Géopolitique

Le sursaut nécessaire : pourquoi l’Europe doit se réinventer

L'Europe face à son « moment Perry » : repenser la puissance à l'ère des nouveaux empires. Arnaud Valli. IEGA


Jacqueline Sala
Lundi 26 Janvier 2026


Face au retour brutal des logiques impériales et à la mutation profonde de son allié américain, l’Europe se découvre vulnérable. Le « moment Perry » décrit par Arnaud Valli agit comme un miroir cruel : celui d’un continent qui doit choisir entre modernisation stratégique ou déclassement durable.



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Le « moment Perry » renvoie au choc subi par le Japon en 1853, lorsque les navires américains forcèrent l’ouverture d’un pays isolé depuis deux siècles. Cette démonstration de puissance révéla brutalement son retard technologique et déclencha une modernisation accélérée.
Aujourd’hui, l’expression sert à décrire le réveil douloureux d’une nation confrontée à sa vulnérabilité stratégique. Dans le débat européen, elle symbolise la prise de conscience que le monde redevient régi par la force et que l’Europe doit se transformer pour ne pas subir.

L’Europe au pied du mur géopolitique

L’Europe pensait avoir définitivement tourné la page des rapports de force bruts. Elle croyait que la paix américaine, consolidée après 1945, resterait un socle intangible. Mais comme le Japon du XIXᵉ siècle, surpris par les « bateaux noirs » du commodore Perry, le Vieux Continent réalise que la puissance ne disparaît jamais : elle change simplement de forme. Les pressions américaines sur leurs propres alliés, les ambitions chinoises et la brutalité russe rappellent que la force demeure la grammaire centrale des relations internationales.

Ce réveil est d’autant plus violent que l’Europe s’était habituée à déléguer sa sécurité, son industrie de défense et une partie de sa souveraineté technologique. L’illusion d’un ordre mondial stable s’effrite, révélant une dépendance stratégique devenue dangereuse.


La fin de la pax americana

L’Amérique qui se projette aujourd’hui sur la scène internationale n’est plus celle qui reconstruisait l’Europe ou garantissait l’équilibre face à l’URSS. Elle est traversée par des fractures internes, une polarisation extrême et une tentation croissante d’utiliser sa puissance comme un levier coercitif, y compris envers ses partenaires. L’administration américaine, obsédée par la rivalité chinoise, n’hésite plus à imposer ses normes, ses sanctions et ses intérêts au détriment de l’autonomie européenne.

Ce basculement n’est pas conjoncturel. Il traduit une transformation profonde de la société américaine, où l’idéal universaliste s’efface derrière une logique transactionnelle. L’Europe, longtemps protégée par un lien civilisationnel, découvre que ce lien ne suffit plus à garantir sa sécurité.


L’urgence d’une restauration européenne

Arnaud Valli appelle à une « restauration Meiji » européenne, non pour imiter le Japon, mais pour retrouver l’esprit de sursaut qui l’avait animé. L’enjeu n’est pas seulement militaire : il est industriel, technologique, culturel. Il s’agit de redevenir un acteur capable de peser, non un marché ouvert aux prédations extérieures. Cela implique de repenser l’échelle pertinente des décisions, de la défense aux infrastructures critiques, et d’assumer une diplomatie plus dure, moins naïve, capable de mettre en concurrence les grandes puissances plutôt que de subir leurs agendas.

L’Europe ne manque ni de talents ni de ressources. Ce qui lui manque, c’est la conscience aiguë du danger et la volonté politique de rompre avec des décennies de confort stratégique.


Puissance ou dépendance : le dilemme européen

Le message est clair : le monde ne reviendra pas à l’ordre d’hier.

Les dirigeants européens doivent accepter que la dépendance est devenue un risque existentiel. L’heure n’est plus aux ajustements marginaux mais à un changement de paradigme. Ceux qui sauront anticiper, investir et bâtir des alliances choisies plutôt que subies seront les architectes de la puissance européenne de demain. Les autres en paieront le prix, dans un monde où les faibles ne dictent jamais les règles.

A propos de

Arnaud Valli est cadre dans l’industrie de défense et officier de réserve de la Marine nationale. Ancien conseiller politique au Commandement maritime de l’OTAN, il est chercheur associé à l’Institut d’études de géopolitique appliquée. Diplômé de Sciences Po, de la Sorbonne et de l’ISDA, il est l’auteur de plusieurs travaux stratégiques et lauréat du prix Amiral Castex 2024.


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