Géopolitique

Netanyahu et la guerre contre les appareils : quand le renseignement devient un butin politique


Giuseppe Gagliano
Jeudi 21 Mai 2026


Alors qu’Israël affronte ses ennemis extérieurs, une autre bataille se joue dans l’ombre : celle que Benjamin Netanyahu mène contre ses propres services de renseignement. En remodelant le Shin Bet et le Mossad pour en faire des instruments dociles, le premier ministre redéfinit l’équilibre interne de l’État hébreu et fait entrer le pays dans une ère où la loyauté au chef prime sur l’expertise sécuritaire. Une mutation silencieuse, mais aux conséquences potentiellement historiques.



Netanyahu et la guerre contre les appareils : quand le renseignement devient un butin politique

Shin Bet et Mossad sous pression : Israël entre dans l'ère de la fidélité au chef

En Israël, il n'y a pas seulement une guerre extérieure. Il existe une guerre plus silencieuse, moins spectaculaire, mais peut-être encore plus décisive : celle qui se joue à l'intérieur de l'État, dans ses appareils de sécurité, dans ses services secrets, dans les lieux où se forment les évaluations stratégiques et où se décide si la politique doit être informée, freinée, corrigée ou simplement suivie.

Benjamin Netanyahu semble avoir choisi. Il ne veut plus d'un renseignement qui lui dise ce qu'il ne veut pas entendre. Il veut un renseignement qui confirme sa ligne, qui accompagne sa stratégie, qui n'oppose pas de doutes professionnels à la politique de la guerre permanente. Le résultat est une transformation profonde de l'État hébreu : non plus seulement un gouvernement qui utilise les services, mais un gouvernement qui veut les refaire à son image.

Le nœud est notable parce qu'Israël, plus que beaucoup d'autres pays, vit de la qualité de ses appareils. Shin Bet, Mossad, renseignement militaire, forces armées : pendant des décennies, ils n'ont pas seulement été des instruments de défense, mais aussi des lieux d'élaboration stratégique, des contre-pouvoirs informels, des réserves de rationalité opérationnelle face aux passions de la politique. En l'absence d'une Constitution pleinement structurante et de contrepoids institutionnels solides, les bureaucraties de sécurité ont souvent représenté une forme d'équilibre. Pas toujours démocratique, pas toujours transparente, mais réelle.

Netanyahu entend briser cet équilibre. Son idée est simple et radicale : si les appareils ne partagent pas la ligne du gouvernement, il faut changer les appareils.

La guerre permanente comme assurance politique

Le point de départ est la vision du premier ministre. Pour Netanyahu, Israël ne peut plus se permettre des guerres limitées, des opérations brèves, des frappes chirurgicales suivies d'un retour à la gestion ordinaire du conflit. La période ouverte par le 7 octobre a produit un changement psychologique et politique : la sécurité absolue est désormais posée comme objectif, même si la sécurité absolue n'existe pas.

De là naît une doctrine implicite : éliminer les menaces, vider les territoires hostiles, créer des zones de sécurité, frapper en profondeur, ne plus accepter la logique d'une dissuasion fragile. Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran : tout est intégré dans un cadre unique. Israël ne doit plus coexister avec ses ennemis, il doit les rendre incapables de nuire. C'est un projet qui séduit une partie de l'opinion publique traumatisée, mais qui risque d'entraîner l'État dans une guerre sans fin.

Pour Netanyahu, cette guerre permanente possède aussi une fonction personnelle. Tant qu'Israël est en état d'urgence, le chef reste indispensable. Tant que la menace est existentielle, toute opposition peut être décrite comme irresponsable. Tant que le pays combat, les procès, les enquêtes, les responsabilités politiques et morales du 7 octobre sont reportés, relativisés, absorbés par la nécessité supérieure de la sécurité.

Mais pour rendre cette ligne crédible, il faut un appareil qui ne la sabote pas de l'intérieur. C'est ici qu'entrent en scène le Shin Bet et le Mossad.

