Géopolitique

Le retour turc au cœur du jeu atlantique


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Mercredi 8 Juillet 2026


Washington rouvre le dossier F‑35 avec Ankara, par nécessité stratégique : malgré l’affaire des S‑400, la Turquie demeure un pivot militaire, énergétique et géopolitique que les États-Unis ne peuvent se permettre de perdre. En réintégrant potentiellement Ankara dans l’écosystème du chasseur furtif, Trump redessine l’équilibre interne de l’Otan, où l’utilité stratégique prime désormais sur la discipline.



Le retour turc au cœur du jeu atlantique

Les F-35 comme monnaie de puissance

La possible vente des F-35 à la Turquie marque un basculement  profond : Washington semble prêt à rouvrir avec Ankara un dossier qui, depuis des années, symbolisait la méfiance entre les deux capitales. Donald Trump, en annonçant la levée des sanctions contre la Turquie et en laissant entrevoir un retour possible d'Ankara dans l'orbite du programme F-35, ne parle pas simplement d'avions. Il redessine une carte des priorités américaines.
 
La Turquie n'est plus seulement l'allié turbulent que l'on sanctionne pour avoir acheté des systèmes russes. Elle redevient une puissance dont les États-Unis ne peuvent se passer. Sa position géographique, sa capacité militaire, son industrie de défense, son rôle dans la mer Noire, en Syrie, dans le Caucase, en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient lui donnent un poids que ni Washington ni l'Otan ne peuvent ignorer.
 
C'est là toute l'ambiguïté du moment. La Turquie a défié les États-Unis en achetant les S-400 russes. Elle a été exclue du programme F-35. Elle a subi des sanctions. Mais elle n'a jamais cessé d'être indispensable. Et lorsqu'un allié est indispensable, la punition finit toujours par rencontrer les limites de la réalité stratégique.

Ankara, alliée indocile mais puissance nécessaire

La force d'Erdogan consiste précisément à avoir compris que la Turquie pouvait rester dans l'Otan tout en négociant avec Moscou, dialoguer avec Kiev tout en parlant à Poutine, critiquer Israël tout en gardant des canaux avec Washington, soutenir certaines causes du monde musulman tout en se présentant comme un pilier de la sécurité occidentale.
 
Cette politique n'est pas une contradiction. C'est une méthode. Ankara pratique une diplomatie de la position géographique. Elle sait que les détroits turcs sont essentiels à l'accès à la mer Noire. Elle sait que la guerre en Ukraine renforce son rôle d'intermédiaire. Elle sait que la crise syrienne ne peut être gérée sans elle. Elle sait que l'Europe a besoin de ses routes énergétiques, de ses couloirs logistiques et de sa capacité à contenir ou ouvrir les flux migratoires.
 
Les États-Unis peuvent contester cette autonomie. Ils peuvent la trouver irritante. Mais ils ne peuvent pas faire comme si la Turquie était un acteur secondaire. La véritable question n'est donc plus de savoir si Ankara est un allié discipliné. Elle ne l'est pas. La question est de savoir si Washington peut se permettre de la pousser durablement vers d'autres fournisseurs militaires, d'autres partenariats industriels et d'autres équilibres eurasiatiques.

La réponse de Trump semble claire : mieux vaut récupérer la Turquie que la laisser s'éloigner.

La blessure des S-400 et la logique du pardon stratégique

L'affaire des S-400 reste pourtant le cœur du problème. En achetant à la Russie un système de défense aérienne avancé, Ankara a violé non pas formellement l'appartenance à l'Otan, mais l'esprit de l'interopérabilité occidentale. Le raisonnement américain était simple : un pays possédant un système russe ne peut pas être intégré sans risque au programme d'un avion aussi sensible que le F-35. La crainte était que Moscou puisse, directement ou indirectement, obtenir des informations sur les caractéristiques de furtivité, les signatures radar et les modes opératoires de l'appareil américain.
 
C'est pourquoi le Congrès américain a transformé la question en verrou juridique. Tant que la Turquie conservera les S-400, la vente des F-35 restera politiquement et légalement explosive. Trump peut vouloir un accord avec Erdogan, mais il devra affronter les résistances du Congrès, des milieux militaires, des soutiens d'Israël et d'une partie de l'appareil de sécurité américain. Reuters a confirmé que Trump a annoncé son intention de lever les sanctions et d'examiner la vente des F-35, tout en reconnaissant que les obstacles juridiques et parlementaires ne sont pas encore réglés.
 
