Communication & Influence

Le pouvoir de faire décider les autres : l’influence comme nouvelle frontière de la puissance


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Jeudi 9 Juillet 2026


Dans la guerre économique contemporaine, les États ne s’affrontent plus seulement par l’armée, mais par l’information, les normes, les dépendances et les récits. Derrière la façade du marché global se déploie un affrontement où la souveraineté se mesure à la capacité d’influencer les perceptions, de protéger les actifs stratégiques et de contrôler les nœuds critiques des réseaux. Celui qui façonne l’environnement mental de l’adversaire impose sa puissance sans tirer un coup de feu ; celui qui perd la maîtrise de ses données, de ses technologies ou de son récit perd sa liberté de décision.




Source principale : Communication & Influence, n°177, juin 2026, entretien de Bruno Racouchot avec Bruno Mignot (Télécharger l'entretien à la fin de l'article Opérations d'influence et affrontements informationnels dans la guerre économique : le décryptage de Bruno Mignot)

& Extraits du Dictionnaire notionnel et méthodologique d'intelligence économique, L'Harmattan, 2026. (Bruno Mignot, Préface Christian Harbulot)
 
 

Quand l'information remplace le canon et que la perception devient puissance

La guerre économique n'est plus une métaphore. Elle est devenue le visage quotidien de la compétition entre États, entreprises, appareils publics, groupes financiers et plateformes technologiques. Elle ne se mène pas seulement avec des usines, des capitaux, des matières premières et des brevets. Elle se mène avec l'information, les perceptions, les normes, les dépendances financières, la réputation et la capacité d'orienter les décisions d'autrui avant même que l'adversaire comprenne qu'il est déjà entré sur un champ de bataille.
 
C'est le cœur de la réflexion de Bruno Mignot, général français en deuxième section, ancien pilote militaire et spécialiste de l'intelligence économique. Dans l'entretien publié par Communication & Influence, il propose une lecture très nette : l'intelligence économique n'est pas une technique secondaire réservée à quelques spécialistes, mais une méthode de survie dans la compétition mondiale.

Elle repose sur trois piliers : surveiller l'environnement stratégique, protéger le patrimoine matériel et immatériel, influencer les perceptions des autres acteurs. Sans ces trois dimensions, toute organisation demeure exposée, prévisible et vulnérable. 

Le pouvoir de faire désirer aux autres nos propres objectifs

Le pouvoir de faire décider les autres : l’influence comme nouvelle frontière de la puissance
L'influence, selon lui, consiste à modifier les perceptions d'une cible afin que nos objectifs deviennent, au moins en apparence, les siens. Cette définition est essentielle, car elle révèle la nature profonde de la puissance contemporaine. Il n'est pas toujours nécessaire de contraindre. Il est souvent plus efficace d'orienter, de préparer, de persuader, de construire l'environnement mental dans lequel l'autre prendra une décision qu'il croira autonome.
 
Mais une distinction décisive s'impose. L'influence peut être régulière lorsqu'elle laisse à la cible la liberté de dire non. Elle devient irrégulière lorsqu'elle bascule dans la manipulation. Convaincre, c'est s'adresser à la raison. Persuader, c'est agir aussi sur l'émotion et l'inconscient. Mais désinformer, intoxiquer, culpabiliser, manipuler, omettre délibérément des informations essentielles, saturer l'espace public de messages orientés ou retourner l'accusation contre la victime relèvent de la zone obscure de la guerre informationnelle.
 
Le problème est que cette zone obscure n'est plus marginale. Elle est devenue une composante ordinaire de la compétition. Dans la lutte pour les marchés, les ressources, les technologies et le consentement, de nombreux acteurs utilisent désormais des méthodes qui relevaient autrefois de la propagande politique ou des opérations clandestines. Les entreprises ne doivent donc plus seulement vendre mieux. Elles doivent aussi se défendre contre les campagnes de réputation, le vol de données, les pressions réglementaires, les acquisitions hostiles, les dépendances technologiques et les attaques indirectes déguisées en mobilisations civiques ou médiatiques.

