Une ligne tracée sur la mer
La nouvelle crise entre Israël et le Liban ne se joue pas seulement sur les hauteurs, dans les villages du Sud ou le long du fleuve Litani. Elle se joue aussi plus au large, sous les fonds de la Méditerranée orientale, là où le gaz naturel transforme chaque ligne de frontière en question de souveraineté, de dissuasion et de puissance économique.
La carte diffusée par l'armée israélienne, avec l'extension de la ligne jaune de la terre ferme aux eaux liées au gisement de Qana, a provoqué à Beyrouth une inquiétude compréhensible. Non pas parce qu'Israël pourrait, dès demain matin, installer des plateformes et commencer à extraire du gaz libanais. Cela serait techniquement, politiquement et juridiquement très difficile. Mais parce que cette carte semble vouloir introduire un principe nouveau : la sécurité israélienne ne s'arrêterait plus à la frontière terrestre, mais comprendrait une bande opérationnelle continue, de la Syrie à la Méditerranée, capable de conditionner aussi les ressources énergétiques libanaises.
C'est ici que la question militaire devient immédiatement géopolitique.
Qana n'est pas seulement un gisement
Le gisement de Qana, dans le bloc 9, est bien plus qu'une promesse énergétique. Pour le Liban, il représente l'une des rares possibilités de sortir, au moins à terme, de la longue agonie économique qui a emporté les banques, la monnaie, l'épargne, les infrastructures et la crédibilité de l'État. Un pays appauvri, divisé et paralysé regarde le gaz au large de ses côtes comme une rente future, mais aussi comme un symbole de souveraineté résiduelle.
Israël le sait. Il sait aussi qu'au Proche-Orient les ressources naturelles ne sont jamais seulement des ressources. Elles sont des instruments de négociation, des leviers de pression, des garanties d'alliance et, parfois, des objectifs de guerre.
L'accord de 2022 sur la délimitation maritime, négocié sous médiation américaine, avait précisément cette fonction : geler un différend potentiellement explosif et permettre au Liban de revendiquer le droit de développer le gisement de Qana, tandis qu'Israël consolidait ses propres intérêts énergétiques en Méditerranée orientale. Ce n'était ni une paix, ni une normalisation, ni une réconciliation. C'était un compromis technique et politique entre deux pays officiellement ennemis.
Aujourd'hui, cette architecture fragile risque de se fissurer.
La limite du contrôle militaire
Sur le plan strictement militaire, Israël peut certainement exercer une pression. Il peut projeter des forces, imposer des zones interdites, frapper des infrastructures, surveiller le trafic maritime et créer une situation d'insécurité telle qu'elle décourage les compagnies internationales et les investisseurs. Mais contrôler militairement une zone ne signifie pas automatiquement la transformer en richesse.
Un gisement en mer n'est pas une colline à occuper ni un village à tenir. Il exige des plateformes, des navires spécialisés, des contrats, des assurances, des technologies, du personnel international, des autorisations et des débouchés commerciaux. Aucune grande compagnie énergétique ne prendrait facilement le risque d'opérer dans une zone contestée, sous menace militaire, sans couverture juridique et diplomatique.
De ce point de vue, la puissance israélienne peut bloquer, perturber, retarder. Mais elle peut difficilement se substituer au droit, à la finance et à l'industrie énergétique mondiale. Le vrai pouvoir, dans cette phase, ne consiste pas à prendre le gaz libanais, mais à rendre difficile son exploitation par le Liban.
La partie économique
Pour Beyrouth, le dommage potentiel est immense. Le Liban n'a pas aujourd'hui la solidité financière nécessaire pour supporter des années d'incertitude. Chaque mois de guerre ou de tension réduit l'appétit des investisseurs, augmente le risque politique, affaiblit la position de négociation du gouvernement et rend plus coûteux tout projet énergétique.
La présence de TotalEnergies, de QatarEnergy et de l'italienne Eni dans les blocs libanais constitue une garantie partielle. Partielle, parce qu'aucune compagnie ne peut travailler sérieusement si le cadre militaire reste instable. Mais garantie tout de même importante, parce qu'elle insère le Liban dans un réseau d'intérêts français, qataris et italiens. Autrement dit, il ne s'agit plus seulement de Beyrouth face à Tel-Aviv. Autour du gaz libanais gravitent des capitaux européens, des ambitions du Golfe, des équilibres énergétiques méditerranéens et la médiation américaine.
