France : une souveraineté sous influence ?
Un expert au croisement des mondes
Christophe Assens n’est pas un universitaire comme les autres. Il appartient à cette catégorie rare de chercheurs capables de naviguer entre les disciplines, les institutions et les cultures professionnelles. Professeur à l’UVSQ (Université Paris-Saclay), titulaire de la chaire Réseaux et Innovations, professeur associé à l’ENAP Québec, président de l’ADIMAP, il incarne cette hybridation intellectuelle devenue indispensable pour comprendre les menaces contemporaines. Son parcours, à la fois académique, institutionnel et opérationnel, lui permet de porter une vision panoramique des dynamiques de pouvoir.
Ce qui frappe chez lui, c’est cette capacité à articuler des univers qui dialoguent peu : la stratégie, la géopolitique, la sociologie des organisations, la gestion des risques, la gouvernance publique. Il observe les réseaux non comme des objets techniques, mais comme des structures vivantes, capables de produire de la coopération… ou de la domination. Son travail sur la « souveraineté sous influence » s’inscrit dans cette logique : comprendre comment les réseaux façonnent les rapports de force, parfois à l’insu même des États.
Cette légitimité institutionnelle et cette transversalité renforcent la portée de ses analyses. Christophe Assens ne décrit pas seulement un monde en mutation : il en dévoile les mécanismes cachés.
Ses travaux marquent un tournant, en montrant que les réseaux ne sont plus de simples outils sociaux, mais des instruments de puissance géopolitique.
La métamorphose des réseaux : de la confiance locale à la domination numérique
Pendant longtemps, les réseaux ont été des structures de proximité : coopératives, cercles professionnels, associations, communautés locales. Ils reposaient sur la confiance, la réputation, la stabilité. Avec l’essor du numérique, de l’IA et de la dématérialisation, ces réseaux se sont transformés en systèmes d’influence globaux, capables de générer des externalités massives. La société est devenue en quelque sorte liquide, horizontale, connectée en permanence.
Mais cette horizontalité n’est qu’apparente. Car derrière la promesse d’émancipation individuelle se cache une mécanique d’enfermement idéologique. L’accès direct à l’information, loin de libérer l’esprit critique, renforce les bulles cognitives. Les algorithmes favorisent le conformisme, la peur de la dissonance, l’autocensure. Le dissident devient suspect, non pour ce qu’il dit, mais parce qu’il ose penser autrement.
Christophe Assens décrit un phénomène d’« inversion accusatoire » : celui qui s’écarte de la pensée dominante est accusé d’intolérance, voire de radicalité. Le débat démocratique se dissout dans une morale algorithmique qui valorise l’alignement plutôt que la contradiction.
Cette dynamique fragilise directement l’État-nation. Lorsque l’opinion publique est façonnée par des plateformes transnationales, la souveraineté politique devient illusoire. Le conformisme numérique remplace la délibération démocratique, et les réseaux deviennent des vecteurs de domination douce avec effets secondaires.
La souveraineté française face au piège de la globalisation
La souveraineté ne se joue plus seulement dans les frontières physiques, mais dans le contrôle des flux : flux financiers, flux informationnels, flux énergétiques. La France, comme beaucoup d’États européens, se retrouve prise dans des dépendances critiques : capitaux étrangers, terres rares, uranium, technologies numériques. Trois domaines concentrent les tensions : la monnaie (blockchain et cryptoactifs), l’éducation (IA, encyclopédies en ligne), la sécurité (cyberguerre).
Il pointe également les limites structurelles de l’Union européenne, qu’il décrit comme une « technocratie de la défiance ». Sous influence de logiques divergentes – notamment allemandes –, l’UE impose des normes qui affaiblissent l’industrie française, brident l’innovation et pénalisent l’agriculture. La France se retrouve enfermée dans un cadre réglementaire qui ne correspond ni à ses intérêts stratégiques ni à son modèle productif.