La guerre économique comme poursuite de la politique

Bruno Mignot reprend en filigrane la leçon de Clausewitz : si la guerre est la poursuite de la politique par d'autres moyens, la guerre économique en est une forme encore plus subtile, parce qu'elle se présente souvent comme une concurrence normale. Or la concurrence n'est pas toujours libre, transparente et symétrique. Lorsqu'un État soutient ses entreprises par la norme, le crédit, le renseignement, la diplomatie, le contrôle des matières premières et la pression juridique, tandis qu'un autre laisse ses acteurs économiques seuls face au marché mondial, la partie est déjà déséquilibrée.
 
Le conflit économique produit des victimes moins visibles que la guerre militaire, mais elles ne sont pas moins réelles. Une usine qui ferme, une filière absorbée de l'extérieur, un brevet volé, une technologie critique perdue, une dépendance industrielle devenue irréversible : ce sont des défaites stratégiques. Elles ne laissent pas de cratères, mais elles laissent des territoires appauvris, des compétences dispersées et une autonomie réduite. En ce sens, la guerre économique ne tue pas comme une guerre classique, mais elle peut vider une nation de sa capacité à décider.
 
Le point central est la souveraineté. La souveraineté ne signifie ni autarcie ni fermeture. Elle signifie pouvoir choisir. Elle signifie ne pas dépendre entièrement d'autrui pour l'énergie, les données, les paiements, les technologies, les infrastructures, les médicaments, les terres rares, les systèmes informatiques ou les réseaux logistiques. Celui qui perd ces leviers ne perd pas seulement des parts de marché. Il perd des marges politiques. Il reste formellement libre, mais il devient matériellement conditionné.

Données, information, connaissance : la chaîne du commandement

L'un des passages les plus importants de cette analyse concerne la distinction entre donnée, information et connaissance opérationnelle. La donnée brute ne suffit pas. Elle peut être fausse, incomplète, ambiguë, contaminée. L'information naît lorsque cette donnée est ordonnée, interprétée, rendue lisible. Mais la connaissance utile à la décision exige une étape supplémentaire : vérification, comparaison, analyse et contextualisation.
 
Dans le monde numérique, cette distinction est fondamentale. L'immense masse de données produites chaque jour ne crée pas automatiquement de l'intelligence. Elle peut même produire de la confusion. Le pouvoir n'appartient pas à celui qui accumule le plus de données, mais à celui qui sait les sélectionner, les comprendre et les transformer en décisions. C'est là que se manifeste la supériorité stratégique des acteurs les mieux organisés : non dans la simple collecte, mais dans la vitesse avec laquelle ils transforment cette collecte en action.
 
Les nouvelles technologies amplifient ce phénomène. Les algorithmes permettent d'accélérer l'analyse, d'identifier des tendances, d'anticiper des comportements et de construire des messages ciblés. Mais ils ouvrent aussi la voie à des falsifications toujours plus sophistiquées, à des campagnes automatisées de désinformation, à des manipulations difficiles à détecter en temps réel. La même vitesse qui renforce la décision peut devenir un piège si l'on réagit à des informations fabriquées ou contaminées.

L'influence comme arme de puissance

L'influence n'est pas une simple communication. La communication peut se limiter à transmettre un message. L'influence vise à produire un effet. Elle cherche à modifier les attitudes, les priorités, les attentes, les jugements et les comportements. C'est pourquoi elle a besoin de durée, de cohérence, d'identité et de méthode. Une campagne brillante ne suffit pas. Un coup médiatique ne suffit pas. Un réseau de relations ne suffit pas. Une vraie stratégie d'influence naît d'une vision du monde, d'une identité assumée et d'une capacité à se raconter de manière crédible et continue.
 
