Géopolitique

Russie et Chine, l'entraînement secret qui change la guerre


Giuseppe Gagliano
Jeudi 2 Juillet 2026


L’entraînement secret de soldats russes en Chine révèle une réalité que Pékin masque et que Bruxelles redoute : la relation sino‑russe glisse vers une coopération militaire discrète mais structurante, qui brouille la neutralité chinoise et reconfigure l’équilibre stratégique autour de la guerre en Ukraine.



Russie et Chine, l'entraînement secret qui change la guerre

La coopération militaire que Pékin nie et que l'Europe redoute

La révélation concernant l'entraînement militaire russe en Chine, publiée par Reuters sur la base de documents confidentiels et de sources européennes, n'est pas seulement un épisode technique. C'est un signal politique. Si elle est confirmée dans ses détails, elle indique que la relation entre Moscou et Pékin a désormais franchi le seuil de la coopération diplomatique, commerciale et énergétique pour entrer dans une zone beaucoup plus sensible : celle de la formation militaire liée, même indirectement, à la guerre en Ukraine.
 
Le fait le plus important n'est pas le nombre de soldats impliqués, environ deux cents selon de précédentes reconstitutions, mais le niveau politique et militaire de l'opération. L'autorisation serait venue du ministre russe de la Défense, Andreï Belooussov ; l'initiative aurait impliqué des généraux russes et chinois ; les cours se seraient déroulés dans des structures de l'Armée populaire de libération. Nous ne sommes donc pas face à un échange ordinaire entre appareils militaires, mais devant une pièce supplémentaire d'une relation stratégique toujours plus étroite.
 
Moscou nie, ou minimise. Pékin parle d'accusations infondées et continue de se présenter comme une puissance neutre, prête à favoriser une solution politique à la crise ukrainienne. Mais le problème est précisément là : la Chine veut rester officiellement en dehors de la guerre, sans renoncer pour autant aux avantages d'un rapport privilégié avec la Russie. C'est l'ambiguïté classique des grandes puissances : ne pas entrer dans le conflit, mais le conditionner.

La valeur militaire : la Russie apporte l'expérience de la guerre, la Chine offre la technologie

À première vue, l'idée que des militaires russes soient formés par des instructeurs chinois peut sembler paradoxale. La Russie combat depuis plus de quatre ans en Ukraine et a accumulé une expérience opérationnelle immense : artillerie, drones, guerre électronique, logistique sous attaque, défense en profondeur, adaptation tactique. La Chine, au contraire, possède une armée vaste, moderne et technologiquement avancée, mais elle n'a pas mené de véritable guerre depuis des décennies.
 
Pourtant, la contradiction n'est qu'apparente. Moscou peut avoir l'expérience du combat, mais Pékin dispose de capacités industrielles, de laboratoires, de simulateurs, de systèmes de formation et de technologies qui intéressent la Russie. Les documents cités évoquent une formation dans la protection radiologique, chimique et biologique, dans la reconnaissance chimique et radiologique, ainsi que dans la défense des systèmes de ventilation contre la contamination. Ce sont des domaines extrêmement sensibles, car ils concernent la survie des troupes dans des scénarios extrêmes et la protection des infrastructures critiques.
 
La guerre en Ukraine a montré que le champ de bataille moderne ne se compose pas seulement de chars et de missiles. Il est fait de capteurs, de défense civile, de drones, de communications, de protection des réseaux énergétiques, de guerre industrielle et de capacité à résister dans la durée. De ce point de vue, la coopération russo-chinoise ne doit pas être lue comme un simple cours de formation, mais comme un possible échange : la Russie apporte l'expérience du front, la Chine offre méthode, capacité technique et profondeur industrielle.

Le scénario économique : l'Europe découvre le prix de sa dépendance

Pour l'Union européenne, le problème est immense. La Chine est à la fois rivale systémique, partenaire commercial indispensable et possible soutien indirect de l'effort de guerre russe. Bruxelles peut sanctionner certaines entreprises chinoises accusées d'aider Moscou, mais elle ne peut pas traiter Pékin comme elle traite la Russie. L'économie européenne dépend encore trop des chaînes d'approvisionnement, des composants, des matières premières transformées, des technologies et des marchés chinois.
 
