Intelligence des risques

Les organisations illégales : une contre‑société qui défie l’État. Jean Rivelois


Jacqueline Sala
Lundi 19 Janvier 2026


Des bandes de quartier aux mafias transnationales, une étude dévoile la mécanique interne des organisations criminelles et leur capacité à s’insérer dans les failles de l’État. En combinant violence, corruption et redistribution, ces groupes parviennent à contrôler des territoires, influencer l’économie légale et tisser des liens durables avec les institutions. Loin d’être en marge, le crime organisé apparaît comme un rouage discret mais central de certaines dynamiques politiques et économiques.



Les organisations illégales : une contre‑société qui défie l’État. Jean Rivelois
Signalé par Jean-Michel Icard, Cercle K2

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Essai de caractérisation des différentes organisations illégales
avec focalisation sur les mafias criminelles

Jean Rivelois

Normes, transgression et zones grises du pouvoir

L’étude montre que l’illégalité n’est jamais un simple écart à la règle : elle s’inscrit dans un jeu complexe entre normes légales, normes sociales et normes criminelles.

La transgression peut être tolérée, négociée ou même devenir source de légitimité lorsqu’elle répond à des besoins que l’État ne satisfait plus. Cette dynamique, déjà analysée par Michel Foucault, révèle une fracture profonde entre illégalismes des élites — souvent traités avec indulgence — et illégalismes populaires, réprimés plus sévèrement.

Des bandes aux mafias : le pouvoir criminel, palier par palier

Trois niveaux structurent le paysage illégal.

Les bandes délinquantes, fruits de la marginalisation, assurent protection interne et nuisance externe, avec des formes variables selon les pays.
Le grand banditisme fonctionne comme une entreprise du crime, hiérarchisée, territorialisée et parfois sous‑traitante de mafias plus puissantes. Au sommet, les mafias criminelles : des organisations politico‑économiques capables de coordonner des clans, d’infiltrer les institutions et de peser sur l’économie légale.

Les sept piliers du pouvoir mafieux

Les mafias se distinguent par sept attributs structurants : capacité à conclure des pactes criminels, organisation clanique, quête de légitimité sociale via un marché de la protection, adaptabilité politique, culture hybride mêlant tradition et opportunisme, contrôle communautaire et maîtrise des flux transnationaux.

Cette combinaison leur permet de s’enraciner durablement dans les failles de l’État.

Des architectures organisationnelles sophistiquées

Quatre modèles dominent : la pyramide centralisée, à la fois disciplinée et fragile ; la franchise libérale, caractérisée par sa souplesse et sa décentralisation ; la fédération, qui réunit de manière pragmatique des groupes autonomes ; et enfin l’État mafieux, où l’organisation criminelle en vient à remplacer totalement les institutions officielles. L’ensemble de ces structures s’appuie sur une logistique militaire, pratique, financière et juridique qui garantit leur capacité de survie.


Violence, corruption et redistribution : les outils d’un pouvoir parallèle

La violence mafieuse suit cinq registres, du racket ciblé au terrorisme aveugle destiné à délégitimer l’État. La corruption, elle, irrigue les sphères politiques, institutionnelles et économiques, créant des zones de collusion où la frontière entre légal et illégal s’efface.

Les mafias justifient leur domination par une redistribution alternative : solidarité clanique, corruption négociée, prédation institutionnelle ou socio‑économique. Cette économie parallèle transforme le capitalisme en capitalisme sauvage, où la force devient un avantage compétitif.


Un risque systémique pour les États

L’analyse conclut à une menace majeure : l’émergence de territoires mafieux où l’autorité publique perd sa légitimité. La lutte contre ces structures se heurte à une symbiose persistante entre crime organisé et élites politiques ou bureaucratiques, rendant la frontière entre centre et marge toujours plus floue.

A propos de l'auteur

Jean Rivelois est sociologue et chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Membre du CESSMA, il étudie les liens entre criminalité organisée, informalité politique et transformations des systèmes étatiques, notamment en Amérique latine. Enseignant à Paris‑1 et Paris‑3, il est reconnu pour ses travaux sur les mafias, les illégalismes et les dynamiques de pouvoir.

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