Gestion et Communication de crise

SÉNÈQUE DANS LA GESTION DE CRISE : MAÎTRISER l’ÉVÉNEMENT OU SE MAÎTRISER SOI-MÊME ? NADÈGE EDWARDS-POUGNET


Jacqueline Sala
Jeudi 19 Février 2026


La crise surgit toujours comme irruption de l’imprévu. Panne majeure, accident, défaillance organisationnelle ou événement externe imprévu : elle impose un basculement dans une situation d’urgence, mais surtout dans le flou. Les procédures peuvent encadrer l’action, les outils peuvent soutenir la décision, mais aucun dispositif ne dispense d’une réalité fondamentale : la crise est d’abord une épreuve pour celui qui la traverse. C’est précisément sur ce point que la philosophie de Sénèque, penseur stoïcien né en -4 avant notre ère, offre des ressources d’une étonnante actualité.



SÉNÈQUE DANS LA GESTION DE CRISE : MAÎTRISER l’ÉVÉNEMENT OU SE MAÎTRISER SOI-MÊME ?  NADÈGE EDWARDS-POUGNET

LA CRISE COMMENCE PAR UN TROUBLE DU JUGEMENT

Dans son traité De la colère, Sénèque prône la gestion des émotions : « La colère n’est donc pas utile (…) Le seul courage sûr de lui-même est celui qui s’observe longtemps, qui s’arme de prudence, et n’avance qu’à pas lents et mesurés. » (1*). Cette thèse constitue une piste précieuse pour la gestion de crise contemporaine.

Face à un incident, ce qui désorganise les acteurs n’est pas seulement la situation objective, mais l’interprétation immédiate qu’ils en font : sentiment d’injustice, peur des conséquences, anticipation de la faute ou de la sanction. Ces réactions peuvent produire précipitation, rigidité ou déni, brouillant parfois la perception de la situation initiale.

La première ressource du gestionnaire de crise devient alors intérieure : suspendre le jugement immédiat pour retrouver une capacité d’analyse. Cette suspension n’est pas une passivité, mais une condition de l’action lucide.
Dans les environnements techniques, cette attitude se traduit concrètement par la capacité à observer avant d’agir, à diagnostiquer avant d’intervenir, et à résister à la pression d’une réponse immédiate mais inadéquate.
 
(1*)  SÉNÈQUE, De la colère, Livre premier chap. 12, in BAILLARD (trad.), DU BOZOIR (trad.), Œuvres de Sénèque le philosophe, Tome 2, ed. Garnier Frères. 1860.

DISTINGUER CE QUI DEPEND DE NOUS ET CE QUI N’EN DEPEND PAS

Sénèque oppose une distinction simple et radicale : certaines choses dépendent de nous, d’autres non (2*) .

Dans une crise organisationnelle, cette distinction permet d’éviter deux écueils opposés.
Le premier est l’impuissance paralysante, lorsque les acteurs se sentent submergés par des facteurs qu’ils ne maîtrisent pas. Le second est l’illusion de contrôle total, qui conduit à des décisions précipitées visant à restaurer immédiatement un ordre perdu.
La posture de Sénèque consiste à réinvestir la seule zone véritablement maîtrisable : la décision présente.
Ainsi, le gestionnaire de crise ne maîtrise pas l’événement, mais il maîtrise la manière d’y répondre. Cette différence, apparemment subtile, transforme profondément l’expérience de la crise.
 
(2*) « Ce n’est pas que je te prêche ici l’insouciance. Loin de là, prends garde aux écueils ; tout ce que la sagesse peut prévoir, prévois-le ; observe, détourne bien, avant qu’il n’arrive, tout ce qui peut te porter dommage. Dépendent de nous nos jugements, nos décisions, nos actions. Ne dépendent pas de nous les événements eux-mêmes, ni leurs conséquences complètes. ». SÉNÈQUE, Lettre XCVIII Ne point s'attacher aux biens extérieurs in BAILLARD Joseph (trad.) Œuvres complètes de Sénèque le Jeune, Hachette. 1914.

