Chroniques de la Recherche

Le biais, c'est toujours les autres . Tribune Libre Christophe Deschamps


Christophe Deschamps
Vendredi 10 Juillet 2026


Accuser l'autre de biais cognitif est devenu le moyen le plus rapide de gagner un débat sans avoir à y prendre part. Le sociologue Raymond Boudon avait déconstruit ce geste avant l'heure.



Le biais, c'est toujours les autres . Tribune Libre Christophe Deschamps

« Tu as un biais de confirmation ! » La phrase est devenue un argument classique dans les discussions du quotidien, notamment celles qui s'échauffent un peu... Elle a l'apparence de la rigueur et le prestige de la science. Elle n'est pourtant pas un argument, plutôt une façon de ne pas discuter.

Un biais cognitif est l'effet secondaire d'un raccourci mental que l'évolution a mis des milliers d'années à installer. Face au buisson qui frémit dans la savane, mieux vaut fuir d'abord et réfléchir ensuite (ceux de nos ancêtres qui ont pris le temps de vérifier n'ont pas laissé de descendance). Ces raccourcis sont natifs, ils équipent le cerveau "en série", ils lui permettent de traiter un maximum de situations avec un minimum d'énergie, et ils ne deviennent des « biais » que lorsqu'on les emploie hors de leur terrain d'origine. Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie, les a cartographiés et son travail visait un but précis : nous apprendre à nous méfier de notre propre jugement. Un “connais toi toi-même” enrichi des connaissances de la psychologie cognitive en somme. Or c'est exactement l'inverse qui s'est produit dans l'usage courant. Ce qui devait être une prise de conscience individuelle est devenu une machine à disqualifier autrui. Dans « tu es biaisé », il faut désormais entendre « tu as tort, inutile d'aller plus loin ». Le procédé n'a rien de neuf : attaquer celui qui parle pour ne pas avoir à réfuter ce qu'il dit est un truc vieux comme la rhétorique, vieux comme l'humain. La seule nouveauté, c'est le costume. L'ad hominem s'est offert un vernis de psychologie cognitive : on ne réfute plus l'adversaire, on le diagnostique.

Le biais, c'est toujours celui du voisin. Personne ne conclut un débat en avouant que son propre biais de confirmation vient de parler (essayez, pour voir). L'accusation de biais est finalement le geste le plus biaisé qui soit : elle me donne raison d'avance, sans examen et sans que j'aie rien eu à démontrer. Le mot inventé pour nommer nos erreurs de raisonnement devient l'instrument qui me dispense d'aller chercher les miennes.

Le sociologue Raymond Boudon avait déconstruit ce geste avant l’heure. Dans Croire et savoir, il s'en prend à une vieille manie des sciences sociales : expliquer les croyances des gens par des causes qui agiraient dans leur dos, l'inconscient, le milieu, les intérêts. Sa réponse tient en une phrase : « On ne peut croire qu'à ce qu'on perçoit comme justifié et on croit à ce qu'on croit parce qu'on le voit comme justifié. » Autrement dit, derrière une croyance, même fausse, même étrange, il y a toujours des raisons. Mal informées, bancales, mais des raisons quand même, c'est-à-dire quelque chose qu'on peut reconstituer, discuter et réfuter. Or que dit le verdict « tu es biaisé », sinon expliquer la croyance de l'autre par un mécanisme qui agirait « à l'insu de son plein gré », plutôt que d'engager sa rationalité, même imparfaite ? Ce que Boudon reprochait aux sociologues de faire avec le « milieu » ou l'« inconscient », nous le faisons désormais entre nous, au fil de nos petites (ou grandes) joutes verbales, avec les biais. Le geste est descendu de la chaire au comptoir, seul le jargon a changé. Traiter son interlocuteur en cerveau défaillant, c'est s'épargner de chercher à le comprendre, soit... se condamner à ne rien comprendre.
 
Un demi-siècle de recherche sur la persuasion et l'influence le confirme, l'esprit humain filtre bien plus qu'il ne « gobe », et les positions qu'on croit dictées par un raté du cerveau tiennent généralement à autre chose. Reste alors à remplacer une question par une autre : « quel est son biais ? » par « quelles sont ses raisons ? ». La première vous donne raison d'avance. La seconde vous oblige à comprendre avant de juger. C'est plus inconfortable mais autrement plus rentable.
 
Face à une information, la question la plus difficile reste celle qu'on se pose à soi-même : qu'est-ce que cette information me fait, et qu'ai-je envie de croire ? C'est précisément celle que l'accusation de biais permet d'esquiver. Le veilleur ou l'analyste sérieux fait le chemin inverse. Le biais des autres est une hypothèse à instruire. Le sien est le seul sur lequel il ait prise.





A propos de ...

Christophe DeschampsIntelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.
Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises "  Lien Thèses.fr
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