Chroniques de la Recherche

Qui a encore besoin de la "post-vérité" ? Tribune Libre Christophe Deschamps


Jacqueline Sala
Dimanche 22 Mars 2026


Consacré mot de l'année par Oxford en 2016, le concept de "post-vérité" imprègne encore les discours sur la désinformation. Mais que reste-t-il quand on lui applique ce que tout veilleur devrait faire avec un concept mal sourcé : le passer au crible ?



Qui a encore besoin de la "post-vérité" ? Tribune Libre Christophe Deschamps

Un vieux monde sous un mot neuf

En 2016, Oxford consacrait "post-truth" mot de l'année. Dix ans plus tard, le concept structure encore les discours sur la désinformation. De quoi parle-t-on, au juste ? D'un monde où les faits n'auraient plus prise sur l'opinion ? Thucydide notait déjà, au Ve siècle, que la guerre civile commence par les mots : on rebaptise le courage en folie, la prudence en lâcheté. De fait, la manipulation du réel à des fins de pouvoir n'a rien de post-moderne, c'est une constante anthropologique...

Un monopole perdu, pas une ère nouvelle

Ce que "post-vérité" désigne vraiment, c'est la perte d'un monopole.

Avec la démocratisation de la parole numérique, ceux qui certifiaient le vrai (médias, experts, institutions) ont vu leur magistère contesté. Non pas parce que les masses seraient devenues idiotes, mais parce qu'elles ont acquis, grâce aux réseaux sociaux, les moyens de s'informer et de répondre. Que ces mêmes réseaux charrient leur lot de bêtises, de manipulations, c'est une évidence.

Mais c'est le prix d'une parole ouverte, et ce prix-là se gère par l'éducation, pas par la restauration d'un magistère. La "post-vérité" tient alors moins du diagnostic que du cri d'alarme corporatiste : « on ne nous croit plus ». François-Bernard Huyghe le disait sans détour dans Fake News : que Trump mente ne justifie pas l'idée que l'humanité entière ait changé d'ère. Plutôt que de décrire un basculement civilisationnel, le mot esquive la vraie question : pourquoi la confiance s'est-elle effondrée ?

Le bouclier asymétrique

Et c'est peut-être le point le plus embarrassant. Le concept fonctionne comme un bouclier asymétrique : quand l'adversaire déforme le réel, c'est de la post-vérité ; quand c'est notre camp, c'est de la « mise en contexte ». Ceux qui ont le plus brandi le mot ont eux-mêmes produit des récits contestables.

Le Russiagate, certains narratifs sanitaires, la confusion permanente entre information et cadrage idéologique : autant de cas où la vérification a glissé vers la certification morale. Quand le New York Post publie les fichiers du laptop de Hunter Biden en 2020, le FBI a authentifié l'ordinateur depuis un an : il faut 51 anciens responsables du renseignement signant une lettre ouverte et la censure de Twitter pour enterrer l'affaire avant l'élection.

Quand l'hôpital Al-Ahli est frappé à Gaza, c'est l'inverse : les titres attribuent une responsabilité en quelques minutes, avant toute analyse des données disponibles. Lent à croire quand la preuve dérange, prompt à conclure quand le récit arrange. Fabrice Epelboin résume le bilan de ces dernières années avec le tranchant qu'on lui connaît : « le pangolin a tué les fact-checkers ».

Bullshit suffit

Pas besoin d'inventer une ère nouvelle pour décrire de vieux travers. Le philosophe Harry Frankfurt, dans son essai On Bullshit (2005), avait identifié l'essentiel : le problème n'est pas le mensonge, c'est l'indifférence à la question du vrai.

Trump en est le cas d'école le plus évident. Chez lui, l'inexactitude est un mode opératoire. Le cas Katherine Maher est au moins aussi vertigineux, moins immédiatement menaçant mais plus pernicieux : dirigeante de Wikipédia puis de NPR (le Radio France américain), elle déclarait en 2022 que « notre révérence pour la vérité pourrait être une distraction ». Quand la gardienne de l'encyclopédie mondiale, puis patronne d'un groupe de presse national, relativise le vrai, l'ironie est totale.

Ni l'un ni l'autre n'ont besoin du concept de "post-vérité" pour être décrits. Bullshit suffit.

Revenons au travail

Plutôt que de pathologiser ceux qui ne font plus confiance aux médias, donnons-leur les outils pour juger par eux-mêmes. La bonne vieille rhétorique (repérer les sophismes, exiger des sources, douter méthodiquement) reste plus fiable que tous les labels « Vérifié » du monde. C'est aussi, au fond, ce que fait le veilleur chaque jour : non pas décréter le vrai, mais tracer les sources, recouper les signaux, qualifier l'information avant de la transmettre.
Laissons la "post-vérité" à ceux qui en ont besoin : les éditorialistes en mal de frisson civilisationnel, les vérificateurs autoproclamés en quête de magistère moral, les plateformes en mal de respectabilité. Et revenons au réel.

Références

  • Fabrice Epelboin, « Les "Twitter Files", une théorie conspi... confirmée par Zuckerberg », in Vertigineux réseaux, EMS Éditions, 2025
  • Harry Frankfurt, On Bullshit, Princeton University Press, 2005
  • François-Bernard Huyghe, Fake News, VA Éditions, 2019
  • Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, III, 82

A propos de...

Christophe DeschampsIntelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.

Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009

Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises "  Lien Thèses.fr Parution prévue courant Février