Intelligence des risques

Quand l'énergie devient une arme : l'interception maritime comme instrument de contrainte stratégique. Giuseppe Gagliano

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Vendredi 9 Janvier 2026


En arraisonnant deux pétroliers liés à la flotte parallèle russe, Washington ne se contente plus d’appliquer un régime de sanctions : il déplace le rapport de force sur le terrain de la guerre économique. Loin d’un simple acte juridique, cette opération marque l’entrée assumée dans une stratégie où le droit, l’énergie et la puissance navale deviennent des instruments de domination systémique.



Quand l'énergie devient une arme : l'interception maritime comme instrument de contrainte stratégique. Giuseppe Gagliano

De la sanction à l'action coercitive

La saisie par les États-Unis de deux pétroliers liés à la « flotte parallèle » russe ne peut être comprise si l'on s'en tient au seul registre juridique ou sécuritaire. Relue à la lumière des travaux de la École de guerre économique de Paris, cette opération relève pleinement d'une logique de guerre économique, c'est-à-dire de l'usage intentionnel de moyens économiques, juridiques et informationnels à des fins de domination stratégique.
 
Il ne s'agit plus seulement de faire respecter un régime de sanctions, mais de transformer la norme en levier de contrainte, et la contrainte en message politique. Le passage de la sanction administrative à l'arraisonnement naval marque un seuil : celui où l'économie cesse d'être un terrain régulé pour devenir un champ d'affrontement direct.

La maîtrise des flux comme objectif central

Dans l'approche parisienne de la guerre économique, la priorité n'est pas la destruction de l'adversaire, mais la désorganisation de ses flux vitaux. Le pétrole vénézuélien transporté par des navires associés à des intérêts russes n'est pas seulement une marchandise : c'est une source de liquidités, donc de résilience stratégique.
 
En interceptant ces flux en haute mer, Washington agit sur trois niveaux simultanés. D'abord, il perturbe les circuits logistiques alternatifs mis en place pour contourner les sanctions. Ensuite, il envoie un signal dissuasif aux acteurs privés tentés de participer à ces réseaux. Enfin, il réaffirme sa capacité à contrôler les routes énergétiques dans ce qu'il considère comme son espace d'influence prioritaire.

L'extraterritorialité comme arme juridique

L'un des piliers de la guerre économique contemporaine est l'extraterritorialité du droit.

En agissant loin de ses côtes, contre des navires enregistrés sous pavillon étranger, les États-Unis démontrent que leur droit national fonctionne comme un outil de projection de puissance.
 
Cette pratique n'est pas nouvelle, mais elle franchit ici une étape supplémentaire. La haute mer, espace théoriquement neutre et régi par la liberté de navigation, devient un espace conditionnel, où la légalité dépend de l'alignement ou non avec les normes définies par la puissance dominante. Ce glissement est typique d'une stratégie de guerre économique : le droit n'est plus un cadre, mais une arme.

Pression indirecte et réorientation forcée

L'opération maritime a coïncidé avec l'ouverture de discussions entre les autorités américaines et le secteur pétrolier vénézuélien. Ce parallélisme n'est pas fortuit. Dans une logique de guerre économique, l'objectif n'est pas l'asphyxie totale, mais la réorientation contrainte.
 
En neutralisant les circuits jugés hostiles, Washington pousse Caracas vers une coopération encadrée, où la production, la vente et la redistribution des revenus énergétiques sont surveillées et, in fine, conditionnées. Le marché n'est plus libre : il devient administré par la puissance qui contrôle l'accès aux voies de circulation et aux débouchés.

La démonstration de force comme message systémique

La réaction russe, oscillant entre dénonciation virulente et retenue opérationnelle, confirme l'efficacité du message. Dans la grammaire de la guerre économique, l'essentiel n'est pas la riposte immédiate, mais la modification des anticipations. Chaque acteur observe, calcule et ajuste son comportement.
 
Le soutien britannique à l'opération renforce cette dimension systémique. Il signale que cette stratégie n'est pas l'initiative isolée d'un État, mais l'expression d'un bloc normatif capable d'articuler droit, renseignement, logistique et force navale au service d'objectifs économiques.

Hiérarchisation stratégique des théâtres

Enfin, cette séquence met en évidence un élément central de l'analyse par la guerre économique : la hiérarchisation des priorités. Tandis que le contrôle des flux énergétiques en Amérique latine fait l'objet d'actions directes et coercitives, d'autres dossiers, notamment européens, restent traités sur un mode plus indirect.
 
Cela suggère que, dans la cartographie stratégique américaine, l'énergie et l'hémisphère occidental constituent un noyau dur d'intérêts, justifiant des méthodes plus offensives.
La guerre économique n'est jamais globale et uniforme : elle est sélective, graduée et opportuniste.

Pour conclure

Vue à travers le prisme de la guerre économique telle que conceptualisée à Paris, la saisie des pétroliers n'est ni un accident ni un simple épisode de coercition maritime. Elle illustre une stratégie cohérente où l'énergie, le droit et la force se combinent pour affaiblir l'autonomie stratégique de l'adversaire, redessiner les circuits de valeur et réaffirmer une domination systémique.
 
Dans ce cadre, la mer n'est plus seulement un espace de circulation : elle devient un théâtre de confrontation économique. Et le pétrole, loin d'être une marchandise comme les autres, s'affirme une fois de plus comme une arme centrale des conflits du XXIᵉ siècle.

A propos de l'auteur

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Source

Russia Labels U.S Seizure Of Russian Oil Tanker Marinera As ‘Piracy’
https://www.marineinsight.com/shipping-news/russia-labels-u-s-seizure-of-russian-oil-tanker-marinera-as-piracy/