dans le cadre de l’exercice SaturnIE 2025 de l’Ecole de Guerre Economique – EGE.
Télécharger l'intégralité de l'étude : https://lnkd.in/eDuRYkKk
Le choc qui a révélé les fissures
La rupture d'un service vital a rappelé une évidence trop souvent abstraite : l'énergie est une infrastructure de pouvoir.
Quand le réseau s'effondre, l'économie, la sécurité et la confiance publique vacillent ensemble. Les premières estimations évoquent un coût direct autour de 1,6 milliard d'euros et une perte de production pouvant atteindre 2,25 milliards, avec un impact sur la croissance compris entre 0,1 et 0,2 point.
Un modèle électrique poussé vers le renouvelable
Le revers, lui, tient à la sensibilité accrue aux aléas météorologiques et aux oscillations de fréquence, dès lors que l'inertie du système se réduit.
L'électricité circule sur des réseaux de haute et très haute tension, qui doivent maintenir la fréquence autour de 50 hertz. Si la production et la consommation se déséquilibrent, la fréquence dérive et des protections automatiques se déclenchent. Les grandes machines tournantes des centrales thermiques, hydroélectriques et nucléaires fournissent une inertie mécanique qui amortit les chocs.
À l'inverse, de nombreux parcs solaires et éoliens injectent l'électricité via des convertisseurs électroniques : rapides, mais offrant peu d'inertie et une capacité de réglage dynamique limitée. Dans un système dominé par ces sources, la stabilité exige davantage de réserves, de stockage et de services système.
La chaîne des événements techniques
Il ne s'agit pas seulement d'un incident de fréquence, mais d'une fragilité structurelle au pire moment : inertie insuffisante, moyens synchrones trop limités, protections mal configurées sur une part des installations.
Les analyses officielles ont mis en évidence des divergences. Le ministère a retenu une lecture multifactorielle, évoquant notamment un nombre insuffisant de générateurs synchrones. Le gestionnaire de réseau a, de son côté, signalé à la fois des manques de moyens et des non-conformités d'installations, allant jusqu'à estimer qu'au moins 1 200 mégawatts avaient été coupés à cause de protections mal paramétrées dans certaines zones. L'association des entreprises électriques a contesté cette interprétation.
En l'absence d'un récit unanimement admis, le tableau général reste celui d'un enchaînement de facteurs techniques sur un système devenu plus complexe.
Guerre de récits et hypothèse d'une attaque informatique
De faux communiqués ont circulé, des revendications de groupes se disant proches de la Russie ont été relayées, et des médias étrangers ont alimenté le doute. Cette surchauffe informationnelle a amplifié l'incertitude. Le 17 juin, le comité d'analyse a écarté la piste d'une attaque informatique : la dynamique apparaît technique et opérationnelle.
La leçon n'en est pas moins politique : dans une crise énergétique, la dimension informationnelle peut agir comme un accélérateur de désordre, orienter les perceptions et pousser des agendas.
Des effets immédiats sur la société et l'économie
Les centres de données et les infrastructures numériques ont subi des dommages importants ; la logistique a connu des retards en chaîne ; les paiements électroniques ont cessé de fonctionner dans de nombreux cas, imposant un retour temporaire au cash.
Gestion de crise et appui européen
Dans les jours suivants, des réformes ont été annoncées : tests périodiques des dispositifs de redémarrage autonome, mise en place de systèmes de secours modulaires en haute tension, audits des systèmes de contrôle industriel, création d'un protocole national de crise énergétique articulé localement, régionalement et nationalement. La résilience est devenue un objectif politique explicite.
Le nucléaire revient par la porte du pragmatisme
Les enquêtes d'opinion montrent un soutien solide aux renouvelables, mais aussi une ouverture à des aménagements du calendrier, à condition qu'ils servent de filet de sécurité et restent strictement encadrés. L'exécutif réaffirme la trajectoire verte, tout en reconnaissant la nécessité de moyens de secours plus robustes. Autrement dit, il s'agit de sécurité du système et de coûts globaux, plus que de drapeaux.
Évaluation économique
L'afflux de capitaux étrangers dans les renouvelables augmente la capacité, mais soulève des questions de contrôle stratégique, de gouvernance et de dépendance à des chaînes d'approvisionnement extérieures. La souveraineté énergétique ne se résume pas à produire vert : elle implique aussi de maîtriser composants, maintenance, données et décisions d'investissement.