Le paradoxe est évident. Les États-Unis veulent sanctionner la Turquie pour son autonomie, mais ils veulent aussi éviter que cette autonomie ne devienne irréversible. Ils veulent protéger la technologie américaine, mais aussi empêcher Ankara de se tourner davantage vers la Russie, la Chine ou d'autres fournisseurs. Ils veulent défendre la loi, mais la géopolitique pousse à rechercher une exception.

Un avion qui n'est pas seulement un avion

Le F-35 n'est pas seulement un chasseur. C'est une architecture volante. Il réunit furtivité, capteurs, guerre électronique, partage de données, commandement, surveillance et capacité de frappe. Il permet à celui qui l'utilise de voir, transmettre, coordonner et frapper avant l'adversaire. Dans les guerres contemporaines, cette capacité est aussi importante que la puissance de feu elle-même.
 
Pour la Turquie, disposer du F-35 signifierait franchir un seuil qualitatif. Ankara renforcerait sa capacité à agir en mer Égée, en Méditerranée orientale, en mer Noire et sur les théâtres proche-orientaux. Elle deviendrait plus crédible face à la Russie, plus pesante face à la Grèce, plus autonome face aux Européens, plus difficile à marginaliser dans les dossiers syrien, caucasien et énergétique.
 
Il ne faut pas oublier que la Turquie développe déjà sa propre industrie de défense : drones, missiles, véhicules blindés, navires, systèmes électroniques, aviation de combat nationale. Le F-35 ne remplacerait pas cette ambition. Il l'accélérerait. Il donnerait à Ankara une passerelle vers le niveau technologique le plus élevé de l'écosystème militaire occidental.

La réaction israélienne : l'équilibre régional en jeu

L'opposition de Benjamin Netanyahu s'explique par une donnée essentielle : Israël ne veut pas seulement être puissant, il veut rester militairement incomparable dans son environnement régional. Depuis des décennies, sa sécurité repose sur une supériorité qualitative garantie par les États-Unis. Le F-35 est l'un des instruments majeurs de cette supériorité.
 
Si la Turquie recevait à son tour cet appareil, Israël conserverait sans doute un avantage opérationnel, mais il perdrait une part de son exclusivité technologique. Or la relation entre Ankara et Tel-Aviv est profondément dégradée. Les désaccords sur Gaza, la Palestine, la Syrie, les Frères musulmans, l'Iran et l'influence régionale ont transformé la Turquie d'Erdogan en rival politique d'Israël.
 
Netanyahu a donc raison, de son point de vue, de voir dans cette vente un problème de hiérarchie stratégique. Selon plusieurs médias anglophones, il a directement averti Trump que la vente des F-35 à la Turquie risquerait de modifier l'équilibre de puissance au Moyen-Orient.
 
Mais Trump ne raisonne pas seulement selon la grille israélienne. Il raisonne selon une logique de transaction globale. Israël reste un allié fondamental, mais la Turquie est un pivot géographique. Et dans la politique américaine actuelle, un pivot peut valoir autant qu'un allié traditionnel, surtout lorsqu'il contrôle des passages, des bases, des routes énergétiques et des espaces de crise.

Le Congrès, dernier verrou de l'affaire

La Maison-Blanche peut ouvrir la porte, mais le Congrès peut encore la refermer. C'est là que se joue la seconde bataille. Les parlementaires hostiles à la vente considèrent que livrer les F-35 à un pays possédant encore les S-400 reviendrait à affaiblir les sanctions américaines et à envoyer un message dangereux aux autres alliés : on peut défier Washington, attendre quelques années, puis revenir à la table en obtenant presque tout.
 
Cette crainte n'est pas seulement morale. Elle est stratégique. Si les États-Unis cèdent sans obtenir de garanties sur les S-400, ils donnent l'impression que leurs lignes rouges ne sont pas stables. En revanche, s'ils restent inflexibles, ils risquent de perdre une Turquie qui a déjà montré sa capacité à chercher ailleurs ce que l'Occident lui refuse.
 
Le Wall Street Journal a souligné que la poussée de Trump en faveur d'un accord avec Ankara prépare un possible affrontement avec le Congrès, qui continue de lier le dossier F-35 à l'élimination du système russe S-400.
 
