Géopolitique

Macron au Kenya, la France cherche une nouvelle Afrique


Giuseppe Gagliano
Mercredi 13 Mai 2026


Contrainte de se retirer du Sahel après l’effondrement de son influence historique, la France tente de se réinventer en Afrique en misant sur le Kenya comme nouveau point d’ancrage. La visite d’Emmanuel Macron à Nairobi illustre ce virage : Paris veut rompre avec la Françafrique, se présenter comme un partenaire économique plutôt que militaire et s’insérer dans la compétition géoéconomique qui redessine le continent. Reste à savoir si cette stratégie sera perçue comme une véritable transformation ou comme une continuité sous un autre visage.



Macron au Kenya, la France cherche une nouvelle Afrique

Après le Sahel, Paris tente de se réinventer dans l'Afrique anglophone

La visite d'Emmanuel Macron au Kenya n'est pas seulement une étape diplomatique. Elle représente une tentative, difficile et tardive, de redessiner la présence française en Afrique après l'effondrement politique de l'ancienne influence au Sahel. Nairobi devient ainsi le théâtre d'une transformation que Paris présente comme un nouveau partenariat entre égaux, mais qui naît d'une nécessité très concrète : la France a perdu du terrain là où elle commandait autrefois, et elle cherche désormais de l'espace là où elle n'avait jamais occupé une position dominante.
 
Le sommet Africa Forward, organisé dans un pays anglophone, sert précisément à cela. Dire que l'Afrique ne se confond plus avec l'Afrique francophone. Dire que la France ne veut plus être perçue comme une puissance tutélaire, arrogante, militaire, postcoloniale. Dire surtout que Paris peut encore être utile, compétitif, présent, malgré les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, malgré le sentiment antifrançais, malgré la concurrence croissante de la Russie, de la Chine, de la Turquie, des États-Unis et des monarchies du Golfe.
 
Emmanuel Macron le dit ouvertement : l'époque où l'Afrique francophone pouvait être considérée comme un domaine réservé est terminée. Mais le vrai point est ailleurs. Elle n'est pas terminée parce que Paris l'aurait choisi sereinement. Elle est terminée parce qu'une partie de l'Afrique l'a rejetée.

La fin de l'ancienne Françafrique

Pendant des décennies, la France a conservé en Afrique un système d'influence fondé sur des bases militaires, des réseaux politiques, des accords monétaires, des entreprises stratégiques, des liens personnels avec les élites locales et des interventions armées présentées comme une garantie de stabilité. Ce système, connu sous le nom de Françafrique, a produit de la sécurité pour certains régimes, des profits pour certaines entreprises et de l'influence pour Paris. Mais il a aussi généré de la dépendance, du ressentiment, des accusations de paternalisme et une perception diffuse de souveraineté inachevée.
 
La rupture au Sahel n'est donc pas un accident. Elle est le résultat d'une accumulation historique. Les coups d'État au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont accéléré un processus déjà en cours : la délégitimation de la présence française comme pilier de la sécurité régionale. Les juntes militaires ont exploité le sentiment populaire antifrançais pour consolider leur pouvoir, mais ce sentiment n'est pas né de rien. Il s'est nourri de la mémoire coloniale, des échecs de la lutte contre le terrorisme djihadiste, de la crise économique et de la conviction que Paris continuait à traiter les États africains comme des protectorats.
 
Emmanuel Macron affirme aujourd'hui que la France est partie lorsque sa présence n'était plus souhaitée. C'est vrai sur le plan formel. Mais sur le plan politique, le retrait a été perçu comme une défaite stratégique. La France a été contrainte de quitter le cœur de son dispositif africain au moment même où de nouveaux acteurs occupaient l'espace laissé libre.
 

Le Kenya comme laboratoire de la nouvelle stratégie

Le Kenya offre à Paris ce que le Sahel ne peut plus offrir aujourd'hui : une stabilité relative, une ouverture aux investissements, une centralité régionale, un rôle diplomatique croissant et un positionnement dans l'Afrique anglophone. Nairobi n'appartient pas à la mémoire impériale française. C'est précisément pour cette raison que Macron la choisit comme symbole de rupture. Au Kenya, la France peut se présenter non pas comme une ancienne puissance dominante, mais comme un partenaire économique.
 