Pour Israël, la pression sur le dossier énergétique peut devenir une carte de négociation. Pas nécessairement pour s'approprier directement les ressources, mais pour imposer des conditions politiques et sécuritaires plus favorables : recul du Hezbollah, redéfinition de la zone de sécurité, contrôle des mouvements le long de la frontière, garanties sur le Sud-Liban.
Hezbollah et la dissuasion
La variable la plus dangereuse demeure le Hezbollah. Toute perception d'une attaque israélienne contre les ressources stratégiques libanaises pourrait offrir au mouvement chiite un puissant argument politique et militaire : défendre non seulement le territoire, mais aussi l'avenir économique du pays.
C'est le nœud qui rend la crise particulièrement instable. Israël peut considérer la bande de sécurité comme une nécessité défensive. Le Hezbollah peut la présenter comme une occupation déguisée. Le gouvernement libanais peut la dénoncer comme une violation de la souveraineté. Les États-Unis peuvent tenter de la contenir dans le périmètre de la diplomatie. Mais il suffit d'une erreur de calcul pour que la dimension énergétique devienne un détonateur militaire.
La Méditerranée orientale, déjà traversée par les rivalités entre Israël, Liban, Chypre, Turquie, Grèce, Égypte et puissances extérieures, n'a pas besoin d'un nouveau front. Et pourtant, le gaz lui-même, qui aurait pu favoriser coopération et stabilisation, risque de devenir un terrain supplémentaire d'affrontement.
La géoéconomie de la pression
La question centrale n'est donc pas de savoir si Israël peut « prendre » le gaz libanais. La question plus réaliste est de savoir s'il peut utiliser la pression militaire pour redessiner les rapports de force avant que ce gaz ne devienne économiquement exploitable.
En ce sens, la ligne jaune a une valeur moins juridique que politique. Elle n'efface pas l'accord de 2022, ne remplace pas la ligne 23, n'attribue pas à Israël de nouveaux droits reconnus. Mais elle produit un fait : elle signale la volonté israélienne de fusionner sécurité terrestre et sécurité maritime dans une même profondeur stratégique.
Pour le Liban, répondre uniquement par le droit ne suffit pas. Répondre uniquement par la dissuasion militaire serait désastreux. Il faut une combinaison de pression diplomatique, de recours aux Nations unies, de mobilisation des États-Unis comme garants de l'accord et de valorisation de la présence des compagnies internationales.
Le paradoxe est évident : un État faible comme le Liban ne peut défendre son gaz qu'en internationalisant la question. Plus le dossier reste bilatéral, plus Israël pèse. Plus il devient européen, américain et régional, plus Beyrouth récupère des marges de manœuvre.
Une frontière fragile entre trêve et guerre
La prolongation du cessez-le-feu annoncée par Washington ne résout rien. Elle ne fait que geler le risque immédiat. Les frappes israéliennes, les tirs de roquettes du Hezbollah et la guerre plus vaste qui implique l'Iran, les États-Unis et Israël restent en arrière-plan comme un incendie non éteint.
Le gaz de Qana est donc le symbole parfait du Liban contemporain : une richesse possible, mais prisonnière de la guerre ; un espoir économique, mais suspendu entre milices, puissances étrangères et faiblesse de l'État ; une promesse de souveraineté, mais exposée à la pression du voisin le plus fort.
Israël pourra difficilement s'approprier légalement les ressources au large des côtes libanaises. Mais il peut tenter de les transformer en otage stratégique. Et pour Beyrouth, c'est déjà une menace suffisante. Car en Méditerranée orientale, aujourd'hui, le véritable contrôle ne consiste pas toujours à posséder une ressource. Souvent, il suffit d'empêcher l'autre de l'utiliser.
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
Sources
https://www.arabnews.com/node/2641182/middle-east
https://www.arabnews.jp/en/middle-east/article_168920/
https://www.reuters.com/world/middle-east/israeli-military-publishes-map-south-lebanon-territory-under-its-control-2026-04-19/
https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-entrenches-hold-south-lebanon-warns-residents-stay-out-2026-04-20/
https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-will-face-resistance-if-troops-stay-in-lebanon-speaker-berri-says-2026-04-21/
https://english.news.cn/20260419/c623ea4547cd4a27af4f66504e274c4a/c.html
https://www.almodon.com/economy/2026/03/15/israeli-minister-calls-lebanon-maritime-deal-surrender
https://www.newarab.com/news/lebanons-gas-under-threat-israel-may-scrap-maritime-border
https://www.jns.org/israel-news/gas-pact-with-lebanon-ought-to-be-nullified-israeli-minister-says
https://www.jpost.com/middle-east/article-893604
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