Personnalités

Rencontre avec Philippe Masseron Directeur Général du GF2i


David Commarmond
Mercredi 24 Juin 2026


Le 16 Juin dernier à Paris s'est tenu l'Assemblée Générale du GF2i. À travers différentes interventions de ses membres, ceux-ci ont souligné la nécessité de passer d'une confiance intuitive à une infrastructure technique et juridique stable, garantissant l'intégrité des sources et la responsabilité des acteurs. Les intervenants ont prôné une stratégie axée sur la sobriété, la subsidiarité et l'usage de modèles d'IA spécialisés pour éviter l'opacité des « boîtes noires ». Des modèles de gouvernance innovants ont été présenté comme des solutions possibles pour protéger les actifs immatériels et favoriser les communs numériques. Enfin, l'accent est mis sur la certification humaine et la transparence afin de préserver la valeur de la connaissance et la propriété intellectuelle des auteurs



DC : Comment le GF2I compte-t-il concrètement aider les organisations à passer d'une confiance basée sur l'intuition à cette infrastructure technique et juridique stable que nécessite la déferlante de l'IA ?

PM : Le Gf2i se positionne comme un pivot entre les acteurs de la donnée (qu’ils soient publics ou privés) et les évolutions réglementaires susceptibles d’influer sur la confiance systémique dans l’information produite. Son action s'articule autour de la valorisation de la donnée comme actif stratégique et de l'accompagnement vers une conformité opérationnelle sur toute la chaîne de valeur.
 
Nous encourageons l’émergence d’infrastructures souveraines de partage sécurisées pour alimenter les modèles d'IA avec des données de haute qualité.  Nous aidons par ailleurs nos membres à naviguer dans les droits de propriété liés à la mobilisation des modèles de langage (Prompt Engineering, RAG, Fine-tuning, etc.), en nous inscrivant dans la dynamique européenne de l'AI Act européen et des autres textes en vigueur que nous décortiquons méthodiquement pour nos membres.
 
Au-delà du droit, l’opérationnalisation de la confiance nécessite de la transparence sur les process et des outils de mesure, pour éviter les hallucinations qui freinent aujourd'hui les organisations dans leur accélération IA et transformer les « boîtes noires » en systèmes auditables. L'infrastructure technique et juridique ne remplace pas totalement l'instinct humain, et le Gf2i aide les organisations à sortir d'une phase expérimentale risquée pour entrer dans une phase d'industrialisation de l'IA, où la confiance est garantie par des standards de certification et des règles de gouvernance claires.

DC : Sans intégrité des sources, il n'y a pas d'utilisation métier possible pour les professionnels. Quelles actions le GF2I envisage-t-il pour éviter que l'opacité des modèles ne conduise à une dévalorisation globale de la connaissance et à l'invisibilisation des auteurs ?

PM : Pour contrer l’opacité des modèles et le risque d'invisibilisation des créateurs de contenus, le Gf2i agit comme un catalyseur favorisant l'émergence d'une IA responsable et traçable. Son approche repose sur la conviction que la valeur de l'IA dépend directement de la fiabilité et de la légalité de ses sources, notre association plaidant en la matière pour une application stricte des obligations de transparence prévues par l'AI Act européen : documentation des jeux de données, auditabilité des systèmes, respect du droit d'auteur, etc.
 
Pour éviter l'invisibilisation des producteurs de données, le Gf2i accompagne par ailleurs les éditeurs et producteurs de données dans l'exercice de leur droit d'opposition (opt-out) - utilisation de protocoles de refus d'indexation de l'IA, promotion de modèles de licence équitables, etc. - et promeut des technologies de contrôle très efficaces contrairement à ce qu’on lit trop souvent.
 
L'opacité des sources entraîne un risque de réinjection de données synthétiques dans les futurs modèles, créant un risque de dégradation de la connaissance. Le Gf2i préconise le marquage des contenus (Watermarking) et de l’identification claire ce qui a été produit par une IA par rapport à une expertise humaine. Nous valorisons également l’usage de bases de données professionnelles certifiées (données souveraines, archives de presse, bases juridiques), seules capables de garantir une vérité « terrain », indispensable aux usages métiers. Le cœur de la valeur ne réside pas dans l'outil de génération, mais bien dans l'expertise métier qui l'alimente.

