Pituffik, l'avant poste qui voit loin
Le Groenland n'est plus une marge glacée, c'est un nœud. Un nœud militaire, d'abord, parce que l'île abrite la base spatiale de Pituffik, anciennement Thulé, pivot avancé de l'alerte antimissile. Cette installation s'appuie sur le système d'alerte précoce balistique et, sous la responsabilité de l'unité spatiale américaine chargée de la surveillance, elle suit en temps réel plus d'un millier d'objets en orbite. À un peu plus de 1 200 kilomètres du pôle Nord, Pituffik n'est pas seulement une piste et des hangars: c'est une architecture de capteurs, de radars et de liaisons de données qui relie l'Arctique à la dissuasion globale face aux trajectoires possibles venues de Russie et de Chine.
Ce qui change, c'est que la base n'est plus entourée d'un désert immobile. Le climat bouge, donc la stratégie bouge. L'Arctique devient à la fois un espace plus praticable et plus contesté. Et, dans ce mouvement, la Groenland fait office de verrou.
La banquise recule, les routes avancent
Le recul de la glace n'est pas seulement un signal écologique, c'est un accélérateur géopolitique. En 2025, l'extension minimale de la banquise arctique est tombée à 4,15 millions de kilomètres carrés selon les données du centre national spécialisé dans l'observation de la neige et de la glace. Ce chiffre est un seuil psychologique: il rend moins exceptionnelles des routes qui, hier encore, relevaient de la projection.
La route maritime du Nord, le long des côtes russes, illustre ce basculement. En 2024, elle a déjà vu transiter 36 millions de tonnes de marchandises. Les projections évoquent 200 millions à l'horizon 2030. Le gain, pour les échanges Asie Europe, peut atteindre 40 pour cent de temps par rapport à l'itinéraire passant par Suez. Mais ce "gain" a un prix stratégique: il déplace une part du commerce mondial vers un espace où Moscou possède l'avantage géographique, l'infrastructure et la force.
D'où une conséquence directe pour les alliances occidentales: la route du Nord n'est pas seulement un couloir, c'est une zone de souveraineté contestée.
La militarisation russe et la pression chinoise
La Russie ne se contente pas de profiter de la géographie. Elle consolide un dispositif. L'idée dominante, côté occidental, est celle d'une militarisation massive, avec la remise en service de nombreuses installations au long du littoral nord, dans un ensemble qui dépasserait la cinquantaine de bases. L'objectif est double: protéger les actifs énergétiques et contrôler le passage maritime. Dans cette logique, Moscou s'appuie aussi sur une puissance logistique décisive, sa flotte de brise glaces nucléaires opérée par l'organisme chargé de la flotte arctique. Sans brise glaces, pas de route durable. Sans route durable, pas de rente stratégique.
La Chine, elle, avance autrement. Elle se présente comme un État "proche de l'Arctique" et pousse une diplomatie des infrastructures, en finançant ports, aéroports et projets associés à une route polaire des échanges. Là où Moscou impose des règles, Pékin installe des dépendances.
Les deux approches ne se confondent pas, mais elles se renforcent: la Russie contrôle l'accès, la Chine finance l'écosystème.
Les deux approches ne se confondent pas, mais elles se renforcent: la Russie contrôle l'accès, la Chine finance l'écosystème.
Un passé qui revient: souveraineté danoise, autonomie groenlandaise, ambitions américaines
La centralité groenlandaise est ancienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1941, les États-Unis, profitant du vide créé par l'occupation de la métropole danoise, ont signé un accord qui leur permit de s'installer militairement sur l'île et d'y établir cinq bases principales pour sécuriser les routes atlantiques contre la menace sous marine allemande.
Avec la guerre froide, le Groenland devient un maillon vital de la défense nord américaine. L'accord de défense de 1951 entre Copenhague et Washington formalise la présence américaine et l'intégration à la ligne d'alerte avancée, conçue pour détecter très tôt les bombardiers stratégiques soviétiques, notamment les grands porteurs à long rayon d'action. Cette histoire explique les sensibilités actuelles : la souveraineté danoise, l'autonomie groenlandaise et la présence américaine vivent ensemble, mais pas toujours harmonieusement.
Ces dernières années, l'intérêt américain a glissé d'une posture défensive vers une logique d'"acquisition stratégique", au point de provoquer des frictions diplomatiques. Même rejetée, l'idée d'un achat de l'île a laissé une trace : Washington considère la Groenland comme une pièce indispensable du face à face avec la Chine, tandis que l'Europe cherche à conserver une gestion alliée, maîtrisée, et présentable en termes de durabilité.
