Quand Paris regarde vers Madrid pour sauver l'autonomie européenne
Le Traité de Barcelone, signé le 19 janvier 2023 par Emmanuel Macron et Pedro Sánchez, n'est pas seulement un document diplomatique entre la France et l'Espagne. C'est la tentative de construire un axe politique, économique, énergétique et militaire capable de redonner une substance à un mot que l'Europe prononce souvent et pratique peu : souveraineté.
Le choix de Barcelone n'est pas fortuit. C'est une ville méditerranéenne, européenne, industrielle, commerciale, symbolique. Elle se situe entre les Pyrénées et la mer, entre la frontière terrestre et la projection maritime, entre l'histoire des rivalités franco-espagnoles et la nécessité présente de les transformer en coopération stable. L'article de l'Institut des hautes études de défense nationale rappelle à juste titre que le traité s'inscrit dans une longue trajectoire : de la frontière disputée à la coopération stratégique, de la méfiance historique à la convergence politique.
La France et l'Espagne ont signé plus de 370 accords bilatéraux au fil des siècles. Mais le Traité de Barcelone a une signification différente, car il naît au cœur d'une crise européenne profonde : guerre en Ukraine, tensions énergétiques, concurrence industrielle américaine et chinoise, fragilité du moteur franco-allemand, difficulté de l'Union européenne à parler d'une seule voix.
La crise du moteur franco-allemand
Pendant des décennies, l'Europe communautaire a tourné autour du couple Paris-Berlin. Aujourd'hui, ce couple est plus incertain. L'Allemagne et la France divergent sur l'énergie, la défense, l'industrie, le budget européen, le rapport avec les États-Unis. Berlin reste une puissance économique immense, mais apparaît plus hésitante sur le plan géopolitique. Paris continue de parler d'autonomie stratégique, mais peine souvent à transformer les mots en masse critique.
C'est pourquoi Madrid devient importante. L'Espagne n'est plus un acteur périphérique. C'est une puissance méditerranéenne, atlantique, africaine, énergétique et logistique. Elle contrôle une position décisive entre l'Europe, le Maghreb et l'Atlantique. Elle possède des infrastructures portuaires et des réseaux énergétiques qui peuvent devenir essentiels pour la sécurité du continent. Surtout, elle partage avec la France une vision plus interventionniste de l'État dans l'économie, plus favorable à une politique industrielle européenne et moins prisonnière de l'ancien dogme du marché livré à lui-même.
Le Traité de Barcelone répond à cette exigence : créer un second pilier européen, à côté ou en partie en alternative au pilier franco-allemand. Non pour remplacer Berlin, mais pour empêcher que l'Europe reste paralysée chaque fois que la France et l'Allemagne ne parviennent pas à une synthèse.
Énergie, industrie et souveraineté économique
Le cœur économique du traité est l'énergie. Après la crise du gaz russe, l'Europe a découvert une vérité élémentaire : celui qui ne contrôle pas l'énergie, les réseaux, les matières premières et les infrastructures n'est pas souverain. Il peut avoir une monnaie, un Parlement, des règlements et des drapeaux, mais il demeure dépendant.
La France et l'Espagne ont longuement discuté des interconnexions énergétiques. L'ancien projet de gazoduc à travers les Pyrénées a été dépassé par l'idée d'une liaison pour l'hydrogène entre Barcelone et Marseille, destinée à intégrer la péninsule Ibérique dans le futur système énergétique européen. L'Espagne peut devenir une porte d'entrée de l'énergie renouvelable, du gaz naturel liquéfié et des futurs combustibles propres. La France, avec son industrie nucléaire et sa position continentale, peut transformer ce flux en profondeur stratégique européenne.
C'est ici que l'on voit la dimension géoéconomique du traité. Il ne s'agit pas seulement d'échanger des marchandises. En 2024, les échanges de biens entre la France et l'Espagne ont atteint 91,4 milliards d'euros. La France est le premier client de l'Espagne, son troisième fournisseur et l'un de ses principaux investisseurs étrangers. Cela signifie que l'axe franco-espagnol ne naît pas dans le vide : il repose sur des filières productives, des investissements, des entreprises, des transports, l'agriculture, le tourisme, la technologie et l'énergie.
L'enjeu est la réindustrialisation européenne. Les États-Unis et la Chine protègent leurs industries stratégiques, financent la transition énergétique, défendent leurs chaînes d'approvisionnement. L'Europe, si elle reste seulement un grand marché ouvert, devient un terrain de conquête. Paris et Madrid semblent l'avoir compris : sans politique industrielle européenne, la transition écologique risque de se transformer en désindustrialisation européenne.
