Quand l’histoire se répète sans être comprise
Cette situation où l’on parle beaucoup des rapports de force mais où l’on agit peu n’est pas nouvelle. L’Antiquité avait déjà connu ce brouillard stratégique, lorsque les guerres troyennes masquèrent l’émergence silencieuse de l’empire gréco‑romain. Au XVIᵉ siècle, la Gran Armada espagnole échoua à renverser l’Angleterre, ouvrant malgré elle la voie à une thalassocratie britannique inattendue.
L’expansion coloniale européenne, puis les ruptures de 1914 et l’étrange défaite de 1940, ont toutes révélé la même faille : une incapacité à percevoir la nature réelle des dynamiques en cours.
Dans ces moments de bascule, les grilles de lecture traditionnelles se sont révélées obsolètes. Comprendre ce décalage impose de quitter le terrain familier de la guerre militaire, économique ou cognitive pour explorer un espace stratégique plus profond : celui de l’inversion de réalité, ou altération du raisonnement collectif. Comme sous un réverbère, la lumière éclaire un périmètre rassurant — mais peut détourner le regard du lieu où se joue réellement l’enjeu.
L’expansion coloniale européenne, puis les ruptures de 1914 et l’étrange défaite de 1940, ont toutes révélé la même faille : une incapacité à percevoir la nature réelle des dynamiques en cours.
Dans ces moments de bascule, les grilles de lecture traditionnelles se sont révélées obsolètes. Comprendre ce décalage impose de quitter le terrain familier de la guerre militaire, économique ou cognitive pour explorer un espace stratégique plus profond : celui de l’inversion de réalité, ou altération du raisonnement collectif. Comme sous un réverbère, la lumière éclaire un périmètre rassurant — mais peut détourner le regard du lieu où se joue réellement l’enjeu.
Le combat mal placé : un piège stratégique
Le choc de volonté et les frictions des interdépendances forment aujourd’hui le cœur des doctrines de puissance. Pourtant, ces évidences peuvent devenir des impasses lorsqu’elles s’appliquent à des terrains mal identifiés. Une société dont la perception est altérée ne voit plus les strates verticales du conflit. Elle explore sans fin la complexité, confond ennemis et alliés, et place le combat là où il ne se joue pas.
Sortir de cette impasse ne relève pas d’un surcroît de combativité, mais d’un discernement : comprendre la nature de l’environnement conflictuel avant de prétendre y agir.
Sortir de cette impasse ne relève pas d’un surcroît de combativité, mais d’un discernement : comprendre la nature de l’environnement conflictuel avant de prétendre y agir.
Ukraine, Europe : deux exemples d’inversion phénoménologique
La guerre russo‑ukrainienne illustre ce brouillage. Les trajectoires historiques des services de renseignement russes et ukrainiens, leurs interactions anciennes avec les puissances occidentales, et les logiques de polarisation héritées de la Guerre froide ont produit un conflit dont la perception publique ne correspond pas à sa réalité stratégique. Le résultat : un biais total, un va‑t‑en‑guerre permanent, et une incapacité à saisir les intentions profondes des acteurs.
L’Union européenne, de son côté, s’est construite sur une architecture économique pensée comme instrument de contrôle politique. De la conférence de Volta (1932) au plan Dawes, de la Bundesbank à la BCE, l’Europe s’est structurée autour d’un modèle de gouvernance économique devenu matrice mondiale. L’ajout progressif d’une couche éthique — environnement, durabilité, paix — a renforcé une orientation qui conduit aujourd’hui à une désindustrialisation assumée, mais rarement nommée.
Dans les deux cas, l’intention stratégique demeure hors champ, tandis que les perceptions se figent sur des catégories familières : États, alliances, conflits, blocs. Le conflit devient un leurre, un appât, un décor.
L’Union européenne, de son côté, s’est construite sur une architecture économique pensée comme instrument de contrôle politique. De la conférence de Volta (1932) au plan Dawes, de la Bundesbank à la BCE, l’Europe s’est structurée autour d’un modèle de gouvernance économique devenu matrice mondiale. L’ajout progressif d’une couche éthique — environnement, durabilité, paix — a renforcé une orientation qui conduit aujourd’hui à une désindustrialisation assumée, mais rarement nommée.
Dans les deux cas, l’intention stratégique demeure hors champ, tandis que les perceptions se figent sur des catégories familières : États, alliances, conflits, blocs. Le conflit devient un leurre, un appât, un décor.
Comprendre avant d’agir : la seule voie stratégique
Rien ne sert de combattre si la guerre n’est pas comprise. Les rapports de force ne sont pas seulement façonnés par la puissance brute, mais par des acteurs qui utilisent le conflit comme outil d’ingénierie géopolitique et sociale. Combattre sur un terrain mal identifié revient à servir leurs objectifs.
Depuis Babylone, l’histoire est jalonnée de ces inversions de réalité. Cinq millénaires plus tard, le choix demeure le même : douter, remettre en cause, approfondir — ou décliner et subir.
Depuis Babylone, l’histoire est jalonnée de ces inversions de réalité. Cinq millénaires plus tard, le choix demeure le même : douter, remettre en cause, approfondir — ou décliner et subir.
A propos de ...
François Soulard est chercheur et entrepreneur, basé à Buenos Aires en Argentine. Géoscientifique de formation, il s’est investi d’abord dans l’ingénierie territoriale et environnementale au sein du Conseil régional Nord-Pas de Calais (1998-2003). En 2003, il fonde l’association Traversées et organise un tour du monde itinérant de trois ans. L’immersion dans de nombreux milieux socioculturels renverse sa perception de l’arène internationale et des rapports de force.
En 2012, il crée la plate-forme de communication et la micro-entreprise Dunia orientée sur les questions de géopolitique, d’infostratégie et de communication.
Il se rapproche de la sphère altermondialiste et du géostratège Gérard Chaliand dont il traduit plusieurs ouvrages (Pourquoi perd-on la guerre ?, Terrorisme et politique, Atlas stratégique). En 2023, il publie en espagnol « Une nouvelle ère de confrontation informationnelle en Amérique latine » aux éditions Ciccus. Ses travaux ont été diffusés dans les revues Conflits, Sécurité globale, Problèmes d’Amérique latine et Meer.
Il enseigne la conflictualité géoéconomique et informationnelle à l’Université Nationale de La Plata, ainsi qu’au sein du réseau Iberonex avec partenariat avec le CR451 de l’école de Guerre
Économique.
L’ouvrage « La Guerre économique au XXIe siècle », de Christian Harbulot et de l’équipe du CR451, a été traduit en 2024 par ses soins vers l’espagnol.

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