STRATEGIES

Paris dit adieu à Teams: la souveraineté numérique devient une discipline d'État

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Samedi 7 Février 2026


En remplaçant Teams, Zoom et l’ensemble des solutions américaines de visioconférence par une plateforme nationale fondée sur du code ouvert, Paris transforme la souveraineté numérique en politique d’État. Derrière ce choix radical, un mélange de sécurité nationale, de droit extraterritorial et de stratégie industrielle qui redéfinit la manière dont l’administration européenne pense ses outils numériques.



Paris dit adieu à Teams: la souveraineté numérique devient une discipline d'État
La France remplace Teams et Zoom par une suite numérique souveraine. Entre sécurité, droit et stratégie industrielle, Paris redéfinit son autonomie numérique.

Le jour où le slogan devient procédure

Le 26 janvier 2026, le ministre français de la Fonction publique David Amiel a annoncé le remplacement intégral de Microsoft Teams, Zoom, Webex, Google Meet et GoTo Meeting dans l'administration publique française.

À leur place, une solution unique: Visio, fondée sur du code ouvert et hébergée sur une infrastructure d'informatique en nuage entièrement française. Objectif: d'ici 2027, deux cent mille agents devront l'utiliser comme outil exclusif pour les visioconférences de l'État. Les chiffres de l'expérimentation rendent le choix difficilement réversible : des dizaines de milliers d'utilisateurs déjà actifs et une liste d'administrations qui, l'une après l'autre, ferment leurs contrats avec les solutions étrangères.
Le signal le plus politique est que le ministère des Armées figure parmi les premiers à migrer.
 

Le nœud juridique: quand la loi américaine sur les données devient un enjeu de défense

La France ne parle pas d'un risque théorique, elle parle de juridiction.

Le CLOUD Act permet aux autorités américaines de réclamer des données détenues par des entreprises américaines même si les serveurs sont physiquement en Europe. Concrètement: documents, métadonnées, enregistrements, carnets d'adresses et flux de travail peuvent se retrouver dans une chaîne d'accès qui ne dépend pas du droit français ou européen. L'épisode qui a joué un rôle d'électrochoc, en 2025, est le blocage temporaire du compte de messagerie du procureur de la Corte penale internazionale Karim Khan lors d'une phase de tension politique liée à des sanctions américaines.
Même sans établir un lien direct, l'effet de perception est considérable: si cela peut arriver à une institution mondiale, cela peut arriver à un ministère.

Industrie et certifications: la souveraineté comme chaîne maîtrisée

Visio est hébergée dans les centres de données de Outscale, filiale de Dassault Systèmes, avec la certification SecNumCloud délivrée par ANSSI. C'est le cœur de la décision : il ne suffit pas de « garder les données en Europe » si elles restent exposées à une juridiction extraterritoriale; il faut une filière nationale, contrôlable, vérifiable, défendable.

Ce n'est pas qu'une visioconférence : une suite publique intégrée

Visio n'est que la partie la plus visible d'un projet plus large porté par la direction interministérielle du numérique DINUM : la Suite Numérique.

Messagerie sécurisée, outils collaboratifs, stockage, gestion des données et assistant fondé sur l'intelligence artificielle développé avec Mistral AI. La logique est simple: la souveraineté numérique n'est pas une application isolée, c'est un écosystème complet ; sinon, les agents continueront d'utiliser des outils externes pour des fonctions essentielles.
La France cherche à réintégrer aussi les briques d'automatisation et de traitement, en articulant État, recherche et industrie.
 

Effet domino européen: du choix politique au calcul stratégique

La France n'est pas un cas isolé.

Dans Schleswig-Holstein, une région allemande a remplacé la suite Microsoft par des alternatives à code ouvert sur des dizaines de milliers de postes, en mettant en avant économies structurelles et contrôle technologique. En Austria, le ministère de l'Économie a migré vers Nextcloud en invoquant explicitement le contrôle des données. Le Parlamento europeo appelle à identifier les dépendances critiques et à construire des instruments normatifs dédiés. La thèse s'impose : si l'essentiel de l'infrastructure numérique dépend d'acteurs non européens, ce n'est pas un sujet informatique, c'est un sujet stratégique.

