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La myopie institutionnelle qui a miné la réindustrialisation française


Jacqueline Sala
Mardi 11 Août 2026


Pendant trente ans, la France a regardé sa base productive s’effriter comme si le phénomène relevait d’une fatalité économique. Or ce que révèle l’analyse, c’est tout autre chose : un choix collectif, une mécanique institutionnelle, une manière de penser qui a rendu l’État incapable de piloter son propre destin industriel. À l’heure où s’ouvre un nouveau cycle, il faut comprendre comment nous en sommes arrivés là pour espérer en sortir.



La myopie institutionnelle qui a miné la réindustrialisation française
Source : "Réindustrialiser : l’obstacle est d’abord institutionnel"
INSTITUT POUR LA REFONDATION PUBLIQUE 

Consultez l'étude en fin d'article

Et si la désindustrialisation n’était pas un accident, mais le résultat de décisions

Ce qui étonne en lisant ce rapport c’est de découvrir que la désindustrialisation française n’a rien d’un glissement involontaire. Elle fut un acte assumé, presque contractualisé, entre les grandes entreprises mondialisées et un État convaincu que l’ouverture totale des marchés serait synonyme de prospérité.

L’entrée de la Chine dans l’OMC, l’ALENA, les délocalisations en cascade : tout cela n’a pas été subi, mais validé. Et on le doit en partie à la sociologie du capital français : un pays dominé par des géants dont les actionnaires sont ailleurs. Quand les centres de décision se détachent des territoires, les usines suivent. Là où l’Allemagne a protégé son Mittelstand, la France a laissé filer ses chaînes de valeur. Et l’État, lui, s’est réfugié dans l’expertise. À force de multiplier les sigles, les agences, les AMI, il a remplacé la stratégie par la procédure, le projet par le dossier.

Un État fragmenté, incapable de produire une réponse cohérente

Le paysage institutionnel ressemble à une carte routière où chaque route mène à une impasse.

DGE, DGEC, SGPI, ADEME, BPI, ANCT, DREAL… La liste est interminable et dit tout de l’émiettement de l’action publique. Dans les Zones Industrialo‑Portuaires, ce désordre devient presque caricatural : les directions se neutralisent, les responsabilités se diluent, et la planification industrielle disparaît dans un brouillard administratif. Cette fragmentation empêche l’État de répondre à la compétition mondiale. Elle explique pourquoi seuls quatre secteurs — luxe, agroalimentaire, aéronautique, pétrochimie — ont résisté.


Là où l’État a décidé de protéger, l’industrie est restée. Preuve que la désindustrialisation n’était pas une fatalité, mais un choix.

Quand le langage révèle la bataille à mener

Les mots comptent. Ceux de Régis Passerieux, figure de l’administration de mission, sonnent comme une mise en garde. Dire que « la désindustrialisation n’a pas été une négligence : un choix » revient à réintroduire la responsabilité politique dans un système qui s’était habitué à l’anonymat. Dire que « l’expertise l’emporte sur la décision stratégique » pointe la dérive d’un État qui a transformé le technicien en censeur. Et affirmer qu’« une guerre économique de mouvement s’ouvre » oblige à changer de logiciel : passer d’une administration lente, horizontale, procédurale, à une administration de projet, verticale, rapide, capable de trancher.

Inventer une nouvelle architecture industrielle

La prospective esquisse plusieurs chemins. D'abord, celui de la planification circulaire, imagine des territoires où les flux industriels s’imbriquent, où le déchet devient ressource, où l’usine cesse d’être solitaire. Le second, celui des rustines réglementaires, décrit un État qui tente de compenser ses propres blocages par des dérogations en série : une fuite en avant vouée à l’échec. Enfin, le projet le plus ambitieux, propose une subsidiarité de mission : l’État fixe les grands verrous, les territoires pilotent l’action. C’est peut‑être la seule manière de sortir du cycle de la délocalisation, dont l’analyse fixe symboliquement la clôture au 9 août 2026, date‑pivot d’un changement institutionnel attendu depuis trop longtemps.

Ce qui se joue désormais n’est plus une levée de freins, mais une refondation. Une manière de repenser l’État pour qu’il redevienne capable de produire une industrie nouvelle : intégrée, territoriale, agile, et surtout, décidée.


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