Il propose une alternative : une « Europe réseau », intermédiaire entre fédéralisme et souverainisme. Une Europe fondée sur la préférence communautaire, la réciprocité commerciale, la maîtrise budgétaire, et surtout la capacité à agir comme un bloc cohérent dans un monde multipolaire.
La France ne pourra retrouver son influence qu’en reconstruisant des alliances choisies, en réduisant ses dépendances et en assumant une stratégie de puissance. La souveraineté devient un projet collectif.
Kakistocratie et réseaux fermés : les obstacles au redressement
Le diagnostic ne serait pas complet sans une critique sévère du fonctionnement interne des élites françaises. Il décrit un phénomène de « kakistocratie » : le pouvoir des moins compétents. Dans certains réseaux fermés, la cooptation prime sur le mérite. La loyauté devient un critère supérieur à la compétence. Le talent, perçu comme autonome, est jugé dangereux. L’incompétent, lui, est docile, reconnaissant, fidèle. Sa médiocrité devient un gage de stabilité pour le système.
Ces réseaux fonctionnent comme des clans : solidarité exclusive, coût de sortie élevé, rejet de la diversité. Ils privilégient la rente relationnelle au détriment de l’innovation. Ils étouffent les initiatives, découragent les talents, empêchent l’émergence de leaders capables de porter une vision stratégique.
L'agilité, la créativité et l’ouverture sont les clés de la puissance, et donc ces structures en vase clos condamnent la France à l’obsolescence. Elles la rendent vulnérable face à des adversaires plus flexibles, plus audacieux, plus connectés.
La souveraineté de l’esprit comme ultime rempart
La réflexion de Christophe Assens fait émerger trois impératifs stratégiques. Le premier consiste à anticiper, en renforçant la capacité nationale de renseignement et en maîtrisant les techniques d’influence qui structurent désormais les rapports de force. Le second appelle à rompre avec le corporatisme qui sclérose les organisations françaises, afin de reconstruire des réseaux réellement ouverts, innovants et fondés sur le mérite plutôt que sur la rente relationnelle. Le troisième invite à renouer avec des alliances européennes naturelles, capables de constituer un rempart contre les ingérences étrangères et de redonner à la France une profondeur stratégique dans un continent fragmenté.
Le déclin est loin d'être une fatalité. Il est le produit du conformisme et de la renonciation. Le redressement passe par la valorisation des talents, la reconquête de l’autonomie intellectuelle et la construction d’une identité assumée.
C’est à ce prix que la France pourra redevenir un tiers de confiance dans un monde fracturé.
France : une souveraineté sous influence ?
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Face à la guerre économique et à la rivalité technologique qui redessinent les rapports de force mondiaux, l'influence est devenue l'arme suprême des puissances. Derrière la conquête de l'intelligence artificielle, de la donnée et des réseaux sociaux, se joue une bataille décisive : celle de la souveraineté. La France, prise dans ce maillage global, voit son autonomie stratégique vaciller.
Des premières formes d'organisation collective aux écosystèmes numériques contemporains, cet ouvrage retrace la longue évolution de la logique des réseaux : d'outils de coopération, ils sont devenus instruments d'ingérence, de manipulation et de domination. Ce glissement silencieux bouleverse nos institutions, fragilise la confiance et menace la cohésion nationale. Sous les apparences de la modernité, une guerre invisible s'étend. Ce livre décrypte les ressorts de cette influence diffuse qui modèle nos choix, nos comportements et nos convictions, et appelle à une reconquête de la lucidité et de la liberté de penser.
Professeur des universités à Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, Christophe Assens est spécialiste de stratégie et titulaire de la chaire Réseaux et Innovations. Lauréat du Prix Manpower/HEC Paris et du Prix académique SYNTEC, il explore depuis plus de trente ans les dynamiques de pouvoir, de confiance et d'influence au sein des réseaux.

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