Intelligence des risques

La guerre cognitive, ou l’art d’effacer l’ennemi en effaçant l’esprit


Jacqueline Sala
Mardi 24 Février 2026


Invisible, silencieuse, implacable : la guerre cognitive ne cherche plus à convaincre mais à remodeler l’esprit humain de l’intérieur. Elle ne manipule pas l’information, elle manipule la capacité même à penser. Dans ce champ de bataille sans fumée, la victime ignore jusqu’à l’existence de l’agression.



Source 
« La dissimulation dans la guerre cognitive : entre saturation, invisibilisation stratégique et ruse systémique »,
dans Ingénierie cognitique (ISTE OpenScience, vol. 9, n° 1).
Auteur : Arnaud de Morgny
La guerre cognitive, ou l’art d’effacer l’ennemi en effaçant l’esprit

Quand la pensée devient la cible

La guerre cognitive rompt avec les logiques classiques de propagande. Elle ne s’intéresse plus au message mais au mécanisme biologique et psychologique qui permet de le traiter. Arnaud de Morgny et Christian Harbulot décrivent ce basculement comme un sabotage méthodique du discernement, un « déphasage cognitif » qui empêche la cible de reconnaître qu’elle est attaquée. Pour comprendre cette mécanique, il faut remonter à la chaîne DIKW, ce cheminement qui transforme la donnée brute en sagesse. Chaque maillon devient un point d’impact.

Le réel peut être occulté dès la source, l’information enfermée dans un récit orienté, la connaissance pulvérisée par la répétition ou l’omission, la sagesse enfin paralysée jusqu’à ce que le décideur, persuadé d’agir selon ses valeurs, ne fasse qu’exécuter un agenda qui n’est pas le sien. Cette subversion commence paradoxalement par un excès de lumière.

 


L’aveuglement par saturation

L’invisibilité contemporaine ne se cache plus dans l’ombre. Elle prospère dans la surexposition. La saturation informationnelle agit comme un projecteur braqué en plein visage : elle éblouit. Lewis l’a montré, l’excès de signaux produit un déficit d’attention et de cohérence. L’individu, noyé, perd la maîtrise de son raisonnement et glisse vers une défaite cognitive qui ressemble à une reddition inconsciente.

Les algorithmes accentuent cette fragmentation du réel en multipliant les récits contradictoires. Le « biais d’ambiguïté » décrit par Ellsberg devient une arme : face à l’incertitude permanente, le cerveau renonce à trier le vrai du faux. Les doctrines de ruse ancestrales trouvent alors un terrain fertile, désormais amplifiées par la puissance automatisée des systèmes numériques.

La rationalité piégée du contrôle réflexif

Au cœur de cette stratégie se déploie une vieille intelligence : la mètis grecque, cette ruse subtile décrite par Détienne et Vernant, réactualisée dans la Maskirovka russe. Le contrôle réflexif, théorisé par Vladimir Lefebvre, pousse l’adversaire à prendre une décision parfaitement rationnelle… mais au service exclusif de l’agresseur.

Maria de Goeij révèle la profondeur de cette intrusion : ce ne sont plus les faits qui sont visés, mais les modèles mentaux qui permettent de les interpréter. L’attaque devient plus cynique encore lorsqu’elle instrumentalise les valeurs de la victime. Celle-ci agit alors au nom de principes qu’elle croit souverains, sans voir qu’ils ont été retournés contre elle. L’agresseur disparaît derrière des relais invisibles, bots, influenceurs ou simples « idiots utiles ». La victime ne se sent pas manipulée ; elle se croit éclairée.

L’infiguration, ou l’effacement du réel

La dernière étape de cette guerre silencieuse est l’infiguration, un processus qui ne se contente pas de dissimuler un sujet mais le rend impossible à nommer. Ce qui ne peut être représenté cesse d’exister. L’endiguement cognitif verrouille alors la conscience collective. Certains sujets disparaissent sous un étouffement médiatique total, d’autres sont discrédités par l’ironie ou l’étiquetage en « complotisme ».

Le réel devient un territoire miné où la pensée critique s’atrophie. Dans cet espace brouillé, la vigilance ne suffit plus. Il faut apprendre à déceler l’indétectable, à rendre visible ce qui se cache derrière les ombres, à reconquérir une souveraineté mentale qui seule permet de briser les chaînes invisibles de la guerre cognitive.

A propos...

Arnaud de Morgny est chercheur-praticien et stratégiste en intelligence économique à l’École de Guerre Économique, où il est directeur-adjoint du Centre de recherche appliquée CR451. Spécialiste des stratégies cognitives, de la guerre économique et des déstabilisation informationnelles, il est l’inventeur de l’Indice de risque de désindustrialisation, premier outil français d’évaluation multicritère des vulnérabilités industrielles. Présenté au Sénat en 2025, cet indice vise à anticiper les signaux avant-coureurs d’affaiblissement industriel. Ses travaux portent sur les logiques d’accroissement de puissance par l’économie et l’usage stratégique de l’information dans l’économie.

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Le CR451 est le Centre de Recherche Appliquée de l’École de Guerre Économique (EGE), fondé en janvier 2022.
Dirigé par Christian Harbulot, expert en intelligence économique, le CR451 se concentre sur l’étude des conflits informationnels, de la guerre économique et des rapports de force géopolitiques. Il vise à développer des grilles de lecture innovantes pour comprendre les dynamiques de puissance modernes, notamment face à l’influence des GAFAM et aux nouvelles formes de confrontation économique.
Le centre mène des recherches appliquées, organise des séminaires, produit des podcasts et publie des études de cas.