Ce point est décisif aussi sur le plan économique. Une entreprise, un secteur industriel ou un État qui ne savent pas expliquer leur fonction stratégique finissent par être expliqués par les autres. Et celui qui contrôle le récit contrôle souvent le jugement public, la confiance des investisseurs, l'attitude des régulateurs, la perception des consommateurs et parfois même la disponibilité des alliés.
 
Dans la guerre économique, le contrôle de la réputation devient donc essentiel. La réputation est un bien immatériel, mais ses effets matériels peuvent être immenses. Elle peut ouvrir ou fermer des marchés, attirer ou repousser des capitaux, protéger une organisation dans les moments de crise ou accélérer son effondrement. C'est pourquoi Mignot lie étroitement influence, protection et veille : on ne peut pas défendre une réputation sans savoir ce qui circule, qui le diffuse, dans quel but et vers quel public.

Manipulation, intoxication et instrumentalisation

Parmi les formes irrégulières de l'influence, Bruno Mignot met en avant deux mécanismes particulièrement importants : l'instrumentalisation et l'intoxication. L'instrumentalisation consiste à utiliser une personne, une cause, un média ou une émotion collective comme vecteur inconscient d'un objectif caché. C'est une double manipulation : elle manipule l'intermédiaire et elle manipule la cible finale. Une célébrité peut être utilisée pour légitimer une cause qu'elle ne comprend pas vraiment ; un média peut être conduit à diffuser une information déformée ; un thème moral peut être détourné à des fins commerciales ou politiques.
 
L'intoxication est encore plus ciblée. Elle consiste à diffuser délibérément une fausse information en la faisant passer pour vraie, ou à mélanger le vrai et le faux afin que le vrai donne de la crédibilité au faux. Elle diffère de la désinformation de masse parce qu'elle peut être plus ponctuelle, plus fugace, plus chirurgicale. Elle sert à tromper un décideur, à consolider une thèse, à provoquer une mauvaise réaction ou à pousser un adversaire à se découvrir.
 
Ces techniques sont moralement condamnables, mais stratégiquement efficaces parce qu'elles exploitent des faiblesses humaines élémentaires : la peur, le désir de sécurité, l'intérêt immédiat, l'agressivité, la vanité, le besoin d'appartenance. Celui qui dirige une organisation doit les connaître non pour les imiter, mais pour les reconnaître et les neutraliser. Dans ce domaine, la naïveté n'est pas une vertu : c'est une vulnérabilité.

La fracture entre démocraties procédurales et puissances désinhibées

Le tableau devient encore plus complexe lorsqu'on observe le comportement des États. Certains acteurs de la scène internationale utilisent ouvertement les leviers économiques, juridiques, financiers, informationnels et technologiques comme instruments de pression. Les sanctions, le contrôle des circuits de paiement, les normes extraterritoriales, les droits de douane, les restrictions à l'exportation des matières premières, les plateformes numériques et les campagnes de réputation participent tous à la construction de rapports de force.
 
Les démocraties les plus attachées à une vision formelle et procédurale du marché peinent souvent à reconnaître cette brutalité. Elles tendent à croire que les règles suffisent, que le commerce pacifie, que l'interdépendance rend le conflit impossible. Mais l'interdépendance ne supprime pas le conflit : elle le déplace à l'intérieur des réseaux de dépendance. Celui qui contrôle les nœuds principaux du réseau peut exercer un pouvoir sur ceux qui en occupent les périphéries.
 
D'où une question stratégique majeure : peut-on défendre la liberté économique sans instruments de puissance ? La réponse implicite est non. Sans intelligence économique, sans culture de la protection, sans capacité d'influence, la liberté demeure un noble principe, mais un principe désarmé. Il ne s'agit pas d'imiter les méthodes les plus contestables des adversaires. Il s'agit de comprendre que le champ de bataille existe. Refuser d'y entrer ne le rend pas moins réel. Cela revient seulement à le laisser aux autres.

