Intelligence artificielle

People, Planet, Progress : l'axe France–Inde et la bataille de l'IA utile


Jacqueline Sala
Vendredi 6 Mars 2026


« People, Planet, Progress » ressemble à une devise consensuelle, mais c'est surtout une façon de prendre position dans une compétition déjà structurée par les rapports de force. Quand Paris et New Delhi parlent d'une intelligence artificielle utile, responsable et ambitieuse pour toutes et tous, ils essaient d'ouvrir un troisième espace : ni l'IA réduite à un produit, pilotée par quelques plateformes, ni l'IA transformée en instrument de contrôle, où l'innovation se confond avec la surveillance. Le langage est celui de l'éthique. La mécanique, elle, est géoéconomique : imposer des standards, sécuriser les données, maîtriser les infrastructures, réduire les dépendances.



Une morale affichée, une stratégie réelle

People, Planet, Progress : l'axe France–Inde et la bataille de l'IA utile
Dans ce cadre, l'intervention de Julie Huguet, directrice de la Mission French Tech, est révélatrice.
Le sommet de New Delhi n'est pas un salon de plus. C'est un moment où l'Inde se présente non comme « marché », mais comme puissance normative en devenir, capable de parler à la fois au Nord technologique et au Sud démographique.

Économie : l'IA n'est pas un secteur, c'est une filière

L'IA « utile » signifie d'abord productivité, services, gains mesurables.
Pour la France, l'enjeu est de transformer un écosystème d'entreprises innovantes en capacité durable : accès au calcul, capitaux, commandes publiques, exportation.
Pour l'Inde, la priorité est de moderniser à grande échelle, sans accepter que la valeur créée par les données et les usages soit captée ailleurs.
 
Le cœur du sujet tient en trois ressources très concrètes. L'énergie, parce que le calcul est une industrie. Les composants, parce que l'autonomie se mesure aussi en matériel. Et les données, parce qu'elles fixent la puissance d'un modèle, donc la puissance d'un acteur.

La coopération France–Inde vise un échange de forces : l'Europe apporte une promesse de confiance et de règles, l'Inde apporte l'échelle et les cas d'usage qui transforment une technologie en infrastructure sociale.

Militaire et sécurité : le double usage n'est plus une parenthèse

L'IA « responsable » est un thème civil, mais il touche immédiatement la Défense. Aujourd'hui, la même chaîne technique sert à détecter une fraude, à neutraliser une infrastructure, à optimiser une logistique, à désorganiser une société. C'est ici que le partenariat compte : cybersécurité, protection des infrastructures critiques, certification des modèles, contrôle des dépendances à l'informatique en nuage, continuité des services en situation de crise.
 
On peut résumer ainsi : la souveraineté numérique ne se mesure pas aux discours, mais à la résilience.
Combien de temps un pays peut-il tenir si ses briques logicielles, ses capacités de calcul, ses données sensibles dépendent d'architectures externes ?

Géopolitique et géoéconomie : la guerre des standards

New Delhi envoie un message simple : il n'y a pas que deux modèles. L'Inde veut parler « impact » et « intérêt public », et la France veut exister comme puissance d'équilibre capable de proposer une voie compatible avec le cadre européen. Mais cette troisième voie ne tient que si elle produit du concret : des standards exportables, des infrastructures de calcul, des alliances industrielles, un accès sécurisé aux marchés.
 
Derrière « People, Planet, Progress », il y a une bataille de gouvernance. Qui définit ce qu'est une IA de confiance définit aussi les obligations, les certifications, les coûts de conformité, donc les barrières d'entrée. Autrement dit, la responsabilité est aussi un instrument de puissance : elle peut devenir la grammaire commune d'un bloc... ou un outil de dépendance si elle est écrite par d'autres.

Le point décisif : transformer des valeurs en levier

Utile sans capacité industrielle, c'est un slogan. Responsable sans outils de vérification, c'est une posture. Ambitieuse sans infrastructures, c'est une promesse vide.

Si l'axe France–Inde veut compter, il doit convertir un récit inclusif en rapport de force favorable : maîtrise des données, sécurisation des chaînes technologiques, capacité de calcul, accès aux marchés, et une diplomatie des normes. Dans l'économie des plateformes, l'inclusion n'est pas un sentiment. C'est un résultat.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.