Intelligence des Territoires, PME, ETI

Municipales 2026 : Entre la campagne et le mandat, le grand écart des réalités territoriales. Patrice Schoch


Jacqueline Sala
Lundi 16 Février 2026


Les stratégies électorales, les rencontres de terrain et la complexité réelle des territoires : pourquoi l'intelligence territoriale doit combler le fossé entre promesses et gouvernance quotidienne.



Municipales 2026 : Entre la campagne et le mandat, le grand écart des réalités territoriales. Patrice Schoch
Pourquoi les campagnes municipales passent‑elles à côté de la réalité des habitants ? Analyse des biais, des publics invisibles et des outils d’intelligence territoriale pour mieux comprendre et gouverner les territoires.

La fracture silencieuse entre discours de campagne et vies réelles

Le 10 mars 2026, trois scènes se jouent simultanément. Au siège d'un parti national, le responsable de la stratégie municipale présente le bilan devant une carte de France constellée de punaises de couleur : centaines de têtes de liste investies, cibles prioritaires identifiées, message cadré. L'objectif est clair : ancrage territorial pour préparer les échéances nationales.
 
Dans une commune de 15 000 habitants, à quelques kilomètres de là, un candidat présente son programme devant 80 personnes. Moyenne d'âge : 62 ans. On y croise des retraités propriétaires du centre-ville, des militants associatifs, quelques enseignants. Absents : les jeunes ménages avec enfants, les salariés précaires, les commerçants qui ferment à 19h, les agriculteurs qui habitent trop loin.
 
Au même moment, sur le marché hebdomadaire, une candidate fait du porte-à-porte. En trois heures : 47 contacts, 12 conversations réelles. Sur … 12 000 électeurs. Le problème ? Ces trois réalités ne se parlent jamais. Les stratégies nationales ignorent les contraintes locales. Les campagnes de terrain ne touchent qu'une fraction des habitants. Et la complexité territoriale réelle reste invisible aux deux.
 

L'illusion du consensus

Les enquêtes pré-électorales mesurent des positions abstraites sur des politiques générales. « Êtes-vous favorable à la transition écologique ? » Réponse : 72% oui. C'est rassurant pour les candidats. Mais ces sondages ne mesurent jamais les contradictions internes qui émergent face à des modalités concrètes.
 
Prenons Marie, 42 ans, qui a coché « oui » à toutes les questions écologiques. Les études enregistrent son rôle de citoyenne responsable. Pourtant, Marie est aussi une salariée précaire qui travaille à 25 km de chez elle en diesel 2016, faute d'alternative. C'est également une commerçante du centre-ville, dépendante du stationnement client. Une mère de famille qui jongle avec trois trajets scolaires quotidiens. Une contribuable…

Pendant la campagne, la candidate croise Marie au marché. Deux minutes d'échange sur la qualité de vie, les espaces verts. Impression positive. Trois mois après l'élection, annonce d'une Zone à Faibles Émissions stricte dès septembre. Marie bascule immédiatement en opposante. Ce n'est pas de l'incohérence. Ses autres rôles n'avaient simplement jamais été activés pendant la campagne.
 

Le biais des disponibles

Plus la ville est grande, plus il devient impossible de rencontrer « les gens ». Dans une commune de 50 000 habitants, le contact direct relève de l'impossibilité mathématique. Les candidats ne rencontrent donc pas « les habitants » mais certaines catégories surreprésentées dans l'espace public de campagne.
 
Des recherches récentes sur l'intelligence territoriale (*) révèlent ce biais structurel. Les retraités propriétaires sont très accessibles, disponibilité maximale. Les militants associatifs aussi, portés par leurs réseaux mobilisés. En revanche, les pendulaires, ceux qui effectuent chaque jour un aller‑retour entre leur domicile et leur lieu de travail, sont absents du territoire en journée. Les jeunes parents subissent des contraintes horaires insurmontables. Les salariés précaires cumulent les activités. Les agriculteurs manquent de temps, habitent trop loin. Les ménages en précarité pratiquent l'évitement par méfiance.

Résultat : sur l'ensemble des catégories de population présentes sur un territoire, la campagne électorale n'en touche réellement qu'un petit nombre. Les autres sont bien là. Elles seront impactées par les politiques municipales. Mais elles restent silencieuses pendant la campagne.
(*) Prochaine communication scientifique au Symposium de Management Public du 1er au 3 juin 2026. Schoch, P. ; Kefi, M.K. ; Du Castel, V. et Baron, F. (2026). Vers un Système d’Intelligence Augmentée territorial : des ontologues sociotechniques aux jumeaux numériques des parties prenantes ».

Le piège de la confirmation

Ce biais produit un mécanisme de confirmation particulièrement pernicieux. Le candidat rencontre majoritairement des retraités disponibles, des militants mobilisés, des classes moyennes engagées. Il en tire une interprétation rassurante : « Les habitants soutiennent mon programme ambitieux. » La réalité non vue ? Les pendulaires dépendants de leur voiture n'étaient pas aux réunions publiques.

Trois mois après l'élection, 600 personnes manifestent leur mécontentement contre la Zone à Faibles Émissions. Un élu confiera, sous couvert d'anonymat : « Pendant la campagne, tout le monde me disait qu'il fallait vraiment agir pour l'écologie. Et puis, ce mécontentement massif. Mais où étaient-ils avant ? » La réponse est simple. Au travail. Dans les trajets. À gérer les enfants. Invisibles pendant la campagne, mais bien majoritaires sur le territoire.
 

Une autre approche est possible

Certains chercheurs travaillent sur des outils d'intelligence territoriale permettant de cartographier la diversité réelle des populations avant la campagne. L'idée :  identifier qui est accessible et qui ne l'est pas, qui sera fortement impacté par telle ou telle mesure, quels rôles multiples incarnent les habitants.
 
Cette approche changerait radicalement la donne. Plutôt qu'un slogan général comme « Nous ferons de notre ville une référence en mobilité durable » qui active le rôle « citoyen écologiste » chez tout le monde, on obtiendrait une communication plus honnête : « Nous déploierons une Zone à Faibles Émissions sur trois ans, avec un accompagnement différencié : aides renforcées pour les salariés périurbains, solutions de mobilité alternative pour les familles, adaptation progressive pour les commerçants. »

Même objectif, même budget. Mais la seconde formulation reconnaît explicitement les contradictions et les rôles multiples. La première génère, après l'élection, un sentiment de trahison. La seconde produit une reconnaissance de cohérence.
 
 

Voir pour gouverner

Les campagnes électorales mesurent beaucoup. Sondages, intentions de vote, taux de participation. Mais elles n'écoutent pas la complexité territoriale réelle. Elles reproduisent l'angle mort des outils de pilotage classiques : capturer les positions explicites sans saisir les dynamiques sous-jacentes.
 
L'intelligence territoriale n'est pas un gadget pour technocrates. C'est un outil de lucidité politique. Pour voir les invisibles de la campagne. Pour anticiper les rôles multiples des habitants. Pour ajuster les promesses aux réalités vécues. Pour communiquer honnêtement sur les contradictions inévitables.

Car entre les applaudissements des 80 personnes en réunion publique et la réalité d'un territoire de 12 000 électeurs aux vies multiples, il y a un gouffre. Gouverner, c'est d'abord voir. Et pour voir, il faut savoir qui ne vient jamais aux réunions publiques. Et surtout, pourquoi.
 

A propos de...

Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.