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Liban, la guerre au-delà de la frontière. Tribune libre Giuseppe Gagliano, Cestudec


Giuseppe Gagliano
Lundi 13 Avril 2026


Au-delà des bombardements et des discours sur la sécurité, une autre bataille se joue au Liban : celle du contrôle du territoire, de l’eau, des ressources, et de l’équilibre régional. Une guerre qui vise autant à détruire qu’à empêcher l’autre de se reconstruire.



Liban, la guerre au-delà de la frontière. Tribune libre Giuseppe Gagliano, Cestudec
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Pas seulement la sécurité : ce qui est réellement en jeu

L'idée selon laquelle Israël ne regarderait le Liban que comme une menace militaire est incomplète.

C'est l'aspect le plus visible, mais ce n'est pas le seul. Le point central reste le Hezbollah : sa présence armée dans le sud du pays, sa capacité balistique, sa fonction d'avant-poste iranien sur la Méditerranée, sa possibilité de frapper le nord d'Israël et de maintenir un front permanent. La résolution 1701 du Conseil de sécurité demandait déjà en 2006 la cessation des attaques du Hezbollah et l'existence d'une zone au sud du Liban dépourvue d'armes non autorisées. Depuis lors, pourtant, ce cadre n'a jamais été véritablement stabilisé. Pour Israël, le Liban est donc avant tout l'espace où se décide si le front nord restera une blessure ouverte ou s'il deviendra une bande de confinement stratégique. 

La motivation immédiate : briser le Hezbollah

Si l'on observe la logique militaire, l'explication la plus forte d'une invasion ou d'une destruction systématique du sud du Liban est simple : éloigner le Hezbollah de la frontière, détruire tunnels, dépôts, rampes de lancement, réseaux de commandement et infrastructures territoriales, puis créer une zone de sécurité profonde au moins jusqu'au Litani.

Les analyses stratégiques américaines les plus sérieuses insistent sur ce point : après le 7 octobre, l'idée s'est imposée en Israël qu'aucune dissuasion à distance ne suffisait plus et que la frontière devait être matériellement vidée de ses menaces. Ce n'est pas un hasard si les chroniques les plus récentes parlent ouvertement de villages rasés et de projets israéliens destinés à empêcher le retour des habitants tant que le nord d'Israël ne sera pas considéré comme sûr. Ici, la guerre n'est pas seulement offensive : elle relève aussi d'une ingénierie du territoire. 

La véritable cible régionale est l'Iran

Pour Israël, le Liban n'est pas seulement le Liban. Il est le terminal le plus dangereux de la projection iranienne au Levant. Le Hezbollah n'est pas simplement un acteur local : il est le levier par lequel Téhéran maintient une pression sur Israël, compense sa distance géographique et construit une dissuasion indirecte. Frapper le Liban signifie donc, en réalité, frapper l'architecture régionale iranienne.

Dans cette perspective, la destruction d'infrastructures civiles, de réseaux de transport, de quartiers, de villages et d'appareils logistiques ne sert pas seulement à gagner une bataille, mais à rendre plus difficile pour l'Iran la reconstruction de son corridor d'influence. C'est une logique de guerre systémique : on ne combat pas seulement une force armée, on décompose l'environnement qui la rend possible. 

Le gaz : un facteur réel, mais pas encore décisif

Sur le gaz, il faut être très clair. Le Liban possède un potentiel énergétique en mer, mais ne dispose pas aujourd'hui de grandes découvertes commerciales avérées et développées comparables à celles d'Israël ou de l'Égypte. L'Agence américaine d'information sur l'énergie a écrit en 2025 que le Liban et la Jordanie n'avaient pas signalé récemment de découvertes maritimes significatives en Méditerranée orientale. Cela signifie que le gaz existe comme possibilité géologique et stratégique, non encore comme richesse immédiatement exploitable et contrôlable. Il serait donc erroné d'affirmer qu'Israël envahirait le Liban pour lui voler son gaz.

Mais il serait tout aussi naïf de penser que la dimension énergétique ne compte pas du tout. Elle compte, mais d'une autre manière : un Liban, militairement fragmenté et politiquement dépendant ne peut pas transformer ce potentiel en autonomie économique et en poids régional. Israël, à l'inverse, conserve ainsi l'avantage d'être le pôle énergétique le plus solide du Levant oriental. 