Le Shin Bet et la chute de Ronen Bar

La première cible a été le Shin Bet, le service intérieur chargé de la sécurité domestique, de l'antiterrorisme, du contrôle des territoires et de la prévention des menaces internes. Ronen Bar, à la tête du service depuis 2021, était devenu un problème pour Netanyahu. Non seulement à cause de l'échec du 7 octobre, qui a ébranlé tout le système de sécurité israélien, mais parce que Bar ne semblait pas disposé à transformer le service en instrument politique de la guerre infinie.

Lorsque la stratégie israélienne a commencé à s'orienter vers l'occupation prolongée de Gaza, l'élargissement des opérations et l'hypothèse d'annexion de parties des territoires palestiniens, Bar a exprimé des réserves. Il ne s'agissait pas de pacifisme. Le Shin Bet n'est pas une organisation pacifiste. Il s'agissait plutôt d'une évaluation professionnelle : franchir certaines limites pouvait transformer la sécurité israélienne en tâche morale et stratégique, en aggravant le conflit au lieu de le contenir.

À cela s'ajoutait une question encore plus sensible : les enquêtes sur ce qu'on a appelé le Qatargate, c'est-à-dire les flux d'argent passés par le Qatar et arrivés jusqu'au Hamas, avec le soupçon que, dans le système politique israélien, certains avaient fermé plus d'un œil. Pour Netanyahu, un Shin Bet qui enquête trop près du cœur du pouvoir devient intolérable.
Bar est donc écarté. À sa place arrive David Zini.

David Zini : l'outsider parfait pour changer le service intérieur

Le choix de Zini est significatif. Il ne vient pas du Shin Bet, il n'en connaît pas de l'intérieur la culture opérationnelle, il n'appartient pas à la tradition professionnelle du service. C'est un outsider. Mais précisément cette lacune devient, aux yeux de Netanyahu, une qualité. Un chef formé dans l'organisation aurait pu en défendre les pratiques, les limites, la mémoire institutionnelle. Un homme extérieur et politiquement proche peut au contraire en redéfinir la posture.

Zini est décrit comme une figure idéologiquement dure, proche de l'univers du nationalisme religieux, enracinée dans une vision des territoires comme espace non négociable. Sous sa direction, le Shin Bet change de ton. La distinction entre terrorisme et criminalité palestinienne tend à disparaître. Toute organisation criminelle palestinienne peut être traitée comme une structure terroriste. Cela signifie élargir énormément le champ d'intervention du service intérieur, le transformant en police politique et préventive capable de pénétrer chaque pli de la vie palestinienne.

C'est un choix cohérent avec la transformation de la Cisjordanie en zone de sécurité permanente. Si chaque déviance, chaque réseau criminel, chaque forme d'organisation palestinienne peut être lue comme une menace terroriste, alors le Shin Bet devient l'instrument de la gestion totale. Non plus seulement antiterrorisme, mais contrôle social.

Le deuxième changement concerne la peine de mort pour les terroristes islamistes. Historiquement, une partie importante des appareils israéliens a regardé cette mesure avec scepticisme, craignant la production de martyrs et l'augmentation de la radicalisation. Zini, lui, s'aligne sur la droite la plus dure. Le langage change également : la Cisjordanie redevient Judée-Samarie, tandis que la violence des colons perd du poids dans la grammaire officielle et se trouve réduite à de simples frictions. Les mots ne sont pas des détails : ils préparent la politique.

Le troisième point est encore plus politique. Les enquêtes gênantes sont refroidies, tandis que Netanyahu obtient du nouveau climat sécuritaire une protection indirecte même sur le plan judiciaire. Si le premier ministre est toujours exposé à la menace ennemie, même le tribunal peut devenir un risque. C'est le renversement de l'État de droit : ce n'est plus le pouvoir qui doit se présenter devant la loi, c'est la loi qui doit s'adapter à l'urgence du pouvoir.

Le Mossad comme second front

Mais prendre le Shin Bet ne suffit pas. Si l'objectif est de transformer la doctrine stratégique d'Israël, il faut aussi contrôler le Mossad. Ici, la question est encore plus délicate. Le Mossad n'est pas seulement un service extérieur. Il est l'un des piliers du mythe national israélien : audace, pénétration, opérations clandestines, éliminations ciblées, réseaux mondiaux, protection des Juifs dans le monde, capacité de frapper loin.

