Quand l’IA s’immisce dans nos émotions
Filtres qui corrigent nos visages, outils qui réécrivent nos messages, voix lissées lors d’un appel au service client : les intelligences artificielles se glissent désormais dans les moindres interstices de nos interactions quotidiennes. Elles ajustent nos expressions faciales en temps réel, modulent l’intonation de nos voix, amplifient un sourire ou atténuent une irritation. De la conversation intime aux échanges professionnels les plus exigeants, elles deviennent des médiatrices discrètes mais omniprésentes, familières à chacun et utilisées presque sans y penser.
En transformant notre manière de communiquer, ces technologies transforment aussi, plus profondément, la manière dont nous nous percevons et dont nous construisons nos subjectivités. Leur diffusion rapide et massive installe une nouvelle forme de relation à soi : une communication filtrée, paramétrée, optimisée, où l’expression émotionnelle passe par l’algorithme. C’est là que se joue un basculement subtil : en façonnant nos affects, les IA génératives donnent naissance à une sensibilité hybride que la neuroscientifique Nadia Guerouaou nomme « IAffectivité ».
Quels sourires décidera-t-on d’appliquer sur nos visages ? Quelle colère jugera-t-on préférable d’effacer de nos voix ? Ces questions, qui semblent relever de la science-fiction, décrivent pourtant un présent déjà en marche.
Une nouvelle sensibilité sous contrôle algorithmique
Pour Nadia Guerouaou, neuroscientifique et psychologue, l’enjeu dépasse largement la technique. En modulant nos émotions à travers des dispositifs devenus banals, les IA génératives exercent un contrôle inédit, souvent imperceptible, sur notre manière d’être au monde. Entre domestication affective et risque d’uniformisation culturelle, elles participent à une standardisation silencieuse de nos comportements, de nos normes sociales, de nos modèles cognitifs.
Sans jamais pénétrer notre cerveau, elles reconfigurent pourtant nos schémas mentaux, influencent notre perception des autres et redessinent notre rapport au réel. Cet impact anthropologique, encore largement absent des débats publics sur l’IA, constitue pourtant l’un des angles morts les plus préoccupants de la révolution en cours.
Pour éclairer ces transformations, Nadia Guerouaou mobilise les apports croisés des neurosciences, de la psychologie et des sciences sociales. Elle analyse les mécanismes neuro‑affectifs à l’œuvre, explore les dispositifs déjà en usage ou en expérimentation, et propose une vision prospective de ce que pourrait devenir notre sensibilité à l’ère des émotions augmentées.
Son essai, salutaire, ouvre un champ de réflexion essentiel : celui de nos choix de société et de notre conception même de l’humanité, à l’heure où nos émotions commencent à être co‑produites par des machines.
A propos de
Nadia Guerouaou, docteure en neurosciences cognitives et psychologue clinicienne, explore les transformations de la voix et leur rôle dans le traitement du stress post‑traumatique. Responsable des études TraumacoustiK et TraumaVoice, elle a aussi mené des recherches au Japon sur l’éthique des deepfakes vocaux. Enseignante et conférencière, elle intervient régulièrement sur les enjeux éthiques des technologies affectives.
Thèse de doctorat : L’objet “filtre vocal”, du laboratoire à la clinique : vers l’anthropotechnie de nos cognitions sociales (CHRU de Lille – CNRS FEMTO‑ST – IRCAM).
Article scientifique (co‑auteur) : travaux sur les transformations vocales et leur usage dans le traitement du stress post‑traumatique, publiés dans des revues de neurosciences et de psychologie clinique.

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