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Quantique de défense : la bataille de l’information change d’échelle.


Jacqueline Sala
Mercredi 22 Avril 2026


Longtemps cantonné aux laboratoires, le quantique s’installe progressivement dans les stratégies de défense. Il ne se manifeste pas encore comme une rupture visible, mais comme une transformation plus discrète et plus profonde des conditions dans lesquelles l’information est captée, sécurisée et exploitée. À mesure que ces technologies progressent, c’est l’ensemble de la chaîne informationnelle, de la mesure à la décision, qui évolue dans un environnement marqué par la contestation des infrastructures et la compétition technologique.



Quantique de défense : la bataille de l’information change d’échelle.

 

Au-delà du calcul, une transformation des fonctions critiques

Le quantique est souvent associé à une promesse de calcul hors norme. Cette vision, largement diffusée, ne reflète qu’une partie du sujet.

Les technologies concernent également les capteurs et les communications, avec un point commun essentiel : leur impact direct sur la maîtrise de l’information.

Dans les systèmes de défense, ces fonctions structurent l’action. La capacité à observer un environnement avec précision, à maintenir une synchronisation fiable, à sécuriser une transmission ou à exploiter des données complexes conditionne directement l’efficacité opérationnelle.
Dans ce cadre, le quantique ne crée pas de nouvelles capacités. Il en modifie les conditions d’exercice, en renforçant la précision, en réduisant certaines dépendances et en ouvrant de nouvelles marges de manœuvre.
 

Capteurs : réduire les dépendances et gagner en résilience

C’est dans le domaine des capteurs que les applications apparaissent aujourd’hui les plus concrètes. Les capteurs quantiques exploitent des phénomènes physiques à l’échelle atomique pour atteindre des niveaux de précision plus élevés dans la mesure du temps, des champs gravitationnels ou des accélérations.

Cette précision n’est pas seulement un gain de performance, elle répond à une contrainte devenue centrale : la vulnérabilité des infrastructures de référence en particulier les systèmes satellitaires. Dans des environnements où ces signaux peuvent être brouillés ou indisponibles, la capacité à se localiser ou à se synchroniser autrement devient déterminante.

Les capteurs quantiques ouvrent la possibilité de fonctionner sans recours à ces infrastructures externes, en s’appuyant sur des mesures internes plus stables et moins sensibles aux perturbations. Au-delà de la navigation, ces technologies ouvrent également des perspectives en matière de détection. Les capteurs quantiques peuvent identifier des variations fines dans les champs gravitationnels ou magnétiques, permettant par exemple de détecter des structures souterraines, des objets immergés ou des cibles faiblement observables.

Ces évolutions ne remplacent pas les capteurs existants. Elles s’y ajoutent. Elles en modifient la robustesse et, dans certains cas, la dépendance

Calcul quantique : une promesse encore encadrée

Le calcul quantique reste l’aspect le plus visible du domaine. Il repose sur des principes différents du calcul classique et ouvre des perspectives pour certaines catégories de problèmes complexes.

Cependant, l’écart entre le potentiel théorique et les capacités actuelles reste important. Les systèmes disponibles sont encore limités en taille, en stabilité et les résultats obtenus ne permettent pas, à ce stade, d’identifier un avantage opérationnel clair par rapport aux solutions classiques les plus avancées.

Le nombre d’algorithmes adaptés à ces machines demeure restreint, et leur efficacité dépend fortement du contexte d’utilisation. Cette situation traduit une phase où les concepts sont en avance sur les capacités industrielles.
Ce décalage entre potentiel théorique et maturité technique n’est pas inhabituel. Il s’observe dans de nombreuses ruptures technologiques, où les cadres conceptuels précèdent les capacités industrielles. Les décisions doivent être prises dans un contexte où les capacités futures sont identifiées sans être encore disponibles.
 

Cryptographie : une transformation avant la rupture

Le quantique agit également sur la sécurité de l’information. Certains travaux montrent qu’il pourrait, à terme, remettre en cause des systèmes de chiffrement largement utilisés.

Même si ces capacités restent hors de portée aujourd’hui, leur simple possibilité modifie les stratégies. Elle introduit une nouvelle temporalité dans la gestion de l’information, où des données collectées aujourd’hui pourraient être exploitées ultérieurement.

Cette perspective conduit à une adaptation progressive des politiques de sécurité. Les standards évoluent, les approches se diversifient, et la question de la durée de vie des données sensibles devient un paramètre stratégique à part entière.
Le quantique n’est pas encore une capacité opérationnelle dans ce domaine. Mais il en redéfinit déjà les contraintes.