Le rapport entre Netanyahu et le Mossad se fissure après le 7 octobre, lorsque le premier ministre attribue au renseignement la responsabilité de ne pas avoir prévu l'attaque du Hamas. Il s'aggrave ensuite avec les opérations les plus controversées, notamment celles qui impliquent le Qatar et la tentative de frapper des émissaires du Hamas à Doha. Il explose enfin sur la question iranienne, lorsque Netanyahu invoque un changement de régime et accuse implicitement les services de ne pas avoir réussi à le produire.

Le directeur David Barnea n'est pas chassé de manière traumatique, mais sa succession devient un terrain d'affrontement. Netanyahu exige de choisir directement le nouveau chef, rompant avec la pratique selon laquelle le directeur sortant contribue à indiquer une liste de candidats. Le choix se porte sur Roman Gofman.

Roman Gofman et le problème de la confiance

Gofman, comme Zini, n'est pas un produit organique du service qu'il devrait diriger. Il n'a pas une longue expérience au Mossad. Il a été secrétaire militaire du premier ministre, il est donc avant tout un homme proche de la sphère politique de Netanyahu. C'est là tout le point. Dans une structure comme le Mossad, la confiance est essentielle. Les agents risquent leur vie parce qu'ils croient que l'organisation les protégera, que le directeur connaît le métier, que la chaîne de commandement ne les sacrifiera pas pour des raisons de convenance politique.

Si le chef du Mossad est perçu comme plus fidèle au premier ministre qu'à l'organisation, le dommage n'est pas bureaucratique. Il est opérationnel. La qualité du renseignement dépend de la confiance verticale et horizontale. Un agent clandestin ne peut pas opérer s'il pense être devenu un matériau sacrifiable dans la lutte politique intérieure. Un réseau à l'étranger ne peut pas fonctionner s'il craint que la prudence professionnelle soit remplacée par l'urgence idéologique.

Netanyahu semble accepter ce risque. Il préfère une direction peut-être moins expérimentée, mais plus contrôlable. La fidélité politique devient plus importante que la compétence spécialisée. C'est le signe typique des gouvernements qui entrent en conflit avec leurs propres appareils : ils ne veulent plus être servis par des professionnels autonomes, ils veulent être obéis par des fidèles.

Évaluation stratégique militaire : le risque de cécité opérationnelle

Sur le plan militaire, cette transformation est dangereuse. Israël a toujours fondé sa supériorité non seulement sur la technologie et le soutien américain, mais sur la qualité de son renseignement. Connaître l'ennemi, l'infiltrer, anticiper ses mouvements, comprendre sa langue, sa culture, ses divisions internes : telle était la vraie force israélienne.

Si le renseignement est politisé, il perd une partie de sa fonction essentielle : dire au pouvoir ce que le pouvoir ne veut pas entendre. Un service qui craint de contredire le chef devient moins utile. Un service qui interprète chaque donnée à la lumière de la ligne politique dominante devient plus vulnérable à l'erreur. Un service qui confond analyse et mobilisation idéologique risque de ne plus comprendre l'ennemi.

Un détail symbolique devient alors décisif : Zini et Gofman ne parlent ni arabe, ni farsi, ni anglais. Ce n'est pas seulement une lacune linguistique. C'est une métaphore stratégique. Si l'on ne connaît pas la langue de l'adversaire, on finit par le connaître seulement à travers des stéréotypes, des rapports filtrés, des catégories idéologiques. Or le renseignement vit précisément de la capacité à penser comme l'autre. Sans cette capacité, il ne reste que la force. Et la force, seule, suffit rarement.

Scénarios économiques : le coût caché de la guerre infinie

La ligne de la guerre permanente a aussi un coût économique énorme. Israël est une puissance technologique, financière et militaire, mais il n'est pas immunisé contre la pression. Mobilisation prolongée, incertitude des investissements, risque réputationnel, isolement diplomatique, hausse des dépenses militaires, tensions sociales, fuite des capitaux et des cerveaux : tout cela peut affaiblir le modèle israélien.