DC : Il a été rappelé qu'un texte sans signature n'a ni paternité ni responsabilité. Comment le GF2I peut-il peser sur le cadre réglementaire pour clarifier la chaîne de responsabilité entre les concepteurs d'IA et les utilisateurs finaux ?

PM : Le Gf2i intervient sur ce sujet crucial en cherchant à sortir de l'anonymat algorithmique. Il ne faut pas qu’un flou technologique soigneusement entretenu devienne une excuse juridique pour diluer les responsabilités de tout un secteur.
 
Le Gf2i soutient une approche où la responsabilité ne repose pas uniquement sur l'utilisateur final, souvent incapable de comprendre les mécanismes internes de l'outil. Si une IA produit un contenu illicite à cause d'un biais non documenté par le concepteur, celui-ci doit pouvoir être inquiété. En poussant pour des obligations de documentation technique rigoureuses, le Gf2i souhaite également participer à établir une « piste d'audit » qui permet de déterminer à quel maillon de la chaîne l'erreur s'est produite.
 
Le Gf2i promeut en outre l'usage de métadonnées pérennes qui lient une réponse d'IA aux sources de confiance utilisées. En réintroduisant la citation de la source originale, on recrée la confiance, mais aussi un lien de responsabilité.

DC : Des modèles innovants comme la SCIC permettent de transformer les clients en « copropriétaires » pour protéger les actifs numériques contre des rachats étrangers,,. Considérez-vous que la souveraineté de demain passera nécessairement par ces communs numériques et des structures de gouvernance décentralisées ?

PM : La question des structures de gouvernance est au cœur du débat sur la souveraineté numérique, et l'exemple de la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), donné par la société Sindup lors de notre Forum annuel, illustre de façon inspirante une volonté de rupture avec le modèle extractif des plateformes extra-européennes.
 
Pour le Gf2i et ses membres, la souveraineté de demain ne se résume pas à l'hébergement des données sur le sol national, elle repose sur la maîtrise durable de la gouvernance. La création de « communs » est une façon de partager les coûts de maintenance et de sécurisation de briques technologiques essentielles : modèles d'IA ouverts, référentiels de données, etc.  Mais ce n’est pas la seule voie, des infrastructures peuvent tout à fait être gérées collégialement, en évitant qu'un seul fournisseur ne devienne un « point de passage obligé » (Gatekeeper), tout en conservant une certaine puissance de frappe commerciale, qui manque parfois à certains projets ouverts »
 
Les structures décentralisées sont en tout cas moins sensibles aux pressions géopolitiques directes ou aux changements de législation extraterritoriaux comme le Cloud Act. Nous plaidons pour une souveraineté qui ne repose ni sur le protectionnisme étatique pur, ni sur le laissez-faire libéral, mais sur une infrastructure technique et juridique partagée, ancrée dans les territoires et le droit européen.

DC : La stratégie des « 3 S » (Souveraineté, Sobriété, Subsidiarité) est une boussole précieuse. Cependant, la souveraineté a un coût (parfois estimé à +20%). Comment le GF2I accompagne-t-il ses membres pour que ces exigences ne deviennent pas un frein à l'innovation et à la performance économique ?

PM : L'arbitrage entre souveraineté et performance est le défi majeur de l'industrie de l'information. Si le surcoût de la souveraineté est une réalité (généralement autour de 20 %, en lien avec des coûts d'infrastructure locaux et des exigences de conformité), cette contrainte peut se transformer en véritable avantage compétitif.
 
Rappelons tout d’abord que le calcul de retour sur investissement doit intégrer les coûts cachés de la non-souveraineté. Une solution non souveraine peut devenir inutilisable du jour au lendemain, comme suite à une décision politique ou à l’évolution de lois à portée extraterritoriale, assimilant le « coût » de la souveraineté à une sorte d’assurance contre l'interruption d'activité. En optant pour des infrastructures souveraines, les organisations limitent par ailleurs la captation de leur savoir-faire par des tiers, un risque dont le coût financier à long terme dépasse largement les investissements initiaux.
 
Plus largement, le Gf2i encourage la mutualisation et le principe de subsidiarité : la co-conception, le partage de briques technologiques ou l’achat groupé entre acteurs permettent souvent de compenser largement le coût unitaire potentiellement plus élevé des infrastructures souveraines.
 
