Géopolitique

Ormuz, le baril et l'escalade: quand une guerre régionale menace l'économie mondiale

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Vendredi 20 Février 2026


Une éventuelle frappe américaine contre l'Iran ne se lit pas seulement en termes d'aviation, de missiles ou de diplomatie. Elle se lit dans les prix, dans les cargaisons, dans la nervosité des marchés. Le Golfe persique concentre un point de fragilité majeur: près de 18 millions de barils par jour y circulent, soit une part décisive de l'approvisionnement planétaire. À partir de là, une crise localisée peut devenir un choc global, avec un effet domino sur l'inflation, la croissance et la stabilité politique des pays importateurs.



Ormuz, le baril et l'escalade: quand une guerre régionale menace l'économie mondiale

La mécanique des marchés: la peur compte autant que la pénurie

Dans l'énergie, la psychologie pèse lourd. Une interruption, même limitée, déclenche des anticipations, des surcoûts d'assurance, des arbitrages de cargaisons. Il suffit parfois de quelques jours de tension pour que le marché intègre un risque durable. Les quatre scénarios ci-dessous correspondent à des niveaux différents d'escalade, mais tous ont un point commun: ils déplacent la bataille vers l'économie.

Scénario 1: couper le brut iranien, une pression forte mais réversible

Première hypothèse: empêcher l'Iran d'exporter, par un blocus, des saisies de pétroliers ou la neutralisation de Kharg, principal point de chargement. Environ 1,6 million de barils par jour seraient concernés, et ces volumes vont essentiellement vers la Chine.
 
L'effet principal serait un choc de prix par déplacement de la demande. Pékin chercherait des barils de substitution sur d'autres marchés, faisant monter les enchères et donc les cours mondiaux. On peut s'attendre à une hausse à deux chiffres par baril. L'opération resterait cependant modulable: si la pression politique change, la contrainte peut être levée, et le flux peut repartir sans destruction structurelle. Mais le signal serait puissant: la mer devient un instrument de sanction.

Scénario 2: l'Iran vise la circulation à Ormuz, le goulot d'étranglement devient l'arme

Deuxième hypothèse: Téhéran riposte en perturbant la navigation dans le détroit d'Ormuz, avec drones, missiles anti-navires, mines, vedettes rapides ou actions de harcèlement. Ici, la cible ne se limite plus au pétrole iranien: ce sont les exportations des monarchies du Golfe et de l'Irak qui passent par ce couloir étroit.
 
Le marché réagit alors violemment. Les primes de risque explosent, certains armateurs se retirent, la capacité de transport se contracte. Le baril peut franchir rapidement des seuils élevés, non seulement par manque de volumes, mais par raréfaction des navires disponibles et par flambée des coûts de couverture. Militairement, c'est la logique asymétrique: l'Iran n'a pas besoin de dominer la mer, il lui suffit d'y installer l'incertitude.

Scénario 3: frapper les installations iraniennes, transformer une crise en rupture longue

Troisième hypothèse: des attaques directes contre l'appareil pétrolier iranien, en priorité Kharg, ses lignes d'alimentation, certaines plateformes offshore et, éventuellement, des capacités de raffinage. La différence clé tient à la durée. Détruire une infrastructure, ce n'est pas suspendre un flux: c'est enlever une capacité du marché pour des mois, parfois davantage.
 
Au-delà des exportations, le risque porte aussi sur la production et sur l'équilibre interne iranien, notamment si des raffineries ou des sites logistiques sont touchés. Les marchés, eux, anticiperaient une spirale : si l'Iran est frappé, l'Iran cherchera une riposte plus coûteuse. Cette perspective suffit à pousser les cours au-delà de la barre psychologique des 100 dollars.

Scénario 4: attaquer les actifs du Golfe, la crise devient mondial

Quatrième hypothèse: l'Iran s'en prend directement aux infrastructures pétrolières des voisins du Golfe: champs, centres de traitement, terminaux, et surtout installations offshore qui servent de goulots d'exportation. Ici, on passe à l'échelle systémique. Selon les cibles et l'ampleur des dégâts, une fraction massive des 18 millions de barils par jour pourrait disparaître du marché.
 
Dans un tel cas, le baril pourrait connaître une flambée historique. Le point le plus inquiétant réside dans la réparabilité. Les installations à terre se réparent parfois relativement vite si la sécurité le permet, mais l'offshore est une autre histoire: logistique complexe, interventions délicates, délais longs. Et dans une crise, la sécurité n'est jamais acquise.

Le gaz liquéfié: l'angle mort qui peut faire exploser les factures

On parle beaucoup du pétrole, mais le gaz naturel liquéfié est tout aussi sensible. Le détroit d'Ormuz est une route essentielle pour les expéditions du Qatar, qui représentent des volumes considérables. Mines, attaques de méthaniers ou sabotage de terminaux suffiraient à désorganiser les livraisons. Effet immédiat: hausse du prix du gaz, donc de l'électricité, donc des coûts industriels et du pouvoir d'achat, y compris loin du Golfe.

Les routes de contournement: des soupapes trop étroites

On pourrait imaginer contourner Ormuz. Dans la réalité, les capacités alternatives absorbent seulement une part limitée des exportations. L'Arabie saoudite dispose d'un axe vers la mer Rouge, les Émirats d'un débouché vers Fujaïrah. Mais ces options ne remplacent pas l'artère principale, et plusieurs exportateurs n'ont quasiment aucune solution de repli. Pour le gaz qatari, la dépendance à Ormuz est encore plus nette.

Une dissuasion par le marché: l'énergie comme champ de bataille

Ces scénarios révèlent une vérité brute: l'énergie n'est pas un secteur parmi d'autres, c'est une dimension stratégique. Washington peut frapper l'Iran, mais l'Iran peut rendre l'addition insupportable pour l'économie mondiale. C'est une dissuasion par les prix, par les assurances, par la peur.
 
Au final, la ligne de front n'est pas seulement sur les cartes militaires: elle est sur les écrans des traders, dans les budgets des ménages, dans les calculs des gouvernements. Une crise au Golfe se mesure en barils, mais elle se paie en inflation, en croissance perdue et en tensions sociales.

Sources


A propos de...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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