Coûts et commandement: la facture cachée de la fragmentation

L'argument sécuritaire pèse, mais l'argument économique verrouille la décision.

Paris met en avant les économies de licences et, surtout, un gain organisationnel : moins de plateformes différentes signifie plus d'interopérabilité, moins de frictions, moins de « tour de Babel » ministérielle. La dépense la plus coûteuse n'est pas la licence, c'est le désordre opérationnel qui fragilise les processus et expose les données.
 

L'Italie : le contenant existe, le contenu manque

Rome a lancé un parcours d'infrastructure avec le Polo Strategico Nazionale, soutenu par TIM, Leonardo, CDP Equity et Sogei.

Mais la leçon française est que l'infrastructure est nécessaire sans être suffisante. Si, au dessus des centres de données, continuent de fonctionner des plateformes soumises à des juridictions externes, la souveraineté reste incomplète. Il manque une suite applicative publique intégrée, avec des outils uniques pour visioconférence, messagerie et collaboration documentaire. Sans cela, le nuage « souverain » risque de n'être qu'un contenant qui héberge des dépendances.

2026, année charnière

La France a transformé la souveraineté numérique en politique industrielle et en posture de sécurité: filière nationale, certifications, migration obligatoire, intégration avec l'industrie stratégique.

Le message implicite est dur : les tensions transatlantiques ne sont plus une hypothèse lointaine, et la dépendance technologique n'est pas neutre. Si Paris choisit de se « désintoxiquer », c'est qu'elle considère la dépendance comme une vulnérabilité. Rome ferait bien de lire cette décision pour ce qu'elle est : non pas un changement d'outil, mais un changement de doctrine.

A propos de l'auteur

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Sources

  1. https://numerique.gouv.fr/sinformer/espace-presse/souverainete-numerique-etat-visio-solution-visioconference-agents-publics/
  2. https://presse.economie.gouv.fr/?p=169175
  3. https://lasuite.numerique.gouv.fr/
  4. https://lasuite.numerique.gouv.fr/produits/visio
  5. https://lasuite.numerique.gouv.fr/services/grist
  6. https://tchap.numerique.gouv.fr/about/securite/
  7. https://beta.gouv.fr/startups/suite-numerique.html
  8. https://en.outscale.com/press-releases/archives/outscale-the-first-cloud-qualified-with-secnumcloud-3-2/
  9. https://www.ft.com/content/4914b8d9-4066-4d5d-ade0-50364b3c68e4
  10. https://www.techradar.com/pro/security/zut-alors-french-government-to-ditch-zoom-and-microsoft-teams-in-favor-of-homegrown-tech-following-security-and-snooping-fears
  11. https://www.thenationalnews.com/news/europe/2026/01/27/french-government-to-replace-zoom-and-teams-with-home-grown-visio-platform/
  12. https://www.usine-digitale.fr/souverainete/la-suite-numerique-letat-ambitionne-de-batir-une-alternative-souveraine-credible-face-aux-grandes-suites-bureautiques-americaines.EAX2IPKLWRDRVL25FKZUJV3U2E.html
  13. https://www.banquedesterritoires.fr/face-laugmentation-des-licences-de-microsoft-la-bureautique-libre-pousse-son-avantage
  14. https://table.media/assets/europe/european-parliament-resolution-of-22-january-2026.pdf
  15. https://www.heise.de/en/news/Digital-liberation-EU-Parliament-calls-for-detachment-from-US-tech-giants-11151222.html
  16. https://www.euractiv.com/news/the-german-state-pioneering-digital-sovereignty/
  17. https://blog.documentfoundation.org/blog/2025/03/13/updates-on-schleswig-holstein-moving-to-libreoffice/
  18. https://www.orrick.com/en/Insights/2018/04/The-CLOUD-Act-Explained
  19. https://www.exoscale.com/blog/cloudact-vs-gdpr/