L'eau : plus importante que le gaz à long terme

Sur l'eau, le raisonnement est encore plus intéressant. Le Liban, à la différence de nombreux pays voisins, n'est pas naturellement pauvre en eau. La Banque mondiale le décrit comme un paradoxe : le pays est relativement riche en ressources hydriques, mais souffre dans la pratique d'une pénurie causée par des infrastructures inadéquates, une mauvaise gestion, des pertes de réseau et une capacité de stockage insuffisante. En d'autres termes, le Liban possède une richesse stratégique qu'il ne parvient pas à organiser.

Pour Israël, qui vit dans une obsession constante de l'eau et du territoire, le contrôle des hauteurs, des bassins, des zones frontalières et des équilibres hydriques demeure une composante structurelle de la sécurité nationale. Même si l'eau n'est pas la raison immédiate d'une guerre, elle est une ressource qui pèse dans le temps long : qui domine un territoire marqué par l'instabilité peut aussi influer sur l'accès à ses ressources. 

La géoéconomie de la destruction

C'est ici qu'apparaît le véritable point géoéconomique. Une puissance ne détruit pas toujours pour annexer. Souvent, elle détruit pour empêcher l'autre de devenir autonome, compétitif, organisé. Un Liban dévasté, vidé de ses habitants dans les zones frontalières, dépendant de l'aide extérieure, incapable d'exploiter sa façade maritime, ses réseaux et ses ressources, est un Liban qui ne pèse pas. Il devient un espace tampon, non un acteur.

Voilà la forme contemporaine de la guerre géoéconomique : je ne te prends pas nécessairement ce que tu possèdes, mais je fais en sorte que tu ne puisses pas l'utiliser. Dans cette logique, la dévastation du Liban ne produit pas seulement un résultat militaire, mais un effet économique structurel : elle abaisse la valeur politique du voisin et gèle son avenir. Les destructions récentes de villages entiers dans le sud montrent que cette logique n'appartient pas seulement aux laboratoires stratégiques : elle est déjà une pratique sur le terrain. 

L'enjeu de politique intérieure israélienne

Il existe ensuite une raison souvent sous-estimée : la politique intérieure israélienne. Une guerre contre le Hezbollah peut servir à reconstruire la dissuasion, à resserrer un système politique fracturé, à rassurer l'opinion publique du nord d'Israël et à différer des règlements de comptes internes. Les guerres ne sont pas menées uniquement pour modifier les frontières de la sécurité, mais aussi pour redéfinir les rapports de force à l'intérieur de ceux qui les conduisent. Lorsque le pouvoir politique est sous pression, la frontière extérieure devient souvent le lieu où l'on cherche une solution à la crise interne.

Ce n'est pas la cause unique, mais c'est une composante récurrente des escalades. Les récentes ouvertures à des contacts directs entre Israël et le Liban, accompagnées pourtant d'attaques continues et de la centralité persistante de la question du Hezbollah, montrent précisément ce double mouvement : la diplomatie comme couverture, la pression militaire comme substance. 

Le sens stratégique final

Oui, il est donc possible qu'Israël regarde aussi vers le gaz et l'eau. Mais non comme des objectifs simples, immédiats, presque prédateurs au sens le plus banal du terme. Il les regarde à l'intérieur d'une stratégie plus large. D'abord vient la destruction de la capacité militaire du Hezbollah. Ensuite vient l'affaiblissement du corridor iranien. Puis apparaît l'avantage géopolitique d'avoir au nord non pas un État fonctionnel, mais un espace fragile, pénétrable, dépendant. Dans ce schéma, les ressources naturelles comptent parce qu'elles renforcent la valeur du territoire et le sens du contrôle.

Au fond, la vraie question n'est pas de savoir si Israël veut prendre le Liban. La vraie question est de savoir s'il veut empêcher que le Liban, avec ses ressources, sa position et ses liens régionaux, puisse jamais devenir un voisin souverain, stable et capable de se soustraire à l'équilibre imposé par la force. 

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.