C'est ici qu'apparaît la faiblesse stratégique européenne : vouloir mener une guerre économique sans disposer d'une pleine autonomie économique. Si la Chine est considérée uniquement comme un marché, l'Europe ne comprend pas la nature du problème. Si, au contraire, elle est considérée comme une puissance géopolitique, alors il devient évident que chaque échange militaire entre Pékin et Moscou a des conséquences directes sur la sécurité européenne.
 
La question n'est pas seulement militaire. Elle est géoéconomique. La Russie, frappée par les sanctions occidentales, s'est tournée vers l'Asie. La Chine a obtenu de l'énergie à des conditions favorables, une influence politique accrue sur Moscou et un accès à une Russie de plus en plus dépendante. L'Europe, pendant ce temps, a perdu l'énergie russe à bas coût, a augmenté ses dépenses militaires, a affaibli une partie de ses industries et doit maintenant faire face à une Chine qui ne veut pas rompre avec Bruxelles, mais ne veut pas non plus abandonner Moscou.

La partie géopolitique : neutralité chinoise ou soutien calculé ?

La Chine continue de se déclarer impartiale. Elle appelle aux négociations, invoque la Charte des Nations unies, invite la Russie et l'Ukraine à faire preuve de volonté politique. Mais sa neutralité est une neutralité armée d'intérêts. Pékin ne veut pas d'une défaite russe, car une Russie affaiblie jusqu'à l'effondrement renforcerait l'Occident et réduirait la marge de manœuvre chinoise en Asie. Dans le même temps, la Chine ne veut pas apparaître comme cobelligérante, car cela exposerait ses entreprises à des représailles économiques et diplomatiques beaucoup plus lourdes.
 
La solution chinoise est donc celle d'un soutien contrôlé : assez pour ne pas laisser Moscou seule, pas assez pour provoquer une rupture irréversible avec l'Europe. C'est dans cette zone grise que s'inscrivent les échanges militaires, les fournitures à double usage, la coopération technologique, les relations énergétiques et la convergence diplomatique contre l'hégémonie occidentale.
 
Pour Moscou, l'avantage est évident. La Russie démontre qu'elle n'est pas isolée, consolide son axe avec la deuxième économie mondiale et envoie un message à l'Europe : la guerre en Ukraine n'est plus seulement une guerre entre la Russie et l'Ukraine, ni seulement une confrontation entre la Russie et l'OTAN. Elle est un fragment de la transition vers un ordre international plus fragmenté, où les grandes puissances ne se rangent pas toujours ouvertement dans un camp, mais construisent des réseaux de soutien, d'influence et de protection réciproque.

Le nœud stratégique pour l'Europe

L'Europe se trouve devant un choix qu'elle a trop longtemps repoussé. Elle peut continuer à séparer économie et sécurité, en faisant semblant que les relations commerciales avec Pékin sont une chose et que le soutien chinois à la Russie en est une autre. Ou bien elle peut reconnaître que, dans le monde actuel, commerce, technologie, industrie, formation militaire et diplomatie sont des parties d'un même champ de bataille.
 
Le cas de l'entraînement russe en Chine, s'il est confirmé, ne change pas à lui seul le cours de la guerre en Ukraine. Mais il change la perception du conflit. Il montre que Moscou ne combat pas dans une solitude stratégique, que Pékin ne reste pas réellement en marge et que l'Europe ne peut plus se permettre une politique chinoise construite uniquement sur les contrats, les exportations et la prudence diplomatique.
 
La vraie question, dès lors, n'est pas de savoir si la Chine a entraîné deux cents militaires russes. La vraie question est de savoir si l'Europe est prête à prendre acte du fait que la guerre économique et la guerre militaire ne suivent plus des voies séparées. Dans le nouvel équilibre mondial, celui qui contrôle les chaînes d'approvisionnement, la technologie, l'énergie et la formation militaire contrôle aussi le rythme des conflits. Et sur ce terrain, l'axe entre la Russie et la Chine apparaît aujourd'hui beaucoup plus solide que Bruxelles n'a voulu l'admettre.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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