William Ruto a parfaitement saisi l'occasion. Le président kényan veut accréditer Nairobi comme plateforme diplomatique, financière et logistique de l'Afrique orientale. Il affirme ne regarder ni vers l'Est ni vers l'Ouest, mais vers l'avenir. La formule est efficace, mais elle signifie en réalité une chose très concrète : le Kenya veut traiter avec tout le monde, recevoir de tout le monde, ne dépendre de personne.
 
Il a attiré l'attention des États-Unis, dialogue avec la Chine, s'ouvre à la France, recherche des investissements privés et veut se présenter comme un État charnière entre l'Afrique, l'océan Indien, le Golfe, l'Europe et l'Asie. Pour Ruto, accueillir Macron et les grands dirigeants d'entreprise français signifie renforcer son profil international à l'approche d'une phase politique intérieure complexe, marquée par les élections générales de 2027 et par les accusations de l'opposition concernant la démocratie, les droits humains et la répression.
 
Le sommet de Nairobi n'est donc pas seulement un moment de diplomatie franco-africaine. C'est aussi une opération de politique intérieure kényane.

Économie : de l'aide aux investissements

Le nouveau mot d'ordre est l'investissement. Non plus l'aide, non plus les prêts présentés comme une bienveillance, non plus les leçons européennes sur la modernisation africaine. Macron et Ruto insistent sur un langage différent : capital privé, infrastructures, énergie, logistique, jeunesse, innovation, ressources naturelles, souveraineté économique.
 
Ce changement de vocabulaire n'est pas anodin. L'Afrique ne veut plus être racontée comme une destinataire passive d'assistance. Elle veut être traitée comme un marché, une puissance démographique, une réserve énergétique, un espace industriel et un acteur géopolitique. La France l'a compris, même si elle l'a peut-être compris tardivement.
 
La présence à Nairobi de groupes comme CMA CGM, TotalEnergies, Accor et Danone révèle le véritable cœur de l'opération. Derrière la rhétorique du partenariat se trouve une partie économique. Logistique, transports, énergie, industrie agroalimentaire, hôtellerie, infrastructures et peut-être même nucléaire civil : voilà les secteurs sur lesquels Paris tente de construire une nouvelle présence.
 
L'accord de 700 millions d'euros entre CMA CGM et le gouvernement kényan pour le développement d'infrastructures logistiques et de transport est révélateur. La France veut entrer dans les corridors commerciaux de l'Afrique orientale, s'arrimer à la croissance des ports, des chemins de fer et des chaînes d'approvisionnement régionales. Il ne s'agit pas seulement de vendre des produits. Il s'agit de s'insérer dans les artères économiques du continent.

La lecture géoéconomique : l'Afrique comme champ de compétition

Macron accuse la Chine d'agir selon une logique prédatrice, notamment dans les minerais critiques et les terres rares, parce qu'elle extrait, contrôle la transformation et crée des dépendances. L'accusation est politiquement compréhensible, mais elle n'est pas sans ambiguïté. L'Afrique a connu de nombreuses formes de prédation, et elles ne venaient pas toutes de Pékin. Les puissances européennes ont construit pendant des décennies des modèles d'extraction, de dépendance monétaire, de subordination technologique et d'asymétrie commerciale.
 
La différence est qu'aujourd'hui la compétition est beaucoup plus encombrée. La Chine offre des infrastructures et du crédit. La Russie offre de la sécurité, des armes et une protection politique. La Turquie offre des drones, des entreprises de construction, du commerce et une présence religieuse et culturelle. Les États du Golfe offrent des capitaux, de l'agriculture, de la logistique et de la finance. Les États-Unis offrent de la sécurité, de la technologie et une rivalité antichinoise. L'Europe, et en particulier la France, tente de se présenter comme une voie intermédiaire : moins brutale que les États-Unis, moins prédatrice que la Chine, plus respectueuse des règles, plus attachée au multilatéralisme.
 
