Géopolitique

Le Golfe comme piège stratégique

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Vendredi 15 Mai 2026


Pris dans un engrenage stratégique où aucun acteur ne peut reculer sans perdre la face, le Golfe devient le théâtre d’un basculement géopolitique majeur. Entre une Amérique en quête de crédibilité, un Iran déterminé à redéfinir les règles du jeu et des monarchies du Golfe vulnérables malgré leur puissance financière, la région se transforme en espace où la dissuasion, la chaleur, les infrastructures et les drones redessinent les rapports de force.



Le Golfe comme piège stratégique


Ormuz : l’Iran renverse la logique de puissance

Le point qui rend la crise si dangereuse est qu'aucun des acteurs principaux ne peut facilement reculer. Les États-Unis ne peuvent reconnaître ouvertement que la pression militaire n'a pas fait plier l'Iran. Israël ne peut accepter que Téhéran sorte renforcé d'un affrontement régional. Les monarchies du Golfe ne peuvent admettre que leur sécurité dépende désormais aussi du consentement iranien. Et l'Iran, après avoir construit tout son récit politique sur la résistance, ne peut accepter un accord qui serait perçu comme une capitulation.
 
C'est là que naît le piège. Washington cherche un accord capable de sauver la face et de rétablir, au moins en partie, la liberté d'action américaine dans le Golfe. Téhéran veut au contraire que la crise se referme sur la reconnaissance d'une nouvelle réalité : le détroit d'Ormuz n'est plus un espace neutre placé sous la protection de la puissance américaine, mais un levier stratégique placé sous influence iranienne. Cela ne signifie pas que l'Iran veuille le fermer durablement. Cela signifie quelque chose de plus subtil : Téhéran veut pouvoir décider qui paie le prix de la guerre et qui peut continuer à commercer.
 
C'est la vraie révolution géopolitique. Pendant des décennies, les États-Unis se sont présentés comme les garants de la libre circulation maritime. L'Iran tente désormais d'inverser la formule : ce n'est pas Téhéran qui menace le commerce mondial, ce sont les États-Unis et leurs alliés qui transforment le Golfe en zone de guerre. Dans le récit iranien, la responsabilité du blocage revient à ceux qui ont militarisé le détroit, non à ceux qui le contrôlent géographiquement.

La vulnérabilité des monarchies énergétiques

Les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, le Koweït et l'Arabie saoudite constituent le véritable ventre mou de la stratégie américaine. Ils disposent d'immenses ressources financières, mais leur profondeur territoriale et démographique est limitée. Leurs infrastructures sont concentrées en quelques points : installations de liquéfaction du gaz, terminaux pétroliers, ports, aéroports, bases militaires, centres financiers, réseaux électriques et usines de dessalement.
 
Cette concentration est leur force en temps de paix et leur faiblesse en temps de guerre. Une monarchie du Golfe peut accumuler du capital, construire des gratte-ciels, attirer des fonds, accueillir des bases étrangères et devenir un nœud de la finance mondiale. Mais si l'eau potable dépend du dessalement, si l'électricité dépend de quelques installations, si les exportations énergétiques passent par des terminaux vulnérables, alors la guerre change tout.
 
L'Iran n'a pas besoin d'occuper ces pays. Il lui suffit de démontrer qu'en cas d'attaque contre ses propres infrastructures, leur prospérité peut elle aussi être frappée. C'est une dissuasion fondée non sur la conquête, mais sur la menace de paralysie. Il ne s'agit pas seulement de missiles et de drones. Il s'agit de confiance. Dubaï, Doha, Abou Dhabi ou Riyad fonctionnent parce que le monde les considère comme des lieux sûrs où investir, transiter, déposer des capitaux, acheter de l'immobilier, faire des affaires. Si cette perception se fissure, le dommage est déjà politique avant même d'être matériel.

La chaleur comme facteur militaire

Un détail apparemment secondaire devient, dans cette crise, un élément stratégique : le climat. Dans la lecture iranienne, l'été de la péninsule Arabique peut devenir ce que l'hiver fut pour la Russie lors des grandes invasions terrestres. La chaleur extrême, l'humidité, la dépendance à la climatisation, à l'électricité et au dessalement rendent les bases militaires et les villes du Golfe vulnérables à une guerre d'usure.
 