Il est donc possible que la solution finale ne soit ni une victoire totale d'Erdogan ni une capitulation américaine. Elle pourrait prendre la forme d'un compromis : mise sous contrôle des S-400, transfert vers un pays tiers, engagement formel de non-utilisation, garanties techniques, ou vente différée des appareils. Dans ce type de dossier, la formule juridique compte autant que la décision politique.

L'économie cachée de la réconciliation

Derrière les arguments de sécurité se trouve une réalité économique considérable. Le programme F-35 n'est pas seulement un programme militaire, c'est une chaîne industrielle internationale. Avant son exclusion, la Turquie participait déjà à la production de composants. Son retour signifierait des contrats, des emplois, des flux technologiques, des dépendances croisées et un ancrage renouvelé dans l'industrie occidentale de défense.
 
Pour Washington, vendre des F-35 à Ankara revient à faire revenir la modernisation militaire turque dans le périmètre américain. C'est une manière de reprendre la main sur un allié devenu trop autonome. Pour Erdogan, c'est l'occasion d'obtenir à la fois prestige, technologie et reconnaissance politique. Pour l'industrie militaire, c'est une ouverture de marché. Pour l'Otan, c'est une tentative de réparer une fracture sans avouer qu'elle n'a jamais été totalement réparable.
 
Cette dimension économique est souvent sous-estimée. Les alliances contemporaines ne vivent plus seulement de traités, mais de contrats, de chaînes de production, de pièces détachées, de logiciels, de formation, de maintenance et de dépendance technologique. Celui qui fournit l'avion fournit aussi la doctrine, l'écosystème, la mise à jour, la logistique et une partie de la souveraineté opérationnelle.

L'Iran, l'autre dossier qui rapproche Washington et Ankara

La crise iranienne sert de toile de fond à ce rapprochement. Trump a salué le fait qu'Ankara ne se soit pas rangée du côté de Téhéran durant la confrontation entre les États-Unis, Israël et l'Iran. Cette remarque est importante. Elle montre que Washington mesure aujourd'hui la loyauté non pas seulement par l'adhésion formelle à une alliance, mais par le comportement concret dans les crises.
 
La Turquie n'est pas devenue un auxiliaire d'Israël. Elle ne renonce pas à son discours critique contre Tel-Aviv. Elle ne renonce pas non plus à son autonomie diplomatique. Mais elle a évité de rompre avec Washington sur l'Iran. Dans la logique de Trump, cela suffit à rouvrir un espace de récompense.
 
Le message adressé aux Européens est implicite mais très clair : ceux qui servent les priorités américaines obtiennent des marges de négociation ; ceux qui hésitent sont rappelés à l'ordre. L'Europe croit encore souvent que la fidélité historique suffit. La Turquie, elle, agit comme si chaque crise était une occasion de renégocier sa place.

L'Otan transformée en marché de rapports de force

L'affaire des F-35 turcs montre ce qu'est devenue l'Otan : non plus une alliance parfaitement disciplinée, mais une plateforme de rapports de force internes. La Turquie achète russe mais reste indispensable. Israël n'est pas membre de l'Otan mais pèse sur les décisions américaines. Le Congrès conteste la Maison-Blanche. Erdogan transforme chaque crise en levier. Trump transforme chaque alliance en transaction.
 
C'est un monde moins lisible, mais plus réel. Les États ne parlent plus seulement de valeurs communes. Ils parlent de coûts, d'avantages, de marchés, de corridors, de bases, de ports, de missiles, de technologies et de marges de manœuvre.
 
La possible vente des F-35 à Ankara ne règlera pas le problème turc. Elle l'officialisera. Elle dira que la Turquie est trop indépendante pour être pleinement contrôlée, mais trop importante pour être perdue. Elle dira aussi qu'au sein de l'Alliance atlantique, la discipline n'est plus la première vertu. L'utilité stratégique l'a remplacée.
 
La Turquie l'a compris depuis longtemps. Elle négocie sa géographie, son armée, son industrie, son rôle énergétique et sa capacité de nuisance. L'Europe, elle, continue trop souvent à confondre appartenance et puissance. C'est peut-être la différence essentielle entre ceux qui subissent les équilibres et ceux qui les fabriquent.

Sources


A propos de

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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