Une nouvelle culture stratégique pour les entreprises et les États

La leçon la plus forte qui ressort de l'entretien est la nécessité d'une culture stratégique commune entre sphère publique et sphère privée. La séparation rigide entre l'État et l'entreprise correspond de moins en moins à la réalité de la compétition mondiale. Lorsque sont en jeu des secteurs critiques, des données sensibles, des technologies décisives, des infrastructures, l'énergie, la défense, les communications, la santé ou les transports, il n'existe plus de frontière nette entre intérêt privé et intérêt stratégique.
 
Cela ne signifie pas subordonner l'entreprise à l'État ni militariser l'économie. Cela signifie reconnaître que la vulnérabilité économique peut devenir une vulnérabilité politique. Cela signifie former des dirigeants capables de lire des scénarios, d'identifier les menaces, de protéger les informations, de construire des alliances, de défendre leur réputation et de comprendre les opérations d'influence. Cela signifie passer d'une culture de la réaction à une culture de l'anticipation.
 
La prévention coûte moins cher que la réparation. Anticiper une campagne hostile coûte moins cher que reconstruire une réputation détruite. Protéger un patrimoine informationnel coûte moins cher que subir un vol technologique. Comprendre à temps une dépendance stratégique coûte moins cher que la découvrir au milieu d'une crise. La guerre économique récompense ceux qui voient avant les autres, décident avant les autres et se protègent avant les autres.

Le retour de la profondeur

Dans sa conclusion, Communication & Influence rappelle une idée essentielle : l'influence ne peut pas être réduite à la surface. Il ne suffit pas d'apparaître. Il faut être cohérent. Une stratégie d'influence solide ressemble à un arbre : les branches sont visibles, mais la force vient des racines. Ces racines sont l'identité, la culture, la vision, les valeurs et la capacité de penser à long terme. Sans ce fondement, l'influence devient artifice, bruit, tactique de court terme.
 
C'est peut-être la leçon la plus utile du texte. Après des décennies de superficialité communicante, revient le besoin de structures solides. Dans les périodes de crise, les sociétés cherchent des points d'appui. Les acteurs capables d'offrir une vision cohérente, une direction lisible et une identité crédible seront plus forts que ceux qui poursuivent seulement l'effet immédiat.
 
La guerre économique contemporaine ne supprime pas la guerre militaire ; elle l'entoure, la prépare, la prolonge. Avant les chars arrivent les récits. Avant les sanctions arrivent les délégitimations. Avant les acquisitions hostiles apparaissent les fragilités informationnelles. Avant la perte de souveraineté vient la perte de lucidité.
 
C'est pourquoi l'influence n'est pas un luxe de la communication. Elle est une fonction de la puissance. Elle peut être utilisée de manière éthique, comme instrument de clarification, de persuasion et de défense. Elle peut aussi dégénérer en manipulation, en désinformation et en domination. Mais il n'est plus possible de l'ignorer. Dans le monde de la guerre économique permanente, celui qui n'influence pas est influencé. Celui qui ne protège pas ses informations devient une matière première pour l'intelligence d'autrui. Celui qui ne construit pas sa propre stratégie finit dans la stratégie des autres.

A propos de Bruno Mignot

Bruno Mignot, général français en deuxième section et ancien pilote militaire, est l’un des spécialistes majeurs de l’intelligence économique. Formé aux opérations, à la protection des actifs stratégiques et aux méthodes d’influence, il analyse la guerre économique comme un rapport de force global où information, perception et souveraineté deviennent des leviers décisifs. Son approche mêle culture militaire, lecture géopolitique et maîtrise des enjeux immatériels.

Proposé par ...

COMES, fondé par Bruno Racouchot, se présente comme un carrefour dédié aux stratégies d’influence. Il réunit experts, chercheurs et praticiens pour analyser les perceptions, les rapports de force informationnels et les dynamiques psychologiques qui façonnent les environnements complexes.
Son objectif : aider organisations et décideurs à comprendre et maîtriser l’influence dans un monde instable.

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A propos de

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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