Évaluation stratégique militaire
Évaluation géopolitique et géoéconomique
Dans une Europe qui décarbonise, la compétition se joue sur les réseaux, le stockage, les matières premières critiques et les standards technologiques. Celui qui contrôle ces leviers influence prix et dépendances.
La leçon de fond
Le stockage, la véritable frontière de la stabilité
Un second pilier est la gestion de la demande. Tarification dynamique, compteurs communicants, programmes d'effacement pour les grands consommateurs, pilotage de la recharge des véhicules électriques, agrégation de millions de petites flexibilités : dans un système très renouvelable, la consommation devient une variable d'équilibrage. La demande cesse d'être un bloc rigide et se transforme en levier de stabilité. Cela suppose une confiance sociale minimale, de la transparence et des règles claires : le pacte énergétique ne tient pas seulement par la technologie, mais par l'acceptation du mécanisme.
À ce niveau, la politique entre dans la technique. Si les ménages et les entreprises ont le sentiment de payer l'adaptation du système sans en percevoir les bénéfices, l'adhésion se délite. À l'inverse, si la flexibilité est rémunérée, si les règles sont lisibles, si la protection des consommateurs vulnérables est assurée, la transition gagne une base solide. L'électricité devient alors non seulement un produit, mais un contrat social.
Le facteur territorial
Le dessin du marché conditionne la stabilité. Les investissements nécessaires au stockage et aux capacités de réserve répondent à des signaux économiques : si les prix ne rémunèrent pas la flexibilité, personne n'investit dans des ressources qui ne produisent pas en continu, mais sauvent le système quand il vacille. À l'inverse, une volatilité excessive fragilise l'acceptabilité sociale et peut provoquer des réactions politiques qui, à leur tour, brouillent les signaux aux investisseurs.
Toute la difficulté est là : protéger les consommateurs tout en envoyant des signaux crédibles à ceux qui financent la flexibilité. Cela suppose des mécanismes fins, pas des slogans. Dans le cas ibérique, la panne a agi comme un rappel brutal : la stabilité a un coût et, si elle n'est pas explicitement financée, elle finit par être payée sous forme de crise.
Redémarrage autonome et culture de la résilience
L'Europe comme multiplicateur de sécurité
L’intégration européenne des réseaux fonctionne comme une assurance mutuelle : plus les interconnexions se multiplient, plus les échanges et les secours deviennent possibles lors des moments critiques. Mais cette solidarité technique suppose une confiance réglementaire, des investissements partagés et une coordination opérationnelle. Longtemps pénalisée par un isolement électrique relatif, la péninsule Ibérique a souffert de capacités d’interconnexion limitées ; renforcer ses liaisons avec le reste du continent revient à réduire le risque d’une crise confinée à elle-même.
Dans une Europe où la transition énergétique avance à des rythmes inégaux, ces interconnexions deviennent aussi des instruments d’influence, car elles structurent la dépendance, la solidarité et la capacité de négociation. L’électricité n’est pas seulement un flux technique, c’est un lien politique.
Pour les économies industrielles, le prix et la fiabilité de l’électricité conditionnent la compétitivité. Les secteurs énergivores, qui planifient sur le long terme, redoutent davantage l’incertitude structurelle que les variations ponctuelles. Un système perçu comme stable attire les investissements, tandis qu’un système jugé fragile les décourage ou les renchérit. La politique énergétique devient ainsi une politique industrielle : la décarbonation ne consiste pas seulement à changer de sources, mais à garantir une énergie fiable et compétitive, faute de quoi l’industrie se déplace, la base fiscale s’érode et la transition perd ses moyens.
La sécurité énergétique repose sur un ensemble de piliers complémentaires : renouvelables abondantes, stockage massif, réseaux renforcés, gestion active de la demande, capacités programmables de réserve, interconnexions, protection numérique et physique. Retirer un pilier sans renforcer les autres augmente mécaniquement le risque de défaillance. Le débat espagnol sur le nucléaire illustre cette logique : il ne porte pas uniquement sur une technologie, mais sur la manière de combler temporairement un déficit de flexibilité et d’inertie, le temps que le stockage et les réseaux atteignent leur pleine maturité. C’est un débat de calendrier, de gestion du risque et de coûts globaux.
Ce que l'on peut retenir
Pour aller plus loin
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A propos de...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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