L'économie israélienne vit d'innovation, d'ouverture mondiale, de liens avec les États-Unis et l'Europe, de confiance des investisseurs, de stabilité institutionnelle. Si le pays apparaît de plus en plus dominé par une direction qui plie renseignement, justice et sécurité à sa propre survie politique, son image change. Les investisseurs ne craignent pas seulement la guerre ; ils craignent l'imprévisibilité du système.

De plus, le contrôle permanent de Gaza, l'expansion en Cisjordanie, la militarisation de la frontière libanaise et la tension avec l'Iran exigent des ressources croissantes. Chaque nouvelle zone de sécurité coûte des hommes, de l'argent, de la logistique, du renseignement, des munitions, de la technologie. La guerre infinie n'est pas seulement une doctrine : c'est un impôt permanent sur l'avenir du pays.

Évaluation géopolitique : Israël risque de rétrécir son horizon

Sur le plan géopolitique, Netanyahu semble poursuivre une sécurité absolue qui peut produire l'effet inverse. Si Israël exclut d'emblée la possibilité de comprendre le point de vue palestinien, arabe ou iranien, il reste prisonnier d'une logique purement coercitive. Mais la coercition peut gagner des batailles sans clore les conflits.

Le risque est qu'Israël devienne de plus en plus fort militairement et de plus en plus isolé politiquement. Il peut frapper Gaza, contenir le Hezbollah, bombarder la Syrie, saboter l'Iran, occuper des territoires, contrôler des frontières. Mais si chaque victoire ouvre un nouveau front, la supériorité devient usure. La puissance se transforme en siège.

La transformation des appareils en instruments fidèles au gouvernement réduit en outre la capacité de l'État à corriger ses erreurs. Les démocraties survivent aussi parce qu'elles possèdent des institutions capables de dire non. Si chaque institution est alignée, la décision devient plus rapide, mais aussi plus aveugle. Le pouvoir ne rencontre plus d'obstacles ; il rencontre seulement la réalité, souvent trop tard.

Le changement de régime intérieur

Le paradoxe est évident. Netanyahu combat les ennemis extérieurs au nom de la sécurité de l'État, mais, ce faisant, il modifie de l'intérieur la nature même de l'État. Les purges dans les services ne sont pas de simples nominations. Elles constituent un changement de régime silencieux. Elles n'abolissent pas formellement les institutions, mais elles en changent la fonction.

Elles ne détruisent pas le Shin Bet et le Mossad, mais elles les rendent plus dépendants du chef du gouvernement. Elles n'effacent pas la professionnalité, mais elles la subordonnent à la fidélité.

C'est là le vrai point politique. Israël risque de passer d'une sécurité fondée sur la compétence à une sécurité fondée sur l'obéissance. D'un renseignement capable d'interpréter l'ennemi à un renseignement chargé de confirmer une vision idéologique. D'un État qui utilise la force pour défendre son existence à un État qui utilise la menace permanente pour justifier sa transformation intérieure.

La question finale est brutale : à quoi sert de comprendre l'ennemi si l'on a décidé qu'on ne lui parlera jamais ? À quoi sert de connaître l'arabe et le farsi si le seul langage admis est celui de la force ? À quoi sert un service secret si sa mission n'est plus de découvrir la réalité, mais de protéger le récit du chef ?

C'est ici qu'Israël entre dans sa zone la plus dangereuse. Non parce qu'il manque d'armes. Non parce qu'il manque de technologie. Non parce qu'il manque d'alliés. Mais parce qu'il risque de perdre cette qualité qui avait rendu ses appareils redoutés et respectés : la capacité de regarder l'ennemi sans illusions, mais aussi sans aveuglement idéologique.

Netanyahu veut des services fidèles. Mais un État entouré d'ennemis n'a pas besoin de fidèles. Il a besoin de professionnels capables de dire la vérité, surtout lorsque la vérité dérange le pouvoir.

Sources

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels


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