Géopolitique

La Russie et la Chine face à la guerre contre l'Iran.

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Mercredi 25 Mars 2026


La guerre menée contre l’Iran agit comme un révélateur implacable du désordre mondial naissant. En quelques semaines, elle a exposé les limites des puissances émergentes, la fragilité des cadres multipolaires, l’impuissance européenne et les hésitations russo-chinoises, tout en dévoilant la résilience inattendue de Téhéran. Ce conflit, loin d’être régional, dévoile une transition géopolitique chaotique où l’ordre américain se durcit tandis qu’aucune alternative crédible ne parvient encore à s’imposer.



La Russie et la Chine face à la guerre contre l'Iran.

Le Moyen-Orient comme banc d'essai du nouveau désordre mondial

La guerre contre l'Iran ne se limite pas à ravager le Moyen-Orient. Elle met à nu, avec une brutalité rare, l'état réel des rapports de force mondiaux. C'est là le point essentiel : nous ne sommes pas seulement face à un conflit régional élargi, mais à une crise qui implique la Russie, la Chine, l'Europe, le système des alliances occidentales et même l'idée d'un ordre multipolaire. La portée de cette affaire est telle qu'elle fait voler en éclats, en quelques semaines, nombre d'illusions accumulées au cours des dernières années : la confiance dans les Brics comme infrastructure politique alternative, l'idée que l'Organisation de coopération de Shanghai pouvait offrir un véritable cadre de sécurité, la conviction que Moscou et Pékin étaient désormais capables de protéger leurs partenaires stratégiques, et même la prétention européenne de pouvoir vivre de principes abstraits après s'être elle-même coupée des grandes sources énergétiques du continent.
 
Le premier fait qui s'impose est la nature même de la guerre. Il ne s'agit pas seulement de bombardements, d'opérations couvertes, d'éliminations ciblées ou de pressions diplomatiques. Ce qui frappe, c'est l'impudence avec laquelle Washington a montré qu'il considérait le droit international comme un accessoire secondaire, une gêne que l'on balaie lorsqu'elle entrave la volonté de puissance. Ce n'est pas nouveau que les États-Unis aient agi en dehors des règles qu'ils proclament. Ce qui est nouveau, c'est l'absence totale de pudeur avec laquelle cette logique est désormais assumée. C'est le passage de la transgression dissimulée à la transgression revendiquée. Et c'est précisément cette franchise brutale qui a provoqué, à Moscou comme ailleurs, un choc profond : non seulement à cause de ce qui a été fait, mais à cause de la manière dont cela a été affiché.

Moscou entre silence et désarroi. La prudence du Kremlin devient une faiblesse

Si l'on observe la réaction russe, le contraste est net. D'un côté, il y a le sommet du pouvoir : le président, le ministre des Affaires étrangères, le porte-parole du Kremlin. De l'autre, il y a les commentateurs, les plateaux de télévision, les milieux politico-médiatiques qui accompagnent et souvent devancent les humeurs de l'État profond russe. C'est précisément là qu'apparaît une fracture significative. Aux plus hauts niveaux, la Russie a réagi avec une extrême prudence, presque avec un silence embarrassé. Peu de mots, très généraux, aucune véritable initiative capable de donner l'image d'une puissance prête à utiliser son poids diplomatique, économique ou stratégique.
 
Cette prudence procède d'un choix précis : garder ouverts les canaux avec tout le monde, continuer à se présenter comme interlocuteur universel, ne pas rompre avec Washington, ne pas compromettre les relations avec Israël et avec les États du Golfe, préserver son rôle de médiateur. Mais dans une crise d'une telle ampleur, la médiation permanente cesse d'apparaître comme une vertu et commence à ressembler à une forme d'insignifiance. Quand un ordre régional s'effondre, il ne suffit pas d'exprimer des regrets. Une grande puissance doit choisir, prendre des risques, montrer que son influence est autre chose qu'une posture diplomatique.
 
Et c'est ici que la Russie apparaît en difficulté. La guerre contre l'Iran a aussi frappé le Kremlin pour une autre raison : elle a mis à nu l'inadéquation de la méthode suivie jusqu'ici en Ukraine. Dans le débat russe, une critique de la guerre lente d'usure menée par Moscou est apparue avec une netteté inhabituelle. Certains commentateurs et certaines figures publiques proches du pouvoir ont laissé entendre que l'approche graduelle, prudente, calibrée, pouvait avoir sa logique dans un contexte contrôlé, mais qu'elle n'était plus adaptée à un système international dans lequel les États-Unis et Israël montrent qu'ils peuvent frapper avec une brutalité soudaine, en ignorant les limites et les conséquences. En d'autres termes, l'attaque contre l'Iran a produit aussi un effet psychologique à l'intérieur du camp russe : elle a rendu plus visible l'idée que la guerre lente ne suffit plus.

