Intelligence artificielle

Pax Silica* : la nouvelle architecture de la guerre économique à l'ère de l'IA.

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Dimanche 11 Janvier 2026


Sous couvert de sécuriser les chaînes de l’intelligence artificielle, Washington construit avec Pax Silica une architecture de puissance qui transforme les semi‑conducteurs, les métaux critiques et le cloud en instruments de contrôle géopolitique. Une mondialisation compartimentée émerge, où la confiance devient un outil d’exclusion et où l’économie se militarise à nouveau.



Pax Silica* : la nouvelle architecture de la guerre économique à l'ère de l'IA.
* « Pax Silica » désigne une paix imposée ou structurée par le silicium, c’est‑à‑dire par les technologies qui reposent sur les semi‑conducteurs et l’intelligence artificielle.

Du pétrole aux puces, le basculement stratégique

« Si le XXᵉ siècle reposait sur le pétrole et l'acier, le XXIᵉ siècle repose sur l'informatique et les minerais qui l'alimentent ».

Cette formule, attribuée à un haut responsable américain, résume la logique de Pax Silica : l'initiative par laquelle les États-Unis entendent réorganiser les chaînes d'approvisionnement de l'intelligence artificielle et les transformer en instruments de puissance. Il ne s'agit ni d'un traité ni d'une alliance classique, mais d'un cadre politique destiné à redessiner en profondeur l'économie mondiale.

La "paix" armée de la technologie

 
Derrière le latin rassurant – pax pour la stabilité, silica pour l'univers des semi-conducteurs – se profile l'ossature d'une nouvelle Guerre froide. L'enjeu n'est plus seulement de concurrencer, mais de sélectionner : définir qui est « fiable », quelles technologies sont « sensibles », quels flux peuvent circuler et lesquels doivent être bloqués. La sécurité économique cesse ainsi d'être synonyme de marché pour devenir une question d'alignement stratégique.
 
La composition du groupe n'est pas fortuite. Aux partenaires atlantiques traditionnels s'ajoutent des acteurs clés de l'Indo-Pacifique et du Moyen-Orient, avec Israël promu au rang de nœud stratégique de la nouvelle économie de l'IA. L'absence la plus éloquente reste celle de la Chine.

La confiance comme instrument d'exclusion

Le cœur de Pax Silica est conceptuel avant d'être industriel. Harmoniser le langage du « risque » revient à intégrer l'exclusion au cœur même des politiques publiques. Métaux critiques, semi-conducteurs avancés, infrastructures cloud et câbles sous-marins sont requalifiés en actifs stratégiques, soustraits à la neutralité du commerce pour être intégrés à la logique de la sécurité nationale.
 
La résilience ne se mesure plus à la capacité d'un système à s'adapter au marché, mais à sa loyauté envers un ordre stratégique donné. C'est le passage d'une mondialisation ouverte à un monde de réseaux compartimentés, protégés et disciplinés.

L'entreprise privée, nouvel acteur géopolitique

Dans ce schéma, l'État n'agit pas seul. Les grandes entreprises technologiques deviennent les opérateurs concrets de la stratégie : en décidant où investir, quels fournisseurs écarter et quels marchés servir, elles redessinent la géographie du pouvoir. L'imbrication entre autorité publique et capital privé engendre une forme inédite de coercition : des embargos qui ne portent pas leur nom, mais qui en ont tous les effets.
 
Se dessine ainsi une sorte d'OTAN économique de l'IA, où l'innovation avance au rythme de la doctrine sécuritaire et où la concurrence de marché se mue en affrontement politique structuré.

La cible implicite : Pékin

Même lorsqu'elle n'est pas explicitement mentionnée, la Chine est omniprésente en toile de fond.

Washington estime que Pékin contrôle des maillons critiques – notamment dans les métaux et certaines capacités industrielles liées aux puces – susceptibles de devenir des goulots d'étranglement géopolitiques. Pax Silica vise à refermer ces espaces, à freiner l'expansion des infrastructures chinoises et à empêcher que les Nouvelles Routes de la soie ne se transforment en hégémonie technologique.
 
La réponse officielle chinoise reste mesurée, mais le message est clair : la fragmentation des chaînes mondiales accroîtra les coûts et l'instabilité. C'est le prix de la politisation totale de l'économie.

Israël et l'ancrage dans l'ordre américain

Le rôle de Tel-Aviv éclaire la nature de l'opération. Israël échange un alignement stratégique renforcé contre un accès sécurisé aux centres de décision de l'IA mondiale. Dans un environnement régional instable et marqué par un isolement politique croissant, l'intégration à Pax Silica devient une assurance économique, une protection sous le parapluie américain.

Vers des blocs technologiques antagonistes

Pax Silica marque un tournant : l'intelligence artificielle n'est plus seulement une technologie, mais le pivot d'une nouvelle architecture de puissance. Les chaînes d'approvisionnement deviennent des frontières, les données des corridors stratégiques, l'accès une concession politique. Pour le Sud global, l'espace de manœuvre se rétrécit : participer implique de choisir un camp, rester à l'écart signifie accepter la marginalisation.
 
Ce n'est pas la fin de la mondialisation, mais sa mutation en un système de blocs. Une paix armée de la technologie, où l'avenir ne se joue plus dans la diffusion de l'innovation, mais dans son contrôle sélectif.
Et où la guerre économique, une fois encore, précède la confrontation politique.

A propos de l'auteur

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Sources