un ennemi permanent

La fabrication d'un adversaire stratégique

Dans le débat européen contemporain, la Russie est devenue l'ennemi central. Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, une grande partie des élites politiques européennes considère Moscou comme la principale menace pour la sécurité du continent. Cette représentation, largement diffusée dans le discours public, sert à justifier le réarmement européen et le renforcement de l'architecture militaire de l'OTAN.
 
Pourtant, cette lecture stratégique mérite d'être interrogée. L'Europe se trouve aujourd'hui dans une situation paradoxale : elle entretient simultanément des tensions avec la Russie, dépend militairement des États-Unis et affronte la concurrence économique et technologique croissante de la Chine. Dans ce contexte, la transformation de la Russie en adversaire structurel risque de placer l'Europe dans une position géopolitique extrêmement fragile.
 
Car si l'on observe l'équilibre global des puissances, la Russie apparaît comme la plus faible des grandes puissances mondiales. Les États-Unis et la Chine disposent d'un poids économique, technologique et militaire bien supérieur à celui de l'Union européenne. Dans ces conditions, l'idée d'une autonomie stratégique européenne devient difficile à concrétiser si l'Europe reste isolée entre deux superpuissances.

Une complémentarité économique oubliée

Pendant plusieurs décennies, les relations entre l'Europe et la Russie reposaient sur une logique de complémentarité économique relativement stable. L'Europe possédait une base industrielle avancée mais manquait de ressources énergétiques et de matières premières. La Russie, au contraire, disposait d'immenses ressources naturelles mais d'un appareil industriel moins diversifié.
 
Cette complémentarité avait permis la construction d'un système énergétique relativement efficace : l'Europe bénéficiait d'un approvisionnement en gaz et en pétrole à bas coût, tandis que Moscou trouvait dans le marché européen un partenaire économique stable.
 
La rupture provoquée par la guerre en Ukraine et par les sanctions occidentales a profondément transformé cet équilibre. La disparition de l'énergie russe bon marché a entraîné une augmentation significative des coûts énergétiques européens et accentué les risques de désindustrialisation dans plusieurs pays.
 
Dans le même temps, les États-Unis sont devenus l'un des principaux fournisseurs d'énergie de l'Europe, notamment grâce au gaz naturel liquéfié. Cette évolution renforce la dépendance économique européenne à l'égard de Washington.

La question de la menace militaire

Le discours dominant en Europe repose sur l'idée que la Russie constituerait une menace directe pour l'ensemble du continent. Pourtant, du point de vue strictement militaire, une invasion de l'Europe par la Russie apparaît extrêmement improbable.
 
L'OTAN regroupe aujourd'hui plus de trente États disposant de capacités militaires considérables. À cela s'ajoute la dissuasion nucléaire des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni. Dans ces conditions, une confrontation militaire directe entre la Russie et l'Alliance atlantique représenterait un risque existentiel pour Moscou.
 
La stratégie russe vise plutôt à maintenir une zone d'influence dans son voisinage immédiat, notamment dans l'espace post-soviétique. L'Ukraine occupe dans cette perspective une place particulière, en raison de son importance historique, culturelle et stratégique pour la Russie.
 

L'expansion de l'OTAN et la crise ukrainienne

Une partie des analystes considère que la crise ukrainienne trouve son origine dans l'expansion progressive de l'OTAN vers l'est depuis les années 1990. Pour Moscou, l'éventuelle intégration de l'Ukraine dans l'Alliance atlantique représentait une menace stratégique directe.
 
Cette perception de la sécurité a joué un rôle important dans la décision russe d'intervenir militairement en Ukraine. L'objectif initial de Moscou semble avoir été d'empêcher l'intégration de Kiev dans les structures militaires occidentales et de contraindre les États-Unis à négocier une nouvelle architecture de sécurité en Europe.
 
Cette interprétation ne justifie évidemment pas l'invasion russe du territoire ukrainien. Mais elle rappelle que les conflits internationaux résultent souvent de dynamiques stratégiques complexes plutôt que d'une simple opposition entre démocratie et autoritarisme.

Les contradictions de la stratégie européenne

L'Union européenne affirme aujourd'hui vouloir atteindre une autonomie stratégique. Pourtant, la politique actuelle semble produire l'effet inverse.
 
D'un côté, l'Europe renforce sa dépendance militaire vis-à-vis de l'OTAN et donc des États-Unis. De l'autre, elle s'engage dans une confrontation durable avec la Russie tout en subissant la concurrence économique de la Chine.
 
Cette configuration réduit considérablement la marge de manœuvre stratégique européenne. Une Europe isolée entre Washington, Moscou et Pékin risque de se retrouver dans une position de dépendance structurelle.

Vers une nouvelle architecture de sécurité européenne

À long terme, la stabilité du continent européen dépendra probablement de la reconstruction d'un système de sécurité incluant la Russie. L'histoire européenne montre que les périodes de stabilité durable reposent généralement sur un équilibre entre les grandes puissances du continent.
 
Dans cette perspective, la fin de la guerre en Ukraine pourrait ouvrir la voie à une redéfinition de l'architecture de sécurité européenne. Les traités de limitation des armements nucléaires, comme l'INF ou le New START, ont longtemps constitué des instruments essentiels de stabilité stratégique.
 
La participation européenne à ce type de négociations pourrait devenir une étape importante vers une plus grande autonomie stratégique.

Le dilemme européen

L'Europe se trouve aujourd'hui confrontée à un dilemme stratégique majeur. Continuer la confrontation avec la Russie signifie accepter une dépendance durable vis-à-vis des États-Unis en matière de sécurité et d'énergie. Chercher un rapprochement avec Moscou, au contraire, supposerait de repenser profondément les équilibres géopolitiques du continent.
 
Quelle que soit l'option choisie, une chose apparaît certaine : l'avenir stratégique de l'Europe ne pourra pas être défini uniquement à Washington, à Moscou ou à Pékin. Il dépendra avant tout de la capacité des Européens à élaborer une vision géopolitique autonome et cohérente.

Sources


A propos de

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.