Mais l'Afrique n'est plus disposée à accepter les déclarations de supériorité morale. Elle demande des résultats, des transferts technologiques, des emplois, des infrastructures, une énergie bon marché, un accès aux marchés et une réforme de la finance internationale.

C'est là que se trouve le point central. Si Paris veut réellement un partenariat différent, il doit accepter que les Africains ne cherchent plus des protecteurs, mais des marges de choix.
 

La dimension stratégique et militaire

Sur le plan militaire, le discours français est encore plus délicat. Macron défend la présence au Sahel en affirmant qu'elle avait été demandée pour combattre le terrorisme djihadiste. Là encore, c'est formellement exact. Mais le résultat demeure problématique : après des années d'opérations françaises, la menace djihadiste n'a pas été vaincue ; elle s'est étendue, elle a usé les États et elle a favorisé les coups d'État militaires.
 
La France a découvert que la supériorité opérationnelle ne suffit pas lorsque la légitimité politique manque. Elle peut frapper des groupes armés, soutenir des armées locales, fournir du renseignement et des capacités spéciales. Mais si la population perçoit la présence étrangère comme humiliante ou inefficace, l'intervention devient une partie du problème.
 
Le choix du Kenya indique aussi un repositionnement stratégique. De l'Afrique occidentale instable à l'Afrique orientale reliée à l'océan Indien. Du Sahel terrestre et insurrectionnel aux corridors maritimes et logistiques. De la guerre contre le djihadisme à la compétition pour les infrastructures, l'énergie, le commerce et l'influence.
 
C'est une transformation importante. La France n'abandonne pas l'Afrique. Elle change de front.

Le risque de la nouvelle rhétorique

Le danger, pour Macron, est que la nouvelle rhétorique ressemble trop à l'ancienne. Parler de partenariat entre égaux tout en arrivant avec de grandes entreprises, des accords milliardaires et des leçons sur la bonne gouvernance peut produire de la méfiance. Dire que l'Europe n'est pas prédatrice peut sembler convaincant à Paris, beaucoup moins à ceux qui se souviennent du passé colonial et des dépendances économiques encore présentes.
 
Le Kenya, en outre, n'est pas un terrain dépourvu de contradictions. Les critiques de l'opposition sur la qualité démocratique, les droits humains et le climat politique intérieur ne peuvent pas être balayées comme un détail. Si la France veut vraiment associer son image à une nouvelle Afrique démocratique et souveraine, elle doit éviter de reproduire l'ancien schéma : choisir le partenaire utile et ignorer les fragilités politiques.
 
C'est précisément cela qui a usé pendant des décennies la crédibilité française : parler de valeurs, mais soutenir des régimes commodes ; évoquer la démocratie, mais privilégier la stabilité ; dénoncer les prédateurs extérieurs, mais protéger ses propres intérêts.

Une nouvelle ère ou une nouvelle nécessité ?

La visite d'Emmanuel Macron au Kenya montre une France qui tente de s'adapter à un continent transformé.

L'Afrique n'est plus un espace à administrer, ni un arrière-plan stratégique garanti. Elle est un ensemble de puissances moyennes, d'économies émergentes, de sociétés jeunes, d'États fragiles mais ambitieux, d'élites de plus en plus capables de mettre en concurrence les acteurs extérieurs.
 
Paris dispose encore de cartes importantes : des entreprises mondiales, de la finance, de la technologie, une diplomatie solide, des capacités militaires, un siège au Conseil de sécurité, une longue expérience africaine. Mais elle n'a plus le monopole de l'influence. Et surtout, elle n'a plus le bénéfice automatique de la confiance.
 
Le Kenya devient alors le symbole d'une France qui tente de sortir de la nostalgie impériale pour entrer dans la compétition géoéconomique du XXIe siècle. Non plus les soldats avant les entreprises, mais les entreprises avant les soldats. Non plus la tutelle déclarée, mais l'investissement. Non plus le domaine francophone, mais la projection continentale.
 
Reste à savoir si les Africains verront dans ce tournant une véritable transformation ou seulement un nouvel habit pour la même ambition. Car la question décisive n'est pas ce que Macron dit de l'Afrique. C'est ce que l'Afrique est désormais capable de dire, d'exiger et de refuser à la France.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.