Géopolitique

Les guerres courtes rêvées par l'Occident et les guerres longues menées par les autres

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Jeudi 30 Avril 2026


Il y a une erreur qui revient avec obstination dans la stratégie occidentale depuis trente ans : croire que la supériorité technologique, financière et diplomatique peut transformer chaque conflit en campagne rapide, chirurgicale, presque administrative. On entre en guerre en pensant déstabiliser l'ennemi en quelques semaines, briser sa volonté politique, provoquer des fractures internes, remplacer la réalité par le désir. Puis le temps passe, la guerre ne se termine pas, l'ennemi ne s'effondre pas, et l'appareil occidental découvre qu'il a peut-être remporté de nombreuses batailles tactiques, mais qu'il ne sait plus très bien quel est son objectif stratégique.



Les guerres courtes rêvées par l'Occident et les guerres longues menées par les autres
C'est là le point central : l'Occident mène souvent des guerres de choix, tandis que les autres mènent des guerres de survie. La différence est décisive. Celui qui combat parce qu'il estime défendre son existence nationale, son territoire, sa continuité historique, est prêt à supporter des coûts considérables. Celui qui combat parce qu'il pense administrer un équilibre mondial découvre rapidement que l'opinion publique se fatigue, que les budgets s'usent, que les industries militaires ne suivent pas le rythme et que les alliances commencent à se diviser.

L'Iran et la logique du temps

Dans le cas iranien, l'illusion était celle d'une pression rapide : frapper, isoler, affaiblir, peut-être provoquer un effondrement intérieur. Mais l'Iran n'est pas une cible quelconque. C'est un État-civilisation, doté d'une profondeur historique, d'une culture stratégique, d'un appareil de sécurité enraciné et d'une population habituée depuis des décennies à vivre sous sanctions, menaces et sièges diplomatiques. Penser le briser par une guerre courte signifie ne pas avoir compris la nature même de l'affrontement.

Plus le temps passe, plus la situation se détériore pour ceux qui avaient imaginé une victoire rapide. Le temps n'est pas neutre : il devient une arme. Il travaille contre ceux qui ont promis des résultats immédiats et en faveur de ceux qui savent transformer la résistance en légitimité politique.

Pour Téhéran, comme pour Moscou et pour les Palestiniens, la guerre est perçue comme existentielle : non comme une parenthèse, mais comme une épreuve de survie. C'est précisément cette perception qui rend impossible une solution purement militaire.

L'évaluation militaire : supériorité technique contre profondeur stratégique

Du point de vue militaire, le nœud est évident. Les États occidentaux disposent d'armes sophistiquées, de capacités satellitaires, d'une aviation avancée, du renseignement électronique, de la puissance navale. Mais ces ressources ne suffisent pas lorsque l'adversaire refuse de livrer bataille sur le terrain choisi par l'Occident. L'Iran, comme d'autres acteurs soumis à la pression, mise sur la dispersion, la redondance, les missiles, les drones, les milices alliées, la guerre asymétrique et la capacité de rendre coûteux chaque pas de l'adversaire.

Le problème occidental n'est pas l'absence de force. C'est l'absence de durée. Les guerres longues exigent des stocks, une production industrielle, un consensus intérieur, des objectifs clairs et la capacité d'absorber des pertes politiques. L'Europe, en particulier, révèle une contradiction structurelle : elle parle le langage de la fermeté, mais ne possède ni l'autonomie militaire ni la cohésion politique nécessaires pour soutenir des conflits prolongés. Elle est présente, mais souvent sans savoir jusqu'au bout pourquoi. Les autres, eux, savent pourquoi ils combattent.

Le scénario économique : la guerre comme usure

Sur le plan économique, la guerre longue ne mesure pas seulement la puissance des armes, mais la résistance des systèmes productifs. Les sanctions, les blocus, les pressions énergétiques et financières peuvent affaiblir un adversaire, mais ils finissent aussi par réorganiser les circuits du commerce mondial. L'Iran a appris à vivre dans une économie de résistance ; la Russie a reconverti une partie de sa structure productive ; la Chine observe et construit des alternatives aux canaux dominés par l'Occident.

L'Europe, elle, risque de se retrouver dans la position la plus inconfortable : dépendante des États-Unis pour sa sécurité, vulnérable sur le plan énergétique, fragile sur le plan industriel, exposée aux représailles commerciales et incapable d'imposer une ligne réellement autonome.

La guerre longue devient ainsi une taxe géopolitique permanente : elle augmente les coûts de l'énergie, détourne les ressources vers le réarmement, réduit les investissements civils, comprime l'État social et accroît la dépendance technologique et militaire.

L'évaluation géopolitique et géoéconomique

L'enjeu ne se limite pas à l'Iran. Il concerne l'ordre mondial. Chaque guerre que l'Occident imagine limitée finit par accélérer la construction d'un système alternatif. Les puissances soumises à la pression ne se rendent pas : elles se rapprochent les unes des autres. Russie, Iran, Chine et une partie croissante du Sud global lisent ces conflits comme la preuve que le système international dominé par l'Occident ne garantit pas la sécurité, mais la subordination.

C'est là que naît la dimension géoéconomique du conflit : routes énergétiques alternatives, échanges en monnaies différentes du dollar, accords militaires parallèles, réseaux commerciaux échappant au contrôle occidental. La guerre ne produit pas seulement de la destruction ; elle produit aussi de nouvelles architectures de pouvoir. Et elle les produit souvent contre ceux qui pensaient l'utiliser pour préserver leur primauté.

Le paradoxe occidental

Le paradoxe est le suivant : l'Occident entre dans les conflits convaincu de démontrer sa force, mais finit souvent par montrer ses limites. Il veut des guerres rapides parce qu'il ne peut pas se permettre des guerres longues. Il veut des résultats politiques sans assumer le coût politique d'une transformation réelle. Il veut affaiblir ses adversaires, mais finit par les pousser vers des formes plus étroites de coopération.

En ce sens, l'Iran, la Russie et la Palestine appartiennent à des scénarios différents, mais à une même logique : lorsqu'un peuple ou un État estime que la défaite signifie disparition, humiliation ou soumission permanente, la guerre change de nature. Elle n'est plus seulement un affrontement de moyens. Elle devient un affrontement de volontés. Et dans l'histoire, la volonté a souvent résisté plus longtemps que la technologie.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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