Question de Droit

Lisez ! Etat d'urgence. Refonder le droit à partir du vivant

L'Habitabilité comme Nouveau Socle du Droit du XXIe Siècle. Éditions Gallimard.


Jacqueline Sala
Mardi 19 Mai 2026


Face à aux urgences géopolitique et écologique, le droit semble avoir perdu sa prise sur le réel. Entre inflation normative et effondrement du vivant, une idée émerge comme socle possible du droit du XXIᵉ siècle : l’habitabilité. Non plus un décor à préserver, mais la condition même de toute dignité humaine.



Lisez ! Etat d'urgence. Refonder le droit à partir du vivant
« La dignité repose sur l'habitabilité comme une cathédrale repose sur ses fondations. »
Laurent Neyret.

Quand le droit ne protège plus le monde

L’impression d’impuissance qui traverse aujourd’hui le droit de l’environnement n’est pas un simple défaut de technicité. Elle tient à ce que Laurent Neyret nomme le « plafonnement du droit » : une accumulation de normes qui colmatent sans jamais réparer.

Le juriste et le philosophe Baptiste Morizot décrivent une « topographie des fuites » où le système juridique ressemble à une digue saturée, incapable de contenir l’érosion du vivant.
« Nommer l'habitabilité, ce n'est pas décrire, c'est armer le futur contre ses propres tentations. » — Baptiste Morizot
Cette fragilité structurelle révèle une absence plus profonde encore : celle d’une valeur cardinale capable d’orienter l’ensemble de l’édifice. Pour sortir du présentisme et redonner une direction au droit, il faut nommer ce qui manque. Cette orientation, affirment-ils, c’est l’habitabilité.

L’habitabilité, une production vivante

L’habitabilité ne se confond ni avec l’environnement, ni avec la biodiversité, ni avec la nature. Ces concepts, usés par l’usage administratif ou scientifique, échouent à dire l’expérience vécue de l’interdépendance.

L’habitabilité désigne au contraire la capacité du vivant à produire et maintenir ses propres conditions d’existence. En s’appuyant sur Georges Canguilhem, la distinction entre survie et santé devient centrale : survivre, c’est persister dans un milieu dégradé ; être en santé, c’est pouvoir répondre, inventer, transformer. L’habitabilité est cette dynamique, cette co‑production continue entre la « vie rouge » qui consomme l’oxygène et la « vie verte » qui le génère.

La reconnaître, c’est aussi dévoiler la dette invisible de nos économies, fondées sur une « destruction sans dette » qui traite le vivant comme un don gratuit. Nommer l’habitabilité revient alors à transformer une règle de gestion en obligation fondamentale.

De la destruction instantanée à la guerre d’usure

L’analyse stratégique éclaire cette transition. L’Agent Orange, déversé au Vietnam entre 1961 et 1971, incarne l’attaque directe contre l’habitabilité : destruction des forêts, contamination des sols, transmission des effets toxiques sur plusieurs générations.

Mais notre époque connaît une forme plus diffuse de cette logique. L’usage massif des pesticides ou la combustion des énergies fossiles relèvent d’une « guerre d’usure » contre les conditions mêmes de la vie. Ces pratiques sont légales, autorisées, parfois encouragées.

C’est là que surgit l’idée d’un « moment Nuremberg » : comme certaines atrocités autrefois couvertes par le droit, la destruction de l’habitabilité pourrait demain être requalifiée en atteinte intolérable à une valeur cardinale.

Un humanisme relationnel pour refonder le droit

Protéger l’habitabilité n’est pas un geste altruiste envers une nature extérieure.

C’est reconnaître que l’humain est un archipel de relations, dépendant de la « communauté invisible » des sols, des pollinisateurs, des forêts. L’habitabilité devient alors la condition de possibilité de la dignité humaine. Si la dignité est la cathédrale, l’habitabilité en est la fondation.

Sans monde habitable, la dignité se réduit à une abstraction, une promesse sans sol pour la porter.

Vers une utopie pragmatique

Faire de l’habitabilité une méta‑norme, c’est passer du constat biologique à la volonté politique.

Ce geste n’a rien d’utopique : il constitue la condition de stabilité du droit au XXIᵉ siècle. Demain, l’habitabilité devra être aussi indiscutable que la liberté ou l’égalité. En la nommant, nous sortons de la cécité morale et redonnons au droit sa fonction première : garantir le tissu vivant qui rend toute vie possible.

A propos des auteurs

Baptiste Morizot est un philosophe français du vivant, dont les travaux explorent les relations entre humains et non‑humains. Enseignant‑chercheur à Aix‑Marseille, il développe une pensée fondée sur le terrain — notamment le pistage des loups — pour proposer une diplomatie avec le vivant et renouveler en profondeur la pensée écologique contemporaine.

Laurent Neyret est un juriste français, spécialiste du droit de l’environnement et des atteintes au vivant. Professeur à l’université Paris‑Saclay, il travaille sur la reconnaissance de nouveaux principes juridiques, dont l’habitabilité, qu’il propose d’ériger en valeur cardinale pour refonder le droit face à l’urgence écologique.

Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque
Baptiste Morizot et Laurent Neyret
Éditions Gallimard.

#habitability #environmentallaw #ecology #livingphilosophy #ecologicaltransition #legalframeworks #environmentaljustice #BaptisteMorizot #LaurentNeyret #relationalhumanism