Ce n'est plus une affaire de souveraineté : c'est une question de survie alimentaire
Il y a un malentendu qui revient sans cesse dès qu'on parle d'agriculture : on la traite comme un secteur économique parmi d'autres, un poste budgétaire, une activité à rendre compétitive. Or l'agriculture n'est pas seulement un marché. C'est la capacité de nourrir une population sur un territoire. Et lorsque le pouvoir politique répète la formule de l'économie de guerre, il devrait se souvenir d'une évidence brutale : sans système alimentaire résilient, on ne tient pas dans la durée, et souvent on ne prévient pas la crise, on l'aggrave.
L'histoire l'a déjà démontré. L'Allemagne de la Première Guerre mondiale s'est aussi fragilisée parce qu'elle n'avait pas préparé une guerre longue et n'a pas su soutenir sa population : en 1917, la crise alimentaire est devenue un facteur de déstabilisation interne, avec des effets directs sur la tenue du front. Ce n'est pas un rappel d'archives : c'est un avertissement. Si l'Europe se remet à penser en termes de blocs, de ruptures et de conflits prolongés, la vraie question n'est pas seulement combien d'armes produire, mais combien d'autonomie alimentaire garantir.
Deux agricultures, un pays coupé en deux
En France, et cette fracture concerne d'autres pays européens, coexistent deux agricultures : une agriculture « riche », insérée dans la grande compétition mondiale, et une agriculture « pauvre », qui survit avec des marges minuscules, écrasée par les coûts, les contraintes et des prix souvent dictés par l'aval. Cette division rend toute stratégie nationale difficile : intérêts divergents, priorités différentes, et surtout une représentation affaiblie. Quand l'organisation majoritaire se contente de gérer l'urgence ou de suivre l'agenda gouvernemental, elle perd l'essentiel : la capacité de construire un soutien durable dans la population, donc un véritable rapport de force politique.
Or l'agriculture, ce n'est pas seulement le revenu des agriculteurs. C'est la gestion du territoire, le maintien des zones rurales, la continuité des filières, la stabilité sociale. Quand cela casse, le pays ne se modernise pas : il se disloque.
Mercosur, règles et hypocrisie européenne
L'accord Mercosur devient le symbole d'une politique qui proclame la protection et pratique l'ouverture sans filet.
D'un côté on annonce des interdictions et des standards, de l'autre on accepte l'entrée de productions qui contournent ou contredisent ces standards. Le problème n'est pas de faire un procès caricatural au commerce international. Le problème, c'est la crédibilité : interdire certaines pratiques chez soi puis importer des produits fabriqués grâce à ces pratiques, ce n'est ni protéger l'environnement ni la santé. C'est déplacer le coût et faire payer la facture à ses propres producteurs.
D'un côté on annonce des interdictions et des standards, de l'autre on accepte l'entrée de productions qui contournent ou contredisent ces standards. Le problème n'est pas de faire un procès caricatural au commerce international. Le problème, c'est la crédibilité : interdire certaines pratiques chez soi puis importer des produits fabriqués grâce à ces pratiques, ce n'est ni protéger l'environnement ni la santé. C'est déplacer le coût et faire payer la facture à ses propres producteurs.
Dans ce cadre, promettre « plus de contrôles » ne suffit pas. Il faut admettre que les règles existantes ne sont déjà pas appliquées et que, sans rupture, les nouvelles règles finiront au même endroit : dans les discours. Quand les gouvernements affichent leur soutien aux agriculteurs mais restent incapables de faire respecter leurs propres normes, on ne peut pas s'étonner que la colère gagne.
Défense et économie : une seule chaîne de vulnérabilités
Une autre faiblesse est trop souvent occultée : la dépendance extérieure des filières agricoles.
Si une part importante des pièces détachées des machines agricoles vient d'Asie, une crise géopolitique peut bloquer la maintenance, donc la production. La pandémie l'a montré avec brutalité : dès que les flux se grippent, chacun agit pour soi et la coordination européenne devient un slogan.
Si une part importante des pièces détachées des machines agricoles vient d'Asie, une crise géopolitique peut bloquer la maintenance, donc la production. La pandémie l'a montré avec brutalité : dès que les flux se grippent, chacun agit pour soi et la coordination européenne devient un slogan.
En situation de crise longue, la logistique devient un front. Et la défense ne se limite pas à l'armée : c'est la continuité des approvisionnements, la capacité de réparer, produire, distribuer.
Une stratégie militaire qui n'intègre pas la résilience alimentaire et industrielle n'est qu'un décor.
Une stratégie militaire qui n'intègre pas la résilience alimentaire et industrielle n'est qu'un décor.
Scénarios économiques : prix, médicaments, fracture sociale
Le sujet déborde l'agriculture. La même logique vaut pour les médicaments, l'énergie, les données.
Si les États-Unis poussent à une hausse des prix des médicaments en Europe, le risque n'est pas théorique : c'est la soutenabilité des systèmes de santé et, derrière, la cohésion sociale. Quand l'économie est guidée par la rente et la conquête de marché, la sanction arrive dans la vie quotidienne : soins plus chers, services plus faibles, inégalités plus dures. Et plus la société se fragilise, plus elle devient vulnérable aux crises.
Si les États-Unis poussent à une hausse des prix des médicaments en Europe, le risque n'est pas théorique : c'est la soutenabilité des systèmes de santé et, derrière, la cohésion sociale. Quand l'économie est guidée par la rente et la conquête de marché, la sanction arrive dans la vie quotidienne : soins plus chers, services plus faibles, inégalités plus dures. Et plus la société se fragilise, plus elle devient vulnérable aux crises.
Dans cette architecture, l'agriculture est un pilier : si la capacité de nourrir et de stabiliser un pays se fissure, tout le reste devient plus coûteux, plus conflictuel, plus instable.
Géopolitique et géoéconomie : une Europe sans unité stratégique
Le problème de fond est que l'Europe ne se comporte pas comme un acteur stratégique unifié. Chaque État membre défend ses avantages, parfois au détriment des autres, et la rhétorique communautaire recouvre des rivalités très concrètes. Dans ce vide, les accords commerciaux sont aussi des instruments de pression et d'influence, pas seulement des échanges de marchandises. Si l'on ne définit pas ce qu'il faut protéger et pourquoi, on finit par sacrifier l'essentiel.
Et l'essentiel, ici, est simple : garantir qu'un peuple puisse vivre sur son territoire, même quand le monde se ferme, quand les flux ralentissent, quand les tensions montent. Appeler cela souveraineté est presque élégant. En réalité, c'est la survie.
La bataille décisive : informer, choisir, sanctionner
Si la politique ne produit pas de vision, la société civile devient le dernier levier : informer, faire pression, exiger l'application des règles, et surtout utiliser le vote comme instrument de sanction. L'émotion devant les tracteurs ne suffit pas. Il faut transformer ce soutien en choix politique durable : récompenser ceux qui défendent la continuité du pays et sanctionner ceux qui échangent l'intérêt collectif contre la promesse abstraite du marché.
Au bout du compte, la guerre qui nous concerne n'est pas celle qu'on agite dans les discours. C'est celle qui passe par l'assiette, par la santé, par la capacité à tenir quand le monde cesse d'être confortable. Là, il n'y a pas de slogans. Il n'y a qu'une alternative : anticiper, ou payer.
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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