MAINTENIR LA STABILITE DANS L’INSTABILITE

La crise se caractérise par la volatilité. Les informations évoluent, les priorités se déplacent, les certitudes disparaissent. Dans ce contexte, Sénèque valorise une qualité essentielle qu’on pourrait désigner comme constance et qu’il nomme tranquillité, « cette ferme assiette de l’âme.» (3*) .

Dans Sur la tranquillité de l’âme, il décrit l’idéal d’un esprit capable de demeurer stable dans un monde instable. Cette stabilité n’est pas une rigidité, mais une capacité à ne pas se laisser emporter par les fluctuations extérieures.
Pour les organisations contemporaines, cette idée trouve un prolongement direct : la stabilité des acteurs devient un facteur de stabilité du système. Un responsable capable de rester calme, d’expliquer la situation et de maintenir une cohérence dans ses décisions contribue à contenir les effets désorganisateurs de la crise.
Inversement, l’agitation émotionnelle peut se diffuser rapidement et amplifier la désorganisation.
La gestion de crise apparaît alors comme une activité de régulation, non seulement technique, mais aussi psychique et collective.
 
(3*) SÉNÈQUE, Sur la tranquillité de l’âme, in BAILLARD (trad.), Du BOZOIR (trad.), Œuvres de Sénèque le philosophe, ed. Garnier Frères. 1860.

TRANSFORMER LA CRISE EN EPREUVE FORMATRICE

Sénèque voit dans l’épreuve une valeur formative ; dans De la Providence, il lui attribue aux difficultés une vertu de renforcement de celui ou celle qui les traverse, puisque « Toute adversité est à ses yeux un exercice » (4*) .

Cette perspective invite à considérer la crise non seulement comme une défaillance, mais plus encore comme une expérience susceptible de produire de la connaissance.
Ce renversement ne nie pas la gravité des événements, mais il permet d’en faire un objet d’apprentissage. L’analyse rétrospective, le retour d’expérience et la transformation des pratiques prolongent la crise au-delà de sa résolution immédiate.
Ainsi, la crise devient un moment de révélation : elle met à l’épreuve les organisations, mais aussi les individus, leur capacité de jugement, leur rapport à l’incertitude et leur responsabilité.
 
(4*) SÉNÈQUE, De la providence, chap. 2, in BAILLARD Joseph (trad.) Œuvres complètes de Sénèque le Jeune, Hachette. 1914

UNE PHILOSOPHIE DE LA VIGILANCE

À première vue, la pensée de Sénèque pourrait sembler éloignée des préoccupations opérationnelles contemporaines. Pourtant, elle éclaire une dimension souvent négligée de la gestion de crise : le fonctionnement intérieur de l’acteur.

La contribution de Sénèque réside dans une éthique de la vigilance. Elle rappelle que, face à l’événement, le premier acte de responsabilité est de se tenir prêt, ce qu’il exprime dans la Lettre 91 à Lucilius : « Aussi n’est-il rien qu’on ne doive prévoir, rien où d’avance on ne doive se placer en esprit ; il faut prévoir non-seulement l’habituel, mais tout le possible. (5*)».
La gestion de crise apparaît alors sous un jour nouveau : non seulement comme une compétence organisationnelle, mais comme une pratique du discernement.
 
(5*) SÉNÈQUE, Lettre XCI Sur l’incendie de Lyon, l’instabilité des choses humaines et la mort in BAILLARD Joseph (trad.) Œuvres complètes de Sénèque le Jeune, Hachette. 1914

Note auteure : Toutes les sources utilisées sont disponibles en ligne

A propos de ...

Situation de crise : une exacerbation de la fatigue au travail. Nadège Edwards-Pougnet

Docteure en philosophie depuis 2019, diplômée d'Aix-Marseille Université, je suis également analyste des situations de travail (à travers l'approche ergologique).

Mon parcours professionnel est passé par de multiples détours, tout particulièrement la santé et l'industrie.
Plus récemment j'ai fondé Cyclalis, entreprise de conseil, afin d'explorer mon sujet de prédilection, la fatigue au travail, sous tous ses aspects.
Parallèlement, j'ai entrepris de me former afin de me diriger vers la gestion de crise, secteur d'une actualité toujours plus brûlante.

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