Gestion et Communication de crise

Pensée complexe et gestion de crise : Edgar Morin, penseur d’actualité. ©Nadège Edwards-Pougnet


Jacqueline Sala
Mercredi 25 Mars 2026


Le philosophe et sociologue Edgar Morin est à double titre notre contemporain : d’une part, à 104 ans et toujours actif, il fait partie des grands penseurs encore vivants ; d’autre part, sa pensée audacieuse et foisonnante semble être taillée pour interroger les crises qui traversent le monde actuel. En effet, à mesure que les crises contemporaines se multiplient (sanitaires, industrielles, environnementales) le constat s’impose de leur résistance aux approches simplificatrices. Les modèles classiques, fondés sur la linéarité et la prévisibilité, peinent à rendre compte de situations où s’entremêlent facteurs techniques, humains et organisationnels.



Pensée complexe et gestion de crise : Edgar Morin, penseur d’actualité. ©Nadège Edwards-Pougnet
Dans ce contexte, la pensée développée par Edgar Morin offre un cadre particulièrement fécond pour renouveler l’analyse et l’action. Dans Introduction à la pensée complexe, ouvrage relativement court et accessible au regard de l’ensemble de son œuvre, Edgar Morin propose de rompre avec une vision fragmentée du réel pour mieux relier tous les paramètres à l’oeuvre. Appliquée à la gestion des situations critiques, cette perspective invite à considérer la crise non comme un événement isolé, mais comme un processus systémique.

Relier plutôt que réduire

Le premier apport de la pensée complexe réside dans le refus de la réduction. Une crise ne peut être expliquée par une cause unique : elle résulte d’un enchevêtrement de déterminants. Une défaillance technique, par exemple, prend sens dans un contexte organisationnel, des contraintes de temps, des habitudes de travail et des représentations du risque.

Le principe hologrammatique formulé par Edgar Morin permet de saisir cette imbrication : chaque partie d’un système contient, d’une certaine manière, le tout. Ainsi, une erreur locale peut révéler un dysfonctionnement global. À l’inverse, une politique organisationnelle influence les comportements individuels les plus concrets.
 

Penser les boucles plutôt que les chaînes

L’un des apports majeurs de la pensée complexe tient à la mise en évidence des boucles de rétroaction. Quand l’approche classique se contentait de chaînes de causes et d’effets, Edgar Morin met en lumière des relations circulaires permanentes : les effets modifient aussi les causes qui les ont produits.

C’est une logique fondamentale en situation de crise : ainsi, une communication mal maîtrisée peut générer de l’inquiétude, laquelle alimente à son tour des comportements perturbateurs, aggravant la situation initiale.
 

Accepter l’incertitude

Un des autres piliers de la pensée complexe est la reconnaissance de l’incertitude. Morin insiste sur le fait que toute connaissance est incomplète et susceptible d’être révisée. Cette idée trouve un écho direct dans la gestion des situations critiques, où les décideurs doivent agir sans disposer de toutes les informations. Le philosophe souligne le fait que « l’action est une décision, un choix, mais c’est aussi un pari. Or dans la notion de pari il y a la conscience du risque et de l’incertitude. ». (1*)

Plutôt que de rechercher une maîtrise illusoire, la pensée complexe invite à développer des stratégies adaptatives, fondées sur l’observation continue et la capacité de réajustement. L’action devient alors un processus évolutif, qui s’élabore au contact du réel. Ainsi « L’action est stratégie (…). La stratégie permet, à partir d’une décision initiale, d’envisager un certain nombre de scénarios pour l’action, scénarios qui pourront être modifiés selon les informations qui vont arriver en cours d’action et selon les aléas qui vont surgir et perturber l’action. » (2*)
 
(1*) EDGAR Morin, Introduction à la pensée complexe, ed. Seuil, coll. Points, sous-coll. Essais. 2014 (ed. originale 2005). p. 105.
(2*) EDGAR Morin, Introduction à la pensée complexe. p. 106.

Articuler ordre et désordre

Si la crise est souvent perçue comme une rupture de l’ordre, Edgar Morin propose une lecture plus nuancée à travers le principe dialogique, lequel consiste à penser ensemble des notions apparemment opposées. Ordre et désordre ne s’excluent alors plus, mais ils coexistent, se répondent et se nourrissent mutuellement.

Dans cette perspective, la crise n’est pas seulement une désorganisation, mais aussi un moment de reconfiguration. Elle révèle des fragilités, tout en ouvrant également la voie à des transformations possibles ; c’est pourquoi, il envisage la crise comme un phénomène ambivalent.

Réintégrer l’humain dans les systèmes

La pensée complexe n’oublie pas que les systèmes techniques et organisationnels sont indissociables des dimensions humaines.

Elle insiste d’une façon toute particulière sur le fait que les émotions, les croyances et les cultures professionnelles jouent un rôle déterminant dans la manière dont une situation évolue. Elle considère qu’ignorer ces dimensions revient à se priver d’un levier essentiel, tandis que les intégrer permet de mieux comprendre les réactions collectives, d’anticiper certaines dérives et de renforcer la capacité d’adaptation des organisations.

Aller vers une appréhension globale des situations

Plus que tout, la pensée complexe invite à se débarrasser de l’illusion de parvenir à la maîtrise absolue. Elle propose plutôt une manière d’appréhender les situations dans leur richesse, leur instabilité, leur variabilité et leur ambivalence. Elle se fait outil du passage d’une logique de contrôle à une logique de compréhension et de pilotage.

Dans un monde marqué à la fois par l’incertitude et par des interdépendances croissantes, cette approche constitue une entrée riche pour développer une intelligence large des situations, y compris floues ou inédites, sans donner de solution toute faite. En définitive, « La complexité n’est pas une recette pour connaître l’inattendu. Mais elle nous rend prudents, attentifs, elle ne nous laisse pas nous endormir dans l’apparente mécanique et l’apparente trivialité des déterminismes. Elle nous montre qu’on ne doit pas s’enfermer dans le "contemporanéisme", c’est-à-dire dans la croyance que ce qui se passe maintenant va continuer indéfiniment. » (3*)
 

(3*) EDGAR Morin, Introduction à la pensée complexe. p. 110.

A propos de ...

Situation de crise : une exacerbation de la fatigue au travail. Nadège Edwards-Pougnet

Docteure en philosophie depuis 2019, diplômée d'Aix-Marseille Université, je suis également analyste des situations de travail (à travers l'approche ergologique).

Mon parcours professionnel est passé par de multiples détours, tout particulièrement la santé et l'industrie.
Plus récemment j'ai fondé Cyclalis, entreprise de conseil, afin d'explorer mon sujet de prédilection, la fatigue au travail, sous tous ses aspects.
Parallèlement, j'ai entrepris de me former afin de me diriger vers la gestion de crise, secteur d'une actualité toujours plus brûlante.

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