Défense et profondeur stratégique
Sur le plan militaire, le Traité de Barcelone renforce le dialogue entre gouvernements, forces armées, appareils de sécurité et industries de défense. Le point n'est pas secondaire. La guerre en Ukraine a démontré que l'Europe dispose d'économies riches mais de stocks limités, d'industries insuffisantes, de chaînes de production lentes et d'une dépendance technologique envers les États-Unis.
La France et l'Espagne peuvent contribuer à construire une défense européenne plus concrète. La France apporte sa tradition militaire, la dissuasion nucléaire, son industrie aérospatiale, navale et terrestre, une culture stratégique mondiale. L'Espagne apporte sa position géographique, ses capacités industrielles, sa projection méditerranéenne et atlantique, le contrôle de points de passage fondamentaux entre l'Europe et l'Afrique.
La coopération entre Paris et Madrid concerne aussi le terrorisme, la criminalité transnationale, les trafics, la sécurité informatique et le contrôle des frontières. Ce sont des menaces hybrides, non des guerres classiques. Elles n'arrivent pas seulement avec des chars et des missiles, mais avec des réseaux criminels, des pressions migratoires, des sabotages numériques, des dépendances énergétiques, de la désinformation, des infiltrations économiques.
C'est pourquoi le traité a une valeur stratégique : il relie la sécurité intérieure à la sécurité extérieure, la défense militaire à la résilience économique, la politique industrielle à la souveraineté.
La Méditerranée comme centre de l'Europe
L'évaluation géopolitique est évidente. Le centre de gravité européen ne peut pas rester seulement au Nord et à l'Est. La guerre en Ukraine a ramené l'attention sur l'Europe orientale, mais la Méditerranée demeure le grand espace de la compétition future : Afrique du Nord, Sahel, routes énergétiques, migrations, ports, câbles sous-marins, matières premières, présence chinoise, pression russe, influence turque, instabilité moyen-orientale.
La France et l'Espagne sont deux puissances méditerranéennes. Elles ont des intérêts directs au Maghreb, au Sahel, dans l'Atlantique, sur les routes vers l'Afrique occidentale. Leur coopération peut donner à l'Europe une profondeur méridionale que Bruxelles oublie souvent. Une Europe qui regarde seulement vers l'Est risque de perdre le Sud. Une Europe qui perd le Sud perd l'énergie, la sécurité, les échanges et l'influence.
Le Traité de Barcelone n'est donc pas seulement un pacte bilatéral. C'est une correction géographique de la politique européenne.
La limite politique : la souveraineté partagée fait peur
Il existe toutefois un problème. En Espagne, le traité a rencontré des résistances parlementaires, surtout en raison de la prévision d'une participation croisée des ministres aux Conseils des ministres de l'autre pays. Pour certains secteurs politiques espagnols, cette formule apparaît comme une cession de souveraineté.
Le paradoxe est évident : l'Europe invoque la souveraineté commune, mais chaque fois que l'on essaie de lui donner une forme concrète, surgissent les peurs nationales, les rivalités internes, les soupçons identitaires. C'est l'ancien vice de l'Union européenne : tout le monde veut être plus fort ensemble, mais peu acceptent les conséquences institutionnelles du fait d'être réellement ensemble.
Le Traité de Barcelone montre donc deux choses. La première est que l'Europe a besoin d'axes régionaux forts, capables de produire des décisions, des infrastructures, de la défense et de l'industrie. La seconde est que la souveraineté européenne reste politiquement fragile, parce qu'elle doit passer par des États qui ne veulent pas disparaître et par des opinions publiques qui craignent d'être contournées.
Une possibilité, non une garantie
L'axe franco-espagnol ne résoudra pas à lui seul la crise européenne. Il ne remplacera pas l'Allemagne, n'éliminera pas la dépendance envers les États-Unis, ne créera pas par magie une armée européenne, n'arrêtera pas la concurrence chinoise. Mais il peut devenir l'une des charpentes d'une Europe moins rhétorique et plus concrète.
Énergie, industrie, défense, infrastructures, Méditerranée, Afrique, sécurité intérieure : voilà les vrais terrains de la souveraineté. Non les communiqués solennels, non les photographies des sommets, non les formules diplomatiques.
Le Traité de Barcelone vaut s'il devient chantiers, usines, connexions, coordination militaire, filières industrielles, capacité de décision. S'il reste seulement un texte élégant, il sera une occasion perdue de plus. Si, au contraire, Paris et Madrid savent le transformer en puissance réelle, alors l'Europe pourra découvrir que sa renaissance ne passe pas seulement par Berlin, mais aussi par Barcelone, Marseille, Madrid et la Méditerranée.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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