Le facteur toxique: l'Arctique n'oublie rien
Il y a aussi une mémoire du risque.
L'accident d'un bombardier américain en 1968 à Thulé, avec dispersion de matériaux hautement dangereux, reste un avertissement. Et le réchauffement ajoute un problème nouveau : la fonte des glaces peut exposer des déchets toxiques et des résidus enfouis, y compris autour de projets secrets comme celui d'une implantation souterraine qui, à l'époque, devait rester scellée pour toujours.
Dans l'Arctique, la géopolitique finit par rencontrer la géologie, et parfois la pollution.
L'accident d'un bombardier américain en 1968 à Thulé, avec dispersion de matériaux hautement dangereux, reste un avertissement. Et le réchauffement ajoute un problème nouveau : la fonte des glaces peut exposer des déchets toxiques et des résidus enfouis, y compris autour de projets secrets comme celui d'une implantation souterraine qui, à l'époque, devait rester scellée pour toujours.
Dans l'Arctique, la géopolitique finit par rencontrer la géologie, et parfois la pollution.
La base devient réseau: exercices, sous marins, surveillance
Aujourd'hui, Pituffik est décrite comme le cœur d'une chaîne numérique. Elle combine un radar modernisé et des moyens spatiaux pour alimenter la défense antimissile. Entre 2024 et 2025, la structure de défense nord américaine a intensifié de grandes manœuvres arctiques pour tester la préparation en conditions extrêmes.
On y voit apparaître une doctrine : projeter des avions de combat de dernière génération, renforcer la surveillance, et surtout suivre la menace sous marine.
On y voit apparaître une doctrine : projeter des avions de combat de dernière génération, renforcer la surveillance, et surtout suivre la menace sous marine.
C'est là qu'entre un autre élément rarement mis au premier plan : l'écoute sous marine. Les nouveaux systèmes d'observation acoustique servent à suivre des submersibles russes de dernière génération, capables d'emporter des missiles de croisière très rapides. Dans un théâtre où la glace recule, le sous marin reste l'arme de la profondeur, et la profondeur reste le nerf de la dissuasion.
L'Italie et l'énergie: l'Arctique n'est plus loin
Pour l'Italie, l'Arctique n'est pas une affaire de drapeaux plantés sur la glace, c'est une affaire de gaz, de terminaux, de sécurité d'approvisionnement. La nécessité de remplacer le gaz sibérien a poussé Rome et les entreprises énergétiques à regarder vers le Nord. Les terminaux nationaux ont augmenté leur capacité : Panigaglia, Cavarzere sur l'Adriatique, et l'unité flottante de Piombino ont pris un rôle central. Selon les données industrielles, le gaz naturel liquéfié venu des États-Unis, et potentiellement de Norvège arctique ou de circuits liés au Grand Nord, a dépassé 25 % du mélange d'importation italien en 2025. L'unité de Ravenne, entrée en service en 2025, ajoute à elle seule environ 5 milliards de mètres cubes par an, consolidant l'Italie comme plate forme méditerranéenne.
Derrière ces chiffres, une logique stratégique : si l'Europe dépend davantage du gaz maritime, ceux qui disposent d'infrastructures d'accueil et de redistribution gagnent en poids politique.
Souveraineté sur la route du Nord: le droit contre la force
La compétition se cristallise autour des règles. Moscou cherche à imposer une souveraineté de fait sur la route maritime du Nord via une administration dédiée qui exige des permis de transit. Les pays occidentaux contestent cette lecture au nom du droit de la mer, considérant que certaines exigences contredisent les principes internationaux.
Là encore, la Groenland compte : elle est la pièce occidentale la plus avancée face à un espace que la Russie tente de transformer en "mer intérieure".
Là encore, la Groenland compte : elle est la pièce occidentale la plus avancée face à un espace que la Russie tente de transformer en "mer intérieure".
Terres rares, uranium, et le dossier de Kvanefjeld
La guerre économique se glisse dans la glace. Le projet minier de Kvanefjeld est présenté comme essentiel pour les terres rares et l'uranium. Or les terres rares ne sont pas un sujet de spécialistes : elles conditionnent la chaîne technologique européenne, des semi-conducteurs aux batteries de la transition énergétique. Quand Nuuk freine ou bloque des projets, cela déclenche un court circuit entre les besoins industriels de Bruxelles, l'appétit d'investisseurs chinois et la prudence environnementale soutenue par Copenhague.
Ici, la souveraineté locale pèse autant que la pression des grandes puissances.
Ici, la souveraineté locale pèse autant que la pression des grandes puissances.
