Quantique

Le quantique à la croisée des chemins : entre souveraineté stratégique et indépendance scientifique ? Daniel Vert


Daniel Vert
Mercredi 15 Juillet 2026


Le développement des technologies quantiques entre dans une nouvelle phase. Alors que les politiques publiques françaises, européennes et alliées renforcent leur soutien aux applications de souveraineté, de sécurité et de défense, une partie de la communauté scientifique appelle à limiter la militarisation de la recherche. Loin d'être un simple débat académique et idéologique, cette divergence pourrait influencer les futurs financements, les partenariats industriels, les politiques de normalisation et, plus largement, la gouvernance d'une technologie désormais considérée comme stratégique.



Le quantique à la croisée des chemins : entre souveraineté stratégique et indépendance scientifique ? Daniel Vert

La technologie qui change de dimension

Le quantique franchit progressivement un nouveau seuil. Longtemps considéré comme un domaine de recherche prometteur, il est désormais intégré aux politiques industrielles, aux stratégies de souveraineté et aux réflexions relatives à la sécurité nationale. Cette évolution ne résulte pas d'un événement isolé mais d'une convergence de décisions publiques qui témoignent d'un changement de statut.

En France, le Forum Quantique Défense, organisé par l'Agence de l'innovation de défense, a réuni industriels et institutions autour des usages duals des technologies quantiques. Quelques semaines plus tard, le Président de la République réaffirmait la priorité accordée aux technologies stratégiques, dont le quantique, dans le cadre des investissements destinés à renforcer la compétitivité et la souveraineté technologique françaises.

Au niveau européen, la Quantum Europe Strategy, présentée par la Commission européenne, fixe une feuille de route visant à accélérer l'industrialisation des technologies quantiques, à structurer les chaînes de valeur européennes et à favoriser leur adoption par les industriels. Cette stratégie prévoit également la préparation d'un Quantum Act, destiné à renforcer la coordination des politiques européennes dans ce domaine.

Cette dynamique est complétée par plusieurs initiatives structurantes : EuroQCI pour les communications quantiques sécurisées, EuroHPC Joint Undertaking pour le calcul intensif et quantique, ou encore plusieurs projets soutenus par le Fonds européen de défense. Parallèlement, les technologies quantiques figurent parmi les Emerging and Disruptive Technologies identifiées par l'OTAN comme susceptibles de transformer durablement les capacités de défense de ses États membres. Elles occupent également une place croissante dans les travaux de DIANA et du NATO Innovation Fund, qui soutiennent l'émergence de technologies à fort potentiel stratégique.

Ces initiatives traduisent une évolution commune : le quantique devient progressivement un levier de compétitivité industrielle, de résilience des infrastructures critiques, et surtout, une autonomie stratégique.
 

Un manifeste qui ouvre un débat

C'est dans ce contexte qu'un collectif international de chercheurs a publié, en janvier 2026, le manifeste Quantum Scientists for Disarmament.

Le texte ne remet pas en cause le développement des technologies quantiques ni leur intérêt scientifique. Il interroge davantage la manière dont celles-ci sont financées, orientées, voir gouvernées.

Ses auteurs observent une augmentation des financements liés à la défense dans les programmes de recherche quantique et estiment que cette évolution pourrait progressivement influencer les priorités scientifiques, réduire l'indépendance académique et favoriser le développement d'applications militaires. Ils plaident pour une plus grande transparence des financements, proposent la création d'un registre public recensant les projets soutenus par les ministères de la Défense et appellent à un débat international sur les implications éthiques des technologies quantiques.

Cette position, clairement assumée, s'inscrit dans une réflexion plus large sur la responsabilité des chercheurs face aux usages potentiels de leurs travaux.
 

Une opposition qui dépasse le seul quantique

Présenter ce débat comme une opposition entre « défense » et « désarmement » serait toutefois réducteur.
L'enjeu porte avant tout sur la gouvernance d'une technologie devenue stratégique. Deux approches se dessinent.
  • La première considère que les applications civiles et militaires sont désormais difficilement dissociables. Les communications quantiques, les capteurs, les horloges atomiques, les technologies de navigation ou certaines applications du calcul quantique présentent un caractère dual reconnu par la plupart des stratégies nationales. Dans cette logique, les investissements publics liés à la défense constituent un levier permettant d'accélérer l'innovation, de soutenir les industriels, de sécuriser les chaînes d'approvisionnement et de renforcer la souveraineté technologique.
     
  • La seconde approche met davantage l'accent sur les conditions de développement de la recherche. Ses défenseurs reconnaissent le potentiel scientifique et économique des technologies quantiques, mais s'interrogent sur les conséquences d'une dépendance croissante aux financements militaires. Ils soulignent le risque d'une orientation plus marquée des priorités scientifiques, d'une réduction des coopérations internationales ou d'une moindre autonomie de la recherche fondamentale.
Ces deux visions ne s'opposent donc pas sur les performances technologiques ou sur l'intérêt du quantique. Elles diffèrent principalement sur la manière d'articuler recherche publique, industrie, sécurité nationale et coopération scientifique.

Pourquoi ce débat apparaît-il aujourd'hui ?

