Santé

Politiques d'accès aux soins : pourquoi diffuser ce qui fonctionne est devenu un enjeu stratégique ? Tara de Condappa


Tara de Condappa
Samedi 27 Juin 2026


À force d’encourager l’innovation, l’action publique a produit une mosaïque d’expérimentations locales en matière d’accès aux soins. Partout, des équipes inventent, testent, ajustent. Pourtant, les mêmes obstacles ressurgissent et les mêmes solutions sont réinventées, faute d’un véritable apprentissage collectif. Entre l’initiative territoriale et la politique publique, c’est ce maillon manquant — la capacité à capitaliser, partager et transférer les expériences — qui fait aujourd’hui défaut. Le véritable défi n’est plus d’inventer sans cesse, mais de transformer les expériences locales en connaissances partagées.



Politiques d'accès aux soins : pourquoi diffuser ce qui fonctionne est devenu un enjeu stratégique ? Tara de Condappa

Quand l’innovation se répète faute de circulation des savoirs

Combien de porteurs de projet découvrent, des années après avoir tâtonné seuls, qu'une autre équipe avait déjà résolu le même problème ? Partout sur les territoires, les initiatives destinées à améliorer l'accès aux soins se multiplient. Centres de santé, maisons de santé pluriprofessionnelles, équipes de soins coordonnées, dispositifs itinérants, télésanté, coopérations entre professionnels, innovations organisationnelles locales : les expérimentations ne manquent pas.

Pourtant, les difficultés d'accès aux soins persistent. Les inégalités territoriales demeurent profondes. Les mêmes problèmes reviennent d'un territoire à l'autre, et les mêmes solutions sont souvent réinventées — parfois avec talent, mais rarement en s'appuyant sur ce qui a déjà été éprouvé ailleurs. Ce paradoxe mérite d'être interrogé.

L’innovation ne suffit plus : l’action publique doit apprendre à partager

Depuis plusieurs années, les politiques publiques ont fait de l'innovation un objectif majeur. Les appels à projets se succèdent, les expérimentations se multiplient, les acteurs sont encouragés à imaginer de nouvelles réponses aux besoins des territoires. Cette dynamique est utile : elle permet de faire émerger des solutions originales et de tester de nouvelles formes d'organisation. Mais une politique publique ne peut durablement reposer sur une succession permanente d'expérimentations.

L'enjeu n'est plus seulement de produire de nouvelles solutions. Il est de faire de l'action publique un système capable d'apprendre de ses propres expériences. Il devient nécessaire de reconnaître les initiatives qui fonctionnent, de comprendre pourquoi elles fonctionnent, dans quelles conditions elles sont transférables, puis d'organiser la diffusion de ces apprentissages. Or c'est précisément cette étape qui demeure largement sous-investie.

Entre l'expérimentation locale et la politique publique à grande échelle, il manque souvent ce maillon de l'apprentissage collectif. Les administrations savent financer des projets. Elles savent également les évaluer. En revanche, elles disposent encore de peu de dispositifs permettant de capitaliser les enseignements produits par les territoires, de les mettre en discussion, de les adapter à d'autres contextes et de les faire circuler au sein de l'action publique.

Le maillon manquant : un apprentissage collectif encore introuvable

Un exemple suffit à l'illustrer. Le dispositif de l'article 51 de la loi de financement de la sécurité sociale de 2018 a permis de financer des centaines d'expérimentations organisationnelles innovantes dans le système de santé français. Les agences régionales de santé (ARS) se sont dotées de responsables innovation chargés d'identifier les initiatives locales à potentiel de diffusion. Mais le passage de l'expérimentation pilote à la généralisation reste rare (1*) : la capacité à repérer une bonne pratique n'a pas suffi à résoudre la difficulté, plus structurelle, de sa diffusion à grande échelle. Cette difficulté n'est pas seulement organisationnelle : elle tient aussi à des résistances bien identifiées : différences de financement entre le cadre dérogatoire de l'expérimentation et le droit commun, lourdeur du processus de sortie du dispositif, ou crainte, chez les professionnels, qu'une généralisation imposée « d'en haut » dénature l'esprit de l'innovation initiale (2*).

Les chercheurs qui travaillent sur l'évaluation et l'apprentissage des politiques publiques donnent un nom à ce maillon manquant : le policy learning, ou apprentissage par les politiques publiques. Dès 2002, le chercheur britannique Ian Sanderson montrait que l'ambition de fonder l'action publique sur une connaissance fiable de « ce qui fonctionne » restait pertinente, à condition de l'articuler à un véritable apprentissage social, nourri par l'évaluation des politiques et des programmes (3*). Ce constat prolonge des travaux plus anciens, notamment ceux de Paul Sabatier, qui avait montré dès la fin des années 1980 que l'apprentissage entre acteurs d'un même secteur — ce qu'il appelait l'apprentissage « orienté par les politiques publiques » — constitue l'un des principaux moteurs du changement dans l'action publique (4*).

Les collectivités, les agences publiques, les établissements de santé, les professionnels et les associations accumulent pourtant une quantité considérable d'expériences. Mais cette intelligence reste fréquemment dispersée, peu documentée et insuffisamment partagée. Chaque territoire apprend ; le système, lui, apprend beaucoup plus difficilement.

Une expérimentation ne devient une politique publique que lorsqu'elle devient un apprentissage collectif.