Les câbles sous marins: la fragilité invisible
Il y a enfin l'infrastructure que l'on oublie jusqu'au jour où elle casse : les câbles sous marins.
Les réseaux de données dans les mers polaires sont des artères critiques. Un sabotage ou une coupure dans ces eaux froides pourrait perturber fortement les communications entre l'Europe et l'Amérique du Nord. Dans un monde où l'économie repose sur les flux numériques, un câble devient une cible stratégique.
Les réseaux de données dans les mers polaires sont des artères critiques. Un sabotage ou une coupure dans ces eaux froides pourrait perturber fortement les communications entre l'Europe et l'Amérique du Nord. Dans un monde où l'économie repose sur les flux numériques, un câble devient une cible stratégique.
Pour l'Italie, le lien est direct : si une part significative des trafics se déplace durablement vers les routes arctiques, la centralité des ports d'Europe du Sud peut s'éroder, à moins de s'intégrer aux nouvelles chaînes de valeur. Autrement dit, le pôle Nord peut déplacer le centre de gravité du commerce européen.
L'ombre d'une querelle occidentale: Washington, Copenhague, Bruxelles
Au cours des douze derniers mois, la tension entre les États-Unis et une partie de l'Europe sur le Groenland serait entrée dans une phase plus vive.
Washington pousse pour élargir la présence militaire, y compris vers le sud de l'île, en invoquant la nécessité de contrer des navires chinois de recherche soupçonnés d'activités de renseignement sous-marin. De leur côté, des capitales européennes, avec un axe franco-allemand inquiet d'une hégémonie américaine, défendent une stratégie arctique européenne centrée sur la coopération scientifique et la protection des populations inuites, afin d'éviter que le Groenland ne devienne une plate forme militaire figée au service d'un seul acteur.
Washington pousse pour élargir la présence militaire, y compris vers le sud de l'île, en invoquant la nécessité de contrer des navires chinois de recherche soupçonnés d'activités de renseignement sous-marin. De leur côté, des capitales européennes, avec un axe franco-allemand inquiet d'une hégémonie américaine, défendent une stratégie arctique européenne centrée sur la coopération scientifique et la protection des populations inuites, afin d'éviter que le Groenland ne devienne une plate forme militaire figée au service d'un seul acteur.
Deux scénarios, une même leçon
Dans un premier scénario, une coexistence asymétrique mais régulée se met en place. Les forums arctiques maintiennent un minimum de dialogue technique. Les États-Unis acceptent une cogestion de la sécurité avec les Européens, en intégrant davantage les moyens danois et norvégiens. L'Italie, dans ce cadre, renforce son rôle de plate forme gazière, grâce à la montée en puissance de Ravenne et à de nouvelles capacités flottantes, en s'appuyant sur des contrats de long terme pour du gaz naturel liquéfié américain et des apports norvégiens de la mer de Barents. Rome devient alors un pivot énergétique pour l'Europe centrale.
Dans un second scénario, l'Arctique devient l'épicentre d'une crise systémique. Un incident naval sur la route du Nord, une escalade entre l'alliance atlantique et la Russie, et les points de passage critiques se ferment. La coupure des goulets nord-atlantiques provoquerait un choc des prix de l'énergie en Europe, avec des hausses très rapides, tandis que le Groenland se transformerait en front avancé. L'Italie, alors, dépendrait davantage de ses corridors méridionaux, du gazoduc venant de l'Est méditerranéen et de l'Afrique du Nord, et de ses réserves stratégiques surveillées au niveau international. Et la vulnérabilité des infrastructures sous marines en Méditerranée apparaîtrait comme un miroir de la vulnérabilité arctique, poussant à une militarisation accrue des espaces maritimes pour protéger les flux vitaux.
Le Groenland comme thermomètre de la stabilité mondiale
Le Groenland est devenu un territoire où le climat, la puissance et l'économie se mêlent sans séparation. La fonte de la glace ouvre des routes, mais elle ouvre aussi des rivalités. La base de Pituffik incarne la continuité de la dissuasion ; la route du Nord incarne la transformation du commerce ; les projets miniers et les câbles sous marins incarnent la guerre économique et la fragilité systémique.
Pour l'Italie, le défi n'est pas théorique. Il touche l'énergie, les ports, les chaînes industrielles, et donc la souveraineté. Dans ce Grand Nord qui se réchauffe, l'erreur serait de croire que l'Arctique est "loin". Il est déjà entré dans la politique européenne, et il le fait par la porte la plus dure: celle de la sécurité.
A propos de...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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