Le calendrier est loin d'être anodin. L'histoire récente montre que les grandes technologies de rupture suivent souvent une trajectoire comparable. Intelligence artificielle, semi-conducteurs, cybersécurité, spatial ou biotechnologies ont progressivement quitté le seul champ scientifique pour devenir des enjeux de puissance économique et géopolitique. À mesure que leur potentiel industriel se confirme, les investissements publics augmentent, les chaînes de valeur se structurent, les politiques de souveraineté se renforcent et les débats éthiques prennent une nouvelle ampleur.

Le quantique semble aujourd'hui suivre cette même trajectoire.

Les investissements publics se comptent désormais en milliards d'euros à l'échelle mondiale. Les feuilles de route deviennent industrielles. Les premières infrastructures sont déployées. Les programmes de normalisation se mettent en place. Les premiers achats publics apparaissent dans certains domaines. Les entreprises structurent progressivement leurs chaînes d'approvisionnement.

Le manifeste ainsi moins comme une rupture que comme le symptôme d'une technologie qui franchit une nouvelle étape de maturité.
 

Deux vocabulaires, deux lectures d'une même évolution

Un autre élément mérite d'être souligné : les différents acteurs ne décrivent pas cette évolution avec les mêmes mots.

Les institutions publiques utilisent généralement les notions de technologies duales, de résilience, de sécurité économique, de protection des infrastructures critiques, de compétitivité ou d'autonomie stratégique. Leur objectif consiste à renforcer les capacités industrielles et technologiques tout en réduisant certaines dépendances.

Le manifeste mobilise, à l'inverse, un vocabulaire centré sur la militarisation, le désarmement, l'indépendance académique et la science ouverte. Cette différence lexicale ne relève pas uniquement du choix des mots : elle traduit deux lectures distinctes d'une même évolution et contribue à structurer le débat public.

Une dynamique mondiale

Aux États-Unis, la National Quantum Initiative, les programmes du Department of Defense, de la DARPA, de l'Air Force Research Laboratory ou encore de la National Security Agency soutiennent depuis plusieurs années des recherches portant sur les communications quantiques, les capteurs, la navigation ou le calcul quantique.

La Chine poursuit également une stratégie ambitieuse à travers ses plans nationaux de développement scientifique et technologique, avec des investissements importants dans les réseaux de communication quantique, les satellites quantiques, les infrastructures de recherche et certaines applications duales.

Ces exemples illustrent que la réflexion européenne ne se développe pas dans un environnement isolé mais dans un contexte de compétition technologique mondiale où les dimensions économiques et géopolitiques sont désormais étroitement imbriquées.

Un enjeu croissant pour l'industrie

Pour les entreprises, cette évolution dépasse largement le cadre des laboratoires. Les orientations prises aujourd'hui pourraient influencer les futurs appels à projets, les exigences de certification, les règles relatives au contrôle des exportations, les partenariats public-privé ainsi que les critères d'éligibilité à certains financements nationaux et européens.

À plus long terme, elles pourraient également contribuer à redéfinir les conditions de compétitivité des acteurs industriels, notamment dans les domaines où la maîtrise des technologies sensibles deviendra un facteur différenciant.

Dans cette perspective, le débat ouvert par le manifeste dépasse la seule question des usages militaires. Il interroge la manière dont les futurs écosystèmes quantiques seront financés, gouvernés et régulés.

Une question appelée à durer

Le véritable enjeu n'est probablement pas de choisir entre souveraineté technologique et indépendance scientifique. Ces deux objectifs peuvent être légitimes et complémentaires.

La difficulté consiste plutôt à définir un cadre de gouvernance capable de soutenir l'innovation, de préserver l'ouverture de la recherche lorsque cela est possible, de protéger les technologies sensibles lorsque cela est nécessaire et de maintenir la compétitivité industrielle européenne dans un contexte de compétition internationale croissante.

À cet égard, le manifeste Quantum Scientists for Disarmament ne constitue sans doute pas un point d'arrivée. Il représente l'une des premières expressions visibles d'un débat qui accompagnera probablement le développement des technologies quantiques tout au long de leur industrialisation. Comme pour d'autres technologies de rupture avant elles, les performances scientifiques ne seront plus les seuls critères de réussite. Les choix de gouvernance, de financement et de coopération pourraient, eux aussi, devenir des facteurs déterminants de la place qu'occuperont les différents écosystèmes dans la compétition mondiale.
 

Sources


A propos de l'auteur

Quantique : la souveraineté se jouera dans la capacité à organiser la filière. Daniel Vert
Daniel Vert est coordinateur du Hub Advanced Engineering & Computing au sein du pôle de compétitivité Systematic. Docteur en informatique quantique, ses travaux ont porté sur l’évaluation et la comparaison des performances des différentes technologies d’ordinateurs quantiques.
Il travaille à l’interface entre recherche, industrie et institutions publiques, avec un focus sur les technologies quantiques, le calcul haute performance et leurs applications.
Il contribue à la structuration de projets collaboratifs de R&D, au développement de cas d’usage et à l’animation de l’écosystème quantique, en lien avec les enjeux d’industrialisation, d’intégration technologique et de souveraineté.
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