Vers une logique de système

Le quantique de défense ne peut être appréhendé comme une technologie isolée. Il s’inscrit dans un ensemble plus large, où interagissent recherche, industrie, infrastructures et politiques publiques.

Les investissements, les expérimentations et les programmes se structurent progressivement pour des conditions opérationnelles. Des expérimentations en conditions réelles, y compris sur des plateformes aériennes, maritimes ou spatiales, témoignent d’un passage progressif du laboratoire vers des usages concrets.

Le quantique s’insère dans des architectures hybrides, où il complète des systèmes classiques plutôt qu’il ne s’y substitue. La compétition ne porte donc pas seulement sur les performances scientifiques, mais sur la capacité à structurer un écosystème cohérent, capable de transformer une avancée technologique en capacité opérationnelle.
 

Une évolution déjà perceptible

Le quantique de défense ne produit pas, à ce stade, de rupture immédiate. Les systèmes existants restent dominants, et les capacités émergentes demeurent en développement. Pourtant, les transformations sont déjà perceptibles.

Elles se traduisent par une amélioration progressive, une évolution des architectures de sécurité et une structuration des trajectoires technologiques. Ces évolutions ne bouleversent pas instantanément les équilibres, mais elles en modifient progressivement les paramètres.

Cette dynamique s’inscrit désormais dans une approche plus structurée avec un focus défense assumé. La question n’est plus seulement de développer des technologies, mais de comprendre dans quelles conditions elles peuvent être intégrées dans des systèmes existants ou futurs. Le défi n’est plus uniquement technologique, il devient systémique.

Dans ce cadre, l’hybridation apparaît comme un principe central. La valeur repose sur la combinaison avec des briques existantes, avec une contrainte forte : garantir robustesse, passage à l’échelle et intégrabilité dans des environnements critiques. Cette exigence conduit à concentrer les efforts sur la hiérarchisation des cas d’usage et à limiter les effets d’annonce.
 
Parallèlement, l’écosystème entre dans une phase plus active. Le passage d’une logique d’acteurs à une logique de système, le rapprochement expérimentation et utilisateurs finaux, ainsi que la recherche de résultats mesurables traduisent une évolution des méthodes.

Les trajectoires civiles et de défense convergent, sous contrainte de souveraineté et de sécurité.
Dans ce contexte, le quantique dépasse le statut de technologie émergente. Il devient un levier de positionnement stratégique à l’échelle internationale. Les choix réalisés aujourd’hui conditionnent les capacités de demain à l’horizon 2030.

 
 

Bibliographie

Feynman, Richard P., “Simulating Physics with Computers”, International Journal of Theoretical Physics, vol. 21, n°6–7, 1982, pp. 467–488.

Preskill, John, “Quantum Computing in the NISQ era and beyond”, Nature Physics, vol. 14, 2018, pp. 273–276.

Shor, Peter W., “Algorithms for Quantum Computation: Discrete Logarithms and Factoring”, Proceedings of the 35th Annual Symposium on Foundations of Computer Science (FOCS), IEEE, 1994.

National Institute of Standards and Technology (NIST), Post-Quantum Cryptography Standardization, U.S. Department of Commerce, publications officielles, 2016–2024.

Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), La cryptographie post-quantique, état de l’art et recommandations, 2022–2024.

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Commission européenne, Quantum Technologies Flagship: Strategic Research Agenda, Bruxelles, 2018–2023.

Ministère des Armées, Plan quantique : une stratégie ambitieuse et souveraine, Paris, 2025.

European Union, Strategic Research and Innovation Agenda (SRIA) for Quantum Technologies, European Commission, 2023.

Agence de l’innovation de défense, Forum Quantique Défense, dossier de presse, 2026

À propos de l’auteur

Daniel Vert est coordinateur du Hub Advanced Engineering & Computing au sein du pôle de compétitivité Systematic.

Docteur en informatique quantique, ses travaux ont porté sur l’évaluation et la comparaison des performances des différentes technologies d’ordinateurs quantiques. Il travaille à l’interface entre recherche, industrie et institutions publiques, avec un focus sur les technologies quantiques, le calcul haute performance et leurs applications.
Il contribue à la structuration de projets collaboratifs de R&D, au développement de cas d’usage et à l’animation de l’écosystème quantique, en lien avec les enjeux d’industrialisation, d’intégration technologique et de souveraineté.

Gardez le contact : https://www.linkedin.com/in/daniel-vert/


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