Une chose est d'accueillir des troupes américaines en situation ordinaire. Une autre est de les maintenir opérationnelles en plein été si les réseaux électriques, les ports, les aéroports ou les installations hydriques sont frappés. L'Iran n'a pas nécessairement besoin de tout détruire : il peut rendre chaque présence militaire plus coûteuse, plus instable, plus difficile à soutenir. En ce sens, la géographie travaille pour Téhéran. La distance des États-Unis travaille contre Washington. La proximité des cibles travaille contre les monarchies du Golfe.

Le rôle des drones et des missiles

Du point de vue militaire, la crise confirme le passage de la guerre classique à la guerre de saturation. L'Iran ne peut rivaliser avec les États-Unis porte-avions contre porte-avions, avion contre avion, flotte contre flotte. Mais il peut compenser son infériorité conventionnelle par des missiles balistiques, des missiles de croisière, des drones, des mines, la guerre électronique, de petites embarcations, des milices alliées et la capacité de frapper les infrastructures.
 
C'est la leçon des guerres récentes : ce n'est pas toujours celui qui possède la plateforme la plus coûteuse qui gagne, mais celui qui parvient à imposer à l'adversaire un coût politique, logistique et économique supérieur au bénéfice de l'opération. Un drone bon marché qui oblige un navire coûteux à se défendre, à dévier, à ralentir ou à se retirer produit un effet stratégique disproportionné. Un missile qui menace un terminal énergétique peut peser davantage sur les marchés qu'une bataille navale.
 
Selon la reconstruction attribuée à Marandi, l'Iran aurait aussi utilisé par le passé des armements moins récents, en conservant des capacités plus avancées produites dans des structures souterraines. Cette affirmation doit naturellement être lue comme un élément de communication stratégique iranienne. Mais le message est clair : Téhéran veut faire comprendre à ses adversaires qu'une nouvelle guerre ne trouverait pas l'Iran affaibli, mais plus préparé, plus prudent et plus déterminé.

La guerre économique contre le monde

Le véritable paradoxe est qu'une guerre pensée pour affaiblir l'Iran pourrait frapper surtout le reste du monde.

Le pétrole et le gaz ne sont que la partie la plus visible. Le Golfe Persique est aussi un grand atelier de la chimie industrielle mondiale. De là passent des produits essentiels pour les engrais, les plastiques, les composants industriels, les métaux à forte consommation énergétique, les chaînes agroalimentaires et manufacturières.
 
Si le trafic ralentit, si les assurances augmentent, si les navires évitent certaines routes, si les entreprises commencent à accumuler des stocks, si les prix de l'énergie montent, l'effet se propage bien au-delà du Moyen-Orient. L'Europe paierait plus cher son énergie, l'Asie verrait croître ses coûts de production, l'Afrique subirait la hausse des prix alimentaires et des engrais, les États-Unis eux-mêmes devraient affronter l'inflation, la pression des marchés et le mécontentement intérieur.
 
Dans cette perspective, l'Iran joue une carte brutale mais efficace : résister plus longtemps que l'économie mondiale. Téhéran sait que sa population est habituée aux sanctions, à la rareté et à l'adaptation. Cela ne signifie pas que l'économie iranienne soit forte ; cela signifie qu'elle est entraînée à la pression. L'économie mondiale, elle, est beaucoup plus sophistiquée, mais aussi beaucoup moins résistante aux chocs. Le système mondial fonctionne si tout circule. L'Iran peut se permettre de faire comprendre que, s'il est étranglé, rien ne circulera normalement.
 

La Chine et la Russie observent, mais ne restent pas neutres

La Chine observe la crise iranienne avec une extrême attention. Non parce qu'elle souhaite nécessairement une guerre, mais parce qu'elle sait que le contrôle américain de l'Asie occidentale signifierait une pression directe sur ses lignes énergétiques et commerciales. Pékin ne peut permettre que Washington transforme le Golfe en levier permanent contre l'économie chinoise.
 
C'est pourquoi l'Iran prend une valeur supérieure à sa dimension nationale. Il est un pivot de la continuité terrestre et maritime eurasiatique, un pont entre le Golfe, le Caucase, l'Asie centrale, l'Irak, la Syrie et la Méditerranée. Si l'Iran s'effondrait ou était neutralisé, les États-Unis renforceraient leur capacité à conditionner la Russie et la Chine. Si, au contraire, l'Iran résiste, l'hégémonie américaine au Moyen-Orient paraît moins absolue.
 
