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La guerre préventive contre l'Iran
Doctrine, risques stratégiques et leçons des précédents américains
En choisissant d'assumer ouvertement la notion de « guerre préventive » contre l'Iran, Washington réactive une doctrine qui ne date pas d'hier. Le terme renvoie directement à l'ère George W. Bush, lorsque, après le 11 septembre, les États-Unis ont théorisé le droit de frapper avant que la menace ne se matérialise pleinement. L'invasion de l'Irak en 2003 en fut l'application la plus emblématique : neutraliser un danger présumé avant qu'il ne devienne irréversible...
Samedi 28 février 2026 _ 14h30 " On peut encore parler de « guerre préventive » si l'objectif affiché est d'empêcher l'émergence d'une menace future jugée intolérable. Mais l'ampleur et la profondeur des frappes dépassent la simple logique de neutralisation immédiate. Nous sommes face à une dynamique qui touche aux équilibres régionaux eux-mêmes. La prévention glisse ainsi vers une confrontation stratégique à plus large portée." Giiuseppe Gagliano
De la dissuasion à l'anticipation militaire
Aujourd'hui, la logique semble similaire, mais le contexte est radicalement différent. L'Iran n'est pas l'Irak de Saddam Hussein. C'est une puissance régionale structurée, dotée d'un arsenal balistique significatif, d'une capacité croissante en drones, et surtout d'un réseau d'alliances indirectes au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen. Une guerre préventive contre Téhéran ne se limite pas à une opération chirurgicale ; elle ouvre potentiellement plusieurs fronts simultanés. La dissuasion classique repose sur l'idée de prévenir l'agression par la menace de représailles. La guerre préventive inverse la logique : elle suppose que l'attente serait plus dangereuse que l'action immédiate. Mais cette hypothèse implique deux conditions stratégiques strictes : d'abord, que la menace soit réellement imminente ; ensuite, que le coup initial suffise à neutraliser durablement la capacité adverse. Or, dans le cas iranien, ces conditions sont discutables. Même des frappes massives contre des infrastructures nucléaires ou militaires ne supprimeraient pas la capacité de riposte asymétrique de Téhéran. Missiles, drones, milices alliées et pression sur les routes énergétiques du Golfe constituent un arsenal de représailles indirectes difficile à éliminer en une seule phase opérationnelle.
Le précédent irakien et la question de la crédibilité
L'expérience irakienne a laissé une trace profonde dans la perception internationale de la puissance américaine. La justification de 2003, fondée sur des informations ultérieurement contestées, a affaibli la crédibilité stratégique de Washington. Dans le cas iranien, le risque n'est pas seulement militaire ; il est aussi diplomatique. Si une action militaire est menée alors que des négociations sont en cours ou envisageables, le signal envoyé est clair : la diplomatie peut être subordonnée à la force. À long terme, cela complique toute tentative de médiation et pousse les adversaires potentiels à considérer le dialogue comme un instrument temporaire, non comme une alternative crédible à la confrontation.
Escalade régionale et profondeur stratégique iranienne
Contrairement à l'Irak de 2003, l'Iran dispose d'une profondeur stratégique régionale. Toute frappe préventive peut déclencher une escalade horizontale : attaques contre des bases américaines dans le Golfe, pressions sur les infrastructures énergétiques, mobilisation de partenaires armés dans plusieurs théâtres. La géographie du conflit s'étend alors bien au-delà du territoire iranien. Le risque majeur est celui d'un conflit prolongé. La doctrine préventive parie sur une victoire rapide qui évite une guerre plus vaste. Mais face à un acteur habitué à la guerre indirecte et à la patience stratégique, l'opération peut se transformer en confrontation de longue durée, coûteuse économiquement et politiquement.
La prévention comme pari sur le temps
La guerre préventive est, au fond, un pari sur le temps. Frapper aujourd'hui pour éviter une menace plus grave demain. Mais si l'adversaire est structuré pour absorber le choc et répondre de manière diffuse, la prévention devient un facteur d'instabilité supplémentaire. L'enjeu dépasse le seul dossier iranien. Il touche à la définition même de l'ordre international : la force peut-elle devenir un outil normalisé de gestion des menaces perçues ? Ou risque-t-elle d'enclencher un cycle d'escalades successives dont nul ne maîtrise réellement l'issue ?
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE). Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan. La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
Note de la rédaction
Alors que les échanges de frappes entre l’Iran, Israël et les États-Unis prennent une ampleur inédite, la région bascule dans une zone grise. Les opérations menées contre des cibles iraniennes, revendiquées comme défensives ou préventives, ont déclenché une riposte directe de Téhéran, signe que la logique de dissuasion a laissé place à une confrontation ouverte. Pourtant, aucun des acteurs ne prononce le terme de « guerre », préférant maintenir l’illusion d’un cadre maîtrisé, comme si la sémantique pouvait contenir l’escalade. Dans les faits, les lignes rouges sont franchies les unes après les autres. Les frappes touchent des infrastructures stratégiques, les capitales se préparent à des cycles de représailles, et les espaces aériens se ferment les uns après les autres. Les États impliqués avancent sur un fil, cherchant à éviter l’irréversible tout en répondant à des impératifs politiques et sécuritaires qui les poussent à aller plus loin. Cette tension entre retenue affichée et actions offensives crée un paradoxe : une guerre qui ne dit pas son nom, mais dont les dynamiques sont déjà celles d’un conflit international. Reste à savoir si cette confrontation restera contenue ou si elle glissera vers un affrontement plus large, entraînant avec elle une région déjà saturée de crises. Souhaites‑tu une version plus analytique ou plus narrative ?
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