La sobriété n’est pas qu’une question écologique, cela peut constituer un véritable levier économique, rendant possible des stratégies autrement inatteignables. Passer de modèles d'IA géants à des modèles plus spécialisés, plus petits et entraînés sur des données de haute qualité, permet par exemple de réduire drastiquement les coûts de calcul. Le Gf2i prône la valeur de la donnée raffinée : en utilisant moins de données mais des données certifiées et pertinentes, les entreprises gagnent en précision et réduisent les coûts opérationnels liés au tri et au stockage.
 
La souveraineté est le socle d'une performance durable pour les organisations : elle protège leur valeur, là où le lâcher-prise technologique les aurait rendues vulnérables.

 


DC : Pouvez-vous nous parler du rapport moral et comment projetez-vous le GF2I pour 2027 ? 

PM : Le dernier rapport moral du Gf2i, traditionnellement présenté lors de notre assemblée générale et mis en ligne dans la foulée, souligne une accélération sans précédent de notre organisation. En cette période charnière, le Gf2i ne se contente plus d'être un observateur des marchés de l'information, il devient un architecte de la confiance systémique face à l'IA.
 
Il met en avant la résilience et l'agilité des membres face à la « déferlante » de l'IA générative. Le message central est clair : la donnée est un actif stratégique souverain et il doit être traité comme tel. Le Gf2i a intensifié son rôle d'interface entre les autorités européennes et les éditeurs de contenus, pour que la réglementation ne soit pas un frein, mais un cadre protecteur et a fait valoir l'idée que sans intégrité des sources, l'IA est une menace pour l'économie de la connaissance.
 
D'ici 2027, le GF2I ambitionne de transformer l'essai de la transition numérique de l’industrie de l’information à travers quatre piliers stratégiques :
 
  1. Industrialisation de la conformité 
    En 2027, l'AI Act sera pleinement opérationnel et le Gf2i se projette comme le hub permettant à ses membres (administration, PME et grands groupes) d’avancer dans la certification de leurs processus. Le but est de passer d'une conformité subie à un « label de qualité » français et européen, reconnu à l'international pour sa rigueur éthique.
     
  2. Multiplication des espaces de données partagées
    L'objectif pour 2027 est de voir émerger des pools de données sectoriels (juridique, santé, industrie) où les acteurs français partagent leurs actifs pour entraîner des modèles d'IA spécialisés, sans perdre leur souveraineté, à l’image du Legal Data Space dans le domaine du droit par exemple.
     
  3. Défense de la « Signature Humaine »
    Le Gf2i anticipe un besoin massif de distinction pour les solutions d’IA et souhaite participer au développement de standards de traçabilité, où chaque information métier est liée à sa source originale. La valeur de la connaissance ne sera plus jugée sur sa disponibilité, gratuite et massive via l'IA, mais sur sa certification par un auteur ou une institution digne de confiance.

     
  4. Encouragement à la sobriété Numérique
    Le Gf2i s'engage pour que l'innovation ne se fasse pas au détriment de l'environnement. La stratégie des "3 S" (Souveraineté, Sobriété, Subsidiarité) intégrera de plus en plus les indicateurs de performance extra-financière, nous en sommes persuadés. Le groupement accompagnera ses membres vers des modèles d'IA moins énergivores et plus pertinents, tout en aidant chacun à mieux tirer parti de ses données pour limiter le calcul.
 
Pour 2027, le Gf2i se projette comme le garant d'un écosystème où l'innovation est redevenue un humanisme. Il s'agit de bâtir une infrastructure où la technologie sert à amplifier l'intelligence humaine et à protéger la chaîne de valeur de ceux qui créent l'information.
 

DC : Quels sont les phrases marquantes que vous avez relevé dans les interventions ?

PM : Je retiens pour ma part des phrases souvent prononcées au gf2i comme « la donnée est l'actif immatériel du 21ème siècle », ou encore « nous devons passer d'une IA de l'intuition à une IA de la preuve ».
 
D’autres ont particulièrement mis en lumière les dangers qui nous guette actuellement, comme « un texte sans signature, c’est une affirmation sans responsabilité » ou encore « Ne confondons pas la boîte noire technologique avec un blanc-seing juridique », « L'IA doit être un assistant de l'intelligence, pas son substitut».
 
Enfin, plusieurs saillies inspirantes ont tracé des voies d’avenir pour notre collectif : « passer du client-consommateur au client-copropriétaire grâce aux communs numériques », « La sobriété n'est pas une punition, c'est l'intelligence de la mesure contre l'ivresse des paramètres », « la valeur de l'information viendra de sa certification ».