La surprise iranienne. Résilience militaire et puissance d'interdiction économique

Mais le point décisif de la crise est ailleurs : l'Iran n'a pas cédé. Beaucoup imaginaient qu'une offensive d'une telle dureté briserait rapidement le commandement et le contrôle, paralyserait les capacités de réponse, désarticulerait la structure politico-militaire du pays. Cela ne s'est pas produit. Téhéran a démontré une résilience surprenante. Il a continué à maintenir des capacités de lancement, des priorités de tir, une coordination opérationnelle, une pression psychologique et une possibilité de riposte stratégique. En substance, il a démenti l'hypothèse selon laquelle la supériorité technologique de ses adversaires suffirait à elle seule à provoquer l'effondrement.
 
Cet élément a une valeur immense pour Moscou et Pékin. Tous deux ont dû prendre acte que l'Iran, laissé pratiquement sans couverture concrète par les grandes structures eurasiatiques, a pourtant réussi à défendre ses intérêts mieux que prévu. D'où une question embarrassante : peut-être Téhéran avait-il raison de ne pas se lier complètement à une alliance militaire formelle avec la Russie ou la Chine ? Peut-être avait-il compris qu'au moment décisif, ces garanties se révéleraient plus politiques que réelles ? La guerre semble l'indiquer.
 
L'autre grand facteur est géoéconomique. L'Iran a montré qu'il dispose d'un levier qui dépasse largement la seule dimension militaire : la capacité de rendre insécurisé l'ensemble du système énergétique du Golfe. Et ici, le nœud d'Hormuz n'est qu'une partie du problème. Si Téhéran est capable de frapper ou de mettre en danger la production d'hydrocarbures, les installations vitales, les infrastructures de dessalement, alors la vulnérabilité ne concerne plus seulement le transit des pétroliers. Elle touche l'existence même du flux énergétique. Si l'on ne produit plus, il n'y a plus rien à transporter. En ce sens, le contrôle iranien de la crise va au-delà du simple contrôle du détroit : c'est une capacité d'interdiction systémique qui touche le cœur de l'économie mondiale.

L'échec des cadres multipolaires. Les Brics et Shanghai révèlent leurs limites

De cette guerre sort également affaiblie, peut-être humiliée, la narration multipolaire. Pendant des années, on a parlé des Brics comme de l'embryon d'un ordre alternatif, d'une plateforme destinée à remplacer progressivement les institutions nées après 1945. On a imaginé que la coopération entre la Russie, la Chine, l'Inde, l'Iran et d'autres acteurs pourrait construire un système de protection réciproque, sinon militaire, du moins politique et financier. La réalité a été bien plus cruelle. Au moment de l'épreuve, les BRICS n'ont rien offert de concret. Ni dissuasion, ni soutien visible, ni capacité de réaction commune.
 
Il en va de même, avec quelques nuances, pour l'Organisation de coopération de Shanghai. Là encore, la crise iranienne a montré qu'il existe des forums, des déclarations, des cadres de dialogue, mais pas encore un bloc stratégique capable d'agir. Trop d'intérêts divergents, trop de dépendances vis-à-vis des marchés occidentaux, trop de réticence à payer le prix d'un affrontement frontal avec Washington. La guerre contre l'Iran a donc brisé non seulement les certitudes occidentales, mais aussi une grande partie des espérances orientales.
 
On comprend mieux, rétrospectivement, pourquoi les projets les plus ambitieux visant à construire un système alternatif aux circuits économico-financiers dominés par l'Occident sont restés inachevés. L'absence d'une véritable monnaie des BRICS, l'inexistence de mécanismes d'échange réellement substitutifs, la fragilité des structures communes n'étaient pas de simples retards techniques. C'étaient les signes d'une faiblesse politique déjà présente, que la guerre a rendue impossible à cacher.
 

La Chine et la politique du retrait prudent. Pékin évite le risque et perd du prestige

Si la Russie paraît hésitante, la Chine semble presque paralysée. Sa prudence à l'égard de l'Iran a été encore plus marquée, presque incompréhensible si l'on considère le rôle de Pékin comme pilier économique de l'Eurasie et promoteur de la stabilité régionale. Pourtant, ses déclarations ont été d'une extrême modération, ses gestes concrets invisibles, son soutien politique réduit au strict minimum.

Ce choix répond certainement à un calcul : la Chine ne veut pas être entraînée dans une confrontation directe alors qu'elle est déjà engagée dans une compétition de longue haleine avec les États-Unis sur le commerce, la technologie et le Pacifique. Mais toute prudence a un coût. Et ce coût, dans ce cas, est réputationnel et stratégique. Une puissance qui aspire à guider un ordre alternatif ne peut pas paraître absente lorsque l'un des piliers de cet ordre est frappé.