Cette difficulté tient à une représentation encore très répandue de l'action publique. Nous continuons souvent à penser les politiques publiques comme une succession de décisions, de financements et de dispositifs. Or elles sont aussi des processus d'apprentissage. Une politique publique ne produit pas uniquement des services ou des infrastructures : elle produit également des connaissances sur les usages, les organisations, les coopérations, les conditions de réussite ou les facteurs d'échec.
 
Ces connaissances constituent un bien commun. Encore faut-il qu'elles puissent être recueillies, discutées, mises en circulation et réappropriées. C'est probablement ici que se situe aujourd'hui l'un des principaux défis des politiques d'accès aux soins.
 
Les territoires ne manquent ni d'idées ni d'engagement. Ce qui leur manque le plus souvent, c'est un environnement capable d'organiser la circulation des expériences, de rendre visibles les réussites, de documenter les conditions de leur reproductibilité et de créer les apprentissages nécessaires à leur diffusion. La question n'est donc plus seulement de faire émerger des solutions, mais de permettre à l'ensemble du système public d'apprendre de celles qui existent déjà, un déplacement loin d'être anodin.
 

Ce déplacement conduit à considérer la diffusion des expériences non comme une simple activité de communication ou de valorisation, mais comme une fonction stratégique de l'action publique.

Diffuser ne consiste pas à reproduire mécaniquement un modèle. Chaque territoire possède son histoire, ses ressources, ses contraintes et ses équilibres institutionnels : une solution efficace dans un contexte ne peut jamais être transposée à l'identique ailleurs. En revanche, les principes qui expliquent son efficacité peuvent être identifiés, discutés, adaptés et réinterprétés. C'est cette capacité d'adaptation qui permet le passage d'une réussite locale à une politique publique plus robuste.
 
Cette approche suppose également de reconnaître que l'apprentissage ne relève pas d'un acteur unique. Il résulte d'interactions continues entre administrations, collectivités, professionnels, chercheurs académiques, opérateurs, associations et citoyens : chacun détient une part des connaissances nécessaires à la compréhension des problèmes comme des solutions. Les politiques publiques gagnent alors à être envisagées comme des espaces d'apprentissage collectif autant que comme des instruments d'intervention.
 
Organiser cette fonction d'apprentissage ne demande pourtant pas de tout reconstruire. Des leviers existent déjà et restent sous-exploités : des communautés de pratique interterritoriales, animées dans la durée plutôt qu'à l'occasion d'un colloque ponctuel ; des plateformes de capitalisation documentant non seulement les réussites mais aussi les conditions précises de leur transférabilité ; un rôle de tiers de confiance que pourraient endosser plus systématiquement les ARS, les fédérations professionnelles ou des observatoires dédiés. Ce sont des outils modestes, mais c'est leur usage régulier, et non leur seule existence, qui ferait la différence.
 
Dans un contexte marqué par les tensions démographiques, les difficultés de recrutement des professionnels de santé et la raréfaction des ressources publiques, cette capacité d'apprentissage devient un enjeu de soutenabilité. Décideurs publics, ARS, parlementaires et fédérations professionnelles ne pourront probablement plus répondre aux défis qui s'annoncent en multipliant seulement les expérimentations : ils devront apprendre à mieux tirer parti de celles qui existent déjà.
 
Les difficultés d'accès aux soins révèlent ainsi une question plus profonde que celle de l'offre médicale : elles interrogent la capacité des politiques publiques à apprendre de leur propre action, à organiser les connaissances qu'elles produisent et à les partager.

La prochaine politique publique d'accès aux soins se jouera probablement moins sur notre capacité à inventer de nouvelles solutions que sur notre capacité à apprendre ensemble de celles qui existent déjà. Une expérimentation ne devient une politique publique que lorsqu'elle devient un apprentissage collectif.


Références

  1. Bras, P.-L. (2020). Article 51 : expérimenter pour innover mais aussi innover dans la façon d'expérimenter. Les Tribunes de la santé.
    https://stm.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante-2020-1-page-35
     
  2. Grenier, C., Hudebine, H. & Pauget, B. (2021). Innovations en santé : un renouvellement conceptuel et méthodologique pour transformer durablement le champ de la santé. Innovations.
    https://cairn.info/revue-innovations-2021-2-page-5.htm
     
  3. Sanderson, I. (2002). Evaluation, Policy Learning and Evidence-Based Policy Making. Public Administration, 80(1), 1-22.
    https://onlinelibrary.wiley.com/doi/pdf/10.1111/1467-9299.00292
     
  4. Sabatier, P. A. (1988). An Advocacy Coalition Framework of Policy Change and the Role of Policy-Oriented Learning Therein. Policy Sciences, 21, 129-168.
  5. https://scholar.google.com/scholar_lookup?title=An+advocacy+coalition+framework+of+policy+change+and+the+role+of+policy-oriented+learning+therein&author=P.+A.+Sabatier&publication_year=19

A propos de l'auteur

Tara de Condappa est docteure en psychologie sociale, chercheuse associée au CURAPP-ESS (Centre Universitaire de Recherches sur l'Action Publique et le Politique Épistémologie & Sciences Sociales) et au CRP-CPO (Centre de Recherche en Psychologie : Cognition, Psychisme et Organisation). Professionnelle engagée, elle conçoit, pilote et évalue des projets à fort impact humain et social.
Elle intervient à l’interface entre recherche, action publique et coopération internationale. Son parcours pluridisciplinaire croise psychologie, sciences sociales et politiques publiques. Elle développe des approches transversales pour penser et transformer les pratiques.


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