Enjeux majeurs

Rapport du Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan. L’industrie européenne face au choc chinois.


Jacqueline Sala
Lundi 16 Février 2026


Alors que l’Europe observe les turbulences politiques américaines, un basculement autrement plus profond se joue à l’Est. La Chine n’est plus un concurrent parmi d’autres : elle impose un modèle industriel total, capable de remodeler l’équilibre productif mondial et de placer l’Europe devant un choix stratégique qu’elle repousse depuis trop longtemps.



Rapport du Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan. L’industrie européenne face au choc chinois.
Source : Rapport du Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan
L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois
Rapporteurs : Thomas Grjebine (CEPII), Pacôme Lefebvre, Mattéo Torres
Février 2026
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Un changement de paradigme devenu impossible à ignorer

En ce début 2026, la rivalité sino‑européenne a quitté le terrain de la compétition classique pour entrer dans celui de la menace systémique.

La Chine n’est plus l’atelier du monde ; elle en devient l’ingénieur, le laboratoire et parfois même l’arbitre. Son passage à un leadership technologique assumé rend caduc le pari européen de la montée en gamme, longtemps perçu comme un rempart naturel contre les écarts de coûts. Cet avantage s’effrite à mesure que Pékin combine innovation de pointe, maîtrise industrielle et puissance publique.

Avec un tiers de la production manufacturière mondiale et des excédents historiques, la Chine impose un rapport de force qui dépasse les règles du commerce international et redéfinit les conditions mêmes de la compétitivité.

Les ressorts d’une domination construite pour durer

La force chinoise ne repose plus sur le seul levier salarial. Elle s’appuie sur un écosystème intégré où l’État orchestre l’investissement, sécurise les financements et accélère les cycles industriels.

Cette combinaison crée des avantages comparatifs artificiels mais redoutablement efficaces. Les écarts de coûts, qui atteignent jusqu’à 40 % à qualité équivalente, enferment les industriels européens dans une équation intenable. Dans la pharmacie, l’innovation se déplace vers la Chine, qui capte désormais les phases de développement les plus stratégiques. Dans le nucléaire, l’intégration verticale permet de construire plus vite et moins cher que n’importe quel acteur occidental. À cela s’ajoute un renminbi (yuan) sous‑évalué, véritable subvention invisible à l’exportation.
Le résultat est clair : la Chine touche désormais au cœur des spécialisations européennes.

Un cœur industriel européen sous pression directe

La menace n’est plus périphérique ; elle concerne les piliers mêmes de la puissance économique européenne.

L’automobile en est l’exemple le plus spectaculaire : en quelques années, la Chine est devenue le premier exportateur mondial, forte d’une avance technologique sur l’électrique et d’une capacité de production sans équivalent. L’Allemagne, longtemps protégée par son excellence industrielle, voit 70 % de sa valeur ajoutée manufacturière exposée à la concurrence chinoise et a déjà perdu près d’un quart de million d’emplois industriels. La France n’est pas épargnée, avec une vulnérabilité aiguë dans l’automobile, la chimie et les matériaux. Le précédent des panneaux solaires n’est plus un avertissement : c’est un scénario qui menace de se répéter à grande échelle.

L’heure des choix : protection, puissance et productivité

Face à une stratégie chinoise globale, cohérente et de long terme, l’Europe ne peut plus se contenter d’outils défensifs fragmentés.

Le rééquilibrage passe par un choc commercial assumé, capable de neutraliser les distorsions systémiques, et par une stratégie macroéconomique visant à restaurer la compétitivité‑prix des exportations européennes. Mais ces mesures ne suffiront pas sans un sursaut interne : investissements massifs dans l’IA, simplification réglementaire, réforme du travail et soutien à l’investissement productif. L’enjeu n’est plus seulement économique ; il est politique.
Il s’agit de savoir si l’Europe accepte un déclassement progressif ou si elle choisit de redevenir une puissance industrielle capable de négocier d’égal à égal (...ou presque !).

A propos des rapporteurs...

Thomas Grjebine, économiste au CEPII, est spécialiste des dynamiques industrielles, des politiques macroéconomiques et des transformations structurelles du commerce mondial. Ses travaux éclairent les liens entre compétitivité, productivité et souveraineté économique européenne.
Pacôme Lefebvre, économiste et haut fonctionnaire, apporte une expertise reconnue sur les politiques publiques, les enjeux budgétaires et les stratégies de résilience économique face aux chocs systémiques.
Mattéo Torres, analyste en économie internationale, se concentre sur les chaînes de valeur, les rapports de force géo‑économiques et l’impact des stratégies industrielles chinoises.
Ensemble, ils offrent une lecture croisée  des vulnérabilités européennes.

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