L'Europe, victime de sa propre cécité. De la rupture avec la Russie à la dépendance totale au gaz naturel liquéfié américain

La guerre contre l'Iran frappe aussi de plein fouet l'Europe, et le tableau est presque grotesque. Les gouvernements européens ont célébré comme une conquête stratégique le renoncement au gaz et au pétrole russes. Ils ont transformé une dépendance énergétique en une dépendance politique encore plus lourde, en se livrant au gaz naturel liquéfié américain et à des approvisionnements plus coûteux, plus fragiles, plus exposés aux chantages géopolitiques. Aujourd'hui, avec un Moyen-Orient emporté dans la crise, le continent se retrouve également coupé d'une seconde grande zone énergétique. Le résultat est simple : hausse des prix, inflation, contrecoups industriels, tensions sociales et perte supplémentaire d'autonomie.
 
L'aspect le plus grave est toutefois politique. L'Union européenne continue à parler le langage de la solidarité et des valeurs, au moment même où elle adopte des choix qui vont contre les intérêts matériels de ses propres États membres. À cet égard, la crise actuelle pourrait se révéler fatale pour une partie des dirigeants européens. Car il ne s'agit plus de divergences tactiques, mais d'une contradiction structurelle : on ne peut pas conduire un continent vers la rareté énergétique, la désindustrialisation et la subordination stratégique sans payer, tôt ou tard, un prix politique très élevé.
 
Dans le même temps, les premières fissures apparaissent. Certains dirigeants européens commencent à laisser entendre qu'après la guerre, il sera inévitable de normaliser les rapports avec la Russie. Le discours reste prudent, ambigü, plein de précautions, mais il signale qu'un mouvement est en cours. Car une partie de l'Europe commence à comprendre qu'il ne peut y avoir de stabilité continentale fondée sur l'isolement permanent du plus grand pays européen par le territoire, les ressources et le poids militaire. Et ici, la question ukrainienne se relie directement à la crise iranienne : l'une comme l'autre montrent le coût d'une Europe incapable de penser en termes autonomes.

L'Ukraine en arrière-plan de la guerre globale. Les deux crises se nourrissent mutuellement

La guerre en Ukraine est elle aussi affectée par les conséquences du conflit moyen-oriental. L'imbrication est évidente. L'absorption de systèmes de défense aérienne, de missiles et de ressources américaines par le théâtre irano-israélien réduit inévitablement la disponibilité de moyens pour Kiev. D'un point de vue matériel, les deux guerres sont déjà interconnectées. Mais elles le sont aussi politiquement. La diplomatie appliquée à l'Iran, faite de négociations vidées de leur substance par le recours à la force, renforce à Moscou la conviction que le terrain décisif demeure le champ de bataille. En Russie grandit ainsi l'idée que la question ukrainienne ne se réglera pas dans des pourparlers mais sur le terrain.
 
Pendant ce temps, le long du front, on aperçoit les signes d'une nouvelle phase. L'emploi plus visible de moyens lourds et de chars de combat par la Russie suggère une plus grande confiance dans sa capacité à contenir ou neutraliser la menace des drones ukrainiens. L'objectif reste celui des grands nœuds du Donbass encore sous contrôle de Kiev, mais la lenteur d'ensemble de l'avance montre aussi qu'il ne s'agit pas d'une promenade militaire. Les Ukrainiens continuent à se battre avec acharnement, mais ils souffrent d'une contraction évidente en hommes et en moyens. Le point politique est que le conflit n'est plus pensé en Europe comme quelque chose à conclure véritablement : on l'imagine plutôt comme une trêve utile pour se réorganiser en vue d'un affrontement ultérieur.

Un désordre plus profond que toutes les prévisions

La conclusion est sévère mais limpide. La guerre contre l'Iran n'a pas seulement embrasé une région : elle a ouvert une crise de vérité. Elle a montré que les États-Unis peuvent encore imposer le choc, mais non maîtriser toutes les conséquences. Elle a montré que la Russie et la Chine contestent l'hégémonie américaine, sans être encore capables de la remplacer ni de protéger réellement leur propre espace politique. Elle a montré que l'Iran, présenté tant de fois comme vulnérable ou isolé, possède au contraire des ressources de résilience et des capacités d'interdiction supérieures à ce que l'on voulait admettre. Et elle a montré enfin que l'Europe est l'acteur le plus démuni de tous : privé de stratégie autonome, prisonnier de son moralisme, dépendant sur le plan énergétique et incapable de comprendre le lien entre économie, puissance et sécurité.
 
Nous n'assistons pas à la naissance ordonnée d'un monde multipolaire. Nous entrons dans une zone grise bien plus dangereuse : un système où l'ordre américain est toujours plus brutal et toujours moins légitime, tandis que les alternatives orientales sont encore trop fragiles pour devenir un véritable système. Au milieu, le Moyen-Orient demeure le détonateur et le laboratoire. Et le reste du monde, de l'Europe à l'Asie, découvre qu'il ne vit pas dans un temps d'équilibre, mais dans une longue transition dominée par le chaos.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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