La Russie observe elle aussi avec intérêt. Moscou n'a pas besoin d'entrer directement dans le conflit pour en tirer des conséquences stratégiques. Toute crise qui mobilise des ressources américaines loin de l'Europe orientale réduit la pression sur d'autres fronts. Toute difficulté américaine dans le Golfe renforce l'idée que l'ordre occidental est surchargé : Ukraine, Moyen-Orient, Indo-Pacifique, sécurité énergétique, concurrence industrielle. Trop de fronts, trop de promesses, trop de garanties à maintenir.

Israël et le risque de l'escalade permanente

Israël demeure l'acteur qui craint le plus un Iran sorti indemne, voire renforcé, de la crise. Pour Tel-Aviv, le problème n'est pas seulement le nucléaire. C'est l'ensemble de la posture iranienne : missiles, drones, alliances régionales, influence en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen, capacité à mobiliser plusieurs fronts et à lier la sécurité israélienne à celle du Golfe.
 
C'est pourquoi Israël a intérêt à empêcher une normalisation qui reconnaîtrait à l'Iran un rôle légitime de puissance régionale. Un accord qui préserverait le programme nucléaire civil iranien, reconnaîtrait implicitement son influence sur Ormuz et imposerait un cessez-le-feu régional serait lu à Tel-Aviv comme une défaite stratégique. Israël ne veut pas seulement retarder le programme nucléaire iranien : il veut empêcher l'Iran de devenir le régulateur de la sécurité moyen-orientale.
 
Le risque est que l'escalade devienne une politique en soi. Quand on ne parvient pas à gagner politiquement, on prolonge la crise pour empêcher l'adversaire de consolider sa victoire. Mais cette logique a une limite : plus la crise dure, plus le coût augmente pour les alliés des États-Unis, pour l'économie mondiale et pour la stabilité intérieure des pays impliqués.
 

Trois scénarios possibles

Le premier scénario est celui du compromis armé. Les États-Unis acceptent de ne pas obtenir une reddition iranienne, l'Iran accepte une formule diplomatique permettant à Washington de ne pas apparaître vaincu, Israël maintient une position hostile mais se trouve contenu, et les monarchies du Golfe poussent à la désescalade. Ce serait le scénario le plus rationnel, mais pas nécessairement le plus probable.
 
Le deuxième scénario est celui de l'attaque limitée. Washington ou Israël tentent une opération brève pour frapper des infrastructures, des bases, des sites de missiles ou des objectifs symboliques. Le but serait de rétablir la dissuasion sans ouvrir une guerre totale. Mais c'est le scénario le plus ambigu, car il suppose que l'Iran accepte le coup sans répondre de manière proportionnée ou supérieure. Et c'est précisément ce que Téhéran dit ne pas vouloir faire.
 
Le troisième scénario est celui de la guerre régionale. Attaque contre les infrastructures iraniennes, réponse iranienne contre les bases et les installations du Golfe, implication de milices et de fronts secondaires, pression sur le trafic maritime, explosion des prix de l'énergie, crise financière et diplomatique. Ce serait le scénario le plus destructeur et, pour cette raison même, celui que tous déclarent vouloir éviter. Mais dans l'histoire, les guerres naissent souvent lorsque chacun croit pouvoir contrôler l'escalade mieux que l'adversaire.

La conclusion stratégique

L'Iran ne rejette pas simplement un accord américain. Il rejette un ordre régional. Il affirme que le temps où Washington décidait, Israël frappait et les monarchies du Golfe payaient en échange d'une protection est terminé. Ou, du moins, qu'il ne peut plus fonctionner sans coûts immenses.
 
L'enjeu n'est pas seulement le nucléaire. Il touche à la souveraineté, à l'énergie, au commerce mondial, au rapport entre puissances émergentes et puissances occidentales, à la capacité américaine d'imposer des règles dans une région qu'elle ne contrôle plus comme autrefois.
 
C'est pourquoi la crise est si grave. Non parce que la guerre est inévitable, mais parce que toute issue exige que quelqu'un accepte une perte de prestige. Et dans le Moyen-Orient d'aujourd'hui, comme souvent dans l'histoire, le prestige pèse autant que le pétrole, autant que les missiles, autant que les routes maritimes. L'Iran veut être reconnu comme une puissance que l'on ne peut pas plier. Les États-Unis veulent démontrer qu'ils sont encore la puissance capable de plier les autres. Entre les deux se trouve Ormuz, petit détroit d'eau dont peut dépendre une part immense de l'équilibre mondial.

Sources


Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels