Une démocratie locale en perte de souffle
La démocratie locale s’essouffle. La participation recule. La chose publique se délite. Une minorité décide trop souvent pour la majorité, pendant que la défiance s’installe et que l’intérêt pour les biens communs s’érode. Dans le même temps, les crises écologiques, sociales et démocratiques ne sont plus abstraites : elles impactent le quotidien, les corps, les habitats, les activités.
Continuer à gérer les villes comme avant n’est plus une option. On ne peut plus réparer à la marge, on doit refonder en profondeur la manière dont nous faisons territoire.
Sortir de la logique du client et du produit
Les habitants ne sont pas des clients. Et un territoire n’est pas un produit. Réduire la relation entre institutions et habitants à une logique de service ou de satisfaction est une impasse. Cela affaiblit le sens de l’action publique et déresponsabilise chacun. Les habitants ne doivent pas “consommer” leur ville, mais y prendre part. De la même manière, les collectivités ne doivent pas “gérer des publics”, mais créer de réels espaces de dialogue et faire alliance avec celles et ceux qui composent le territoire.
Reconnaître l’expertise d’usage des habitants
Nous avons une certitude : on ne transformera pas les villes et les villages sans celles et ceux qui les vivent. Habiter un territoire, c’est en éprouver chaque jour ses fonctionnements, les manques, les fragilités et les potentiels. Ce vécu constitue un savoir précieux, trop souvent relégué à la marge des décisions. Aucune transition ne tiendra si elle se construit sans les habitants, sans leur contribution.
C’est pourquoi nous défendons une exigence : créer des villes et des villages qui prennent soin. Prendre soin des personnes, des liens sociaux, des écosystèmes, des usages du quotidien. Prendre soin, ce n’est pas corriger après coup, mais prévenir, écouter, comprendre, agir ensemble. L’urbanisme, la santé, la mobilité, l’accès aux services, la nature en ville, la qualité du logement sont indissociables.
Des habitants partenaires plutôt que spectateurs
Face à ces constats, une évidence s’impose : les habitants doivent être considérés comme des partenaires. Les “habitants partenaires” sont reconnus pour leur expertise d’usage et leur engagement dans la durée. Ils coopèrent avec les élus, les agents, les partenaires publics et associatifs pour améliorer concrètement les projets, les services et les politiques locales.
Des habitants volontaires, nous en avons rencontrés beaucoup. Celles et ceux qui interpellent à travers des expositions racontant ce qu’il se passe dans les immeubles, ceux qui conçoivent une autre partie de la ville et comprennent les enjeux du quartier, ceux qui participent aux balades urbaines et aux ateliers de diagnostic partagé, ceux qui viennent planter pendant un chantier participatif.
Mais nous n’avons pas encore rencontré celles et ceux qui osent se mettre au niveau des habitants et partager un peu de leur savoir pour qu’ils puissent faire partie de l’équipe projet. Pour qu’en prenant part à cette équipe, les habitants, dans une posture d’experts de l’usage et d’intérêt pour le bien commun, puissent contribuer à la définition des objectifs en comprenant les enjeux de chacun autour de la table.
Des expérimentations qui montrent la voie
Au quartier du Petit Séminaire à Marseille, l’un des dix sites de la consultation internationale « Quartiers de demain », les choses ont commencé à bouger. Cette démarche, lancée par l’État, a constitué un laboratoire singulier pour tester une autre façon de faire projet urbain en mobilisant les habitants dès le concours d’architecture ou de paysage. Le lancement de la phase de concours a eu lieu sur place, en rencontrant les habitants avant même d’arpenter le terrain, et en travaillant avec eux dès le premier instant, du diagnostic partagé à l’évaluation des projets des candidats. Les habitants avaient même été formés une journée pour comprendre ce que l’on attendait d’eux.
On aurait aimé que les apprentissages puissent être capitalisés, mais le budget de l’État ne financera plus « Quartiers de demain ». Gâchis, sans doute, mais des micro-projets portés par les habitants émergent déjà, nés de leur rencontre dans ces jurys citoyens et de l’envie de futur souhaitable que cette participation a fait naître.
Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres : réseaux d’habitants acteurs, coopératives d’actions, co-gestion d’équipements, projets collectifs de quartier. Ils restent trop rares, mais partout où ils existent, l’action publique gagne en pertinence, en efficacité et en légitimité, et le territoire en dynamique collective.
Choisir la coopération pour renforcer la démocratie
Nous appelons les décideurs et acteurs des territoires à faire un choix. Le choix de la coopération plutôt que de la verticalité. Le choix de cadres clairs, de moyens réels et d’une reconnaissance pleine des habitants partenaires.
Faire des habitants des partenaires n’est pas un risque. C’est une condition de résilience démocratique. Une opportunité à saisir.
A propos de
Annabelle Puget est designer et architecte.
Elle a co-fondé le Collectif(s) Créatif(s) des Territoires avec Nicolas Le Berre et Lena Bouzemberg, avec qui elle a contribué aux missions « Quartier de Demain » de Manosque et Marseille, ainsi que Renaud Pons (membre u Collectif(s) implanté localement).
Annabelle Puget | LinkedIn
Le Collectif(s) Créatif(s) des Territoires est un groupement de professionnels de l’intelligence collective et du design qui accompagne, au quotidien, les acteurs des territoires (collectivités territoriales, services de l’Etat, bailleurs sociaux, entreprises, associations…) dans l’émergence et l’animation de projets collectifs et de coopération, en réponse à un défi local. Le collectif anime aussi une communauté apprenante, à l’échelle nationale, pour favoriser l’échange, la formation et les réflexions communes pour monter en compétences sur ces démarches.

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