Intelligence des risques

Sécurité économique : guerre hybride et au continuum de conflictualités. Pourquoi Gustave Gauquelin est-il auditionné ?


Jacqueline Sala
Jeudi 4 Juin 2026


Diffusée en direct le 3 juin 2026, l’audition de Gustave Gauquelin, chef du SISSE, et de Thomas Bertin, du SGDSN, devant la Commission de la Défense nationale, s’inscrit dans un cycle consacré à la guerre hybride et au continuum de conflictualités. Un moment clé pour comprendre comment l’État adapte sa doctrine de souveraineté économique dans un environnement international devenu plus agressif et plus diffus.



Sécurité économique : guerre hybride et au continuum de conflictualités. Pourquoi Gustave Gauquelin est-il auditionné ?
 

Une audition au cœur d’un cycle stratégique

Le 3 juin 2026, la Commission de la Défense nationale poursuit son exploration des nouvelles conflictualités. L’intervention de Gustave Gauquelin s’inscrit dans cette dynamique : expliquer comment la France protège son économie dans un monde où la compétition technologique, normative et capitalistique se transforme en confrontation hybride.

« Ce que nous percevons aujourd'hui, ce sont des alertes de sécurité économique qui sont à la fois plus nombreuses, plus diverses dans leurs origines [...] et surtout plus variées dans leurs modes opératoires. [...] Ce chiffre de 750 alertes représente trois fois le chiffre que nous enregistrions il y a cinq ans. » — Gustave Gauquelin

Le cadre institutionnel est désormais bien rodé. Le Colisée, piloté par le SGDSN, orchestre la coordination interministérielle. Le SISSE, bras opérationnel, détecte les signaux faibles sur le terrain, tandis que la sous‑direction PPST du SGDSN veille sur les technologies sensibles. Cette architecture traduit la mise en œuvre de l’Objectif stratégique 11 (*), qui place l’innovation et la maîtrise technologique au cœur de la souveraineté française.

Une pression constante sur les entreprises stratégiques

En 2026, la France évolue sur un « haut plateau » de menaces économiques. Les offensives étrangères ne se concentrent plus sur les grands groupes, mais sur les maillons les plus vulnérables de la chaîne industrielle. 80 % des alertes concernent des PME et ETI de la BITD, souvent sous‑traitantes, parfois duales, toujours stratégiques.

« Quatre alertes sur cinq concernent des PME et des ETI de la BITD. Ce sont elles, aujourd’hui, les premières cibles des prédations étrangères. » La menace est aussi territoriale : plus de la moitié des alertes émergent hors d’Île‑de‑France, au cœur des pôles régionaux d’innovation. Cette diffusion impose une transformation profonde de la posture de l’État. Il ne s’agit plus seulement de réagir, mais d’anticiper, de protéger l’immatériel, de verrouiller les transferts sensibles et de surveiller les investissements étrangers.

Une doctrine d’ouverture maîtrisée pour un monde plus dur

L’audition du 3 juin 2026 confirme une ligne stratégique claire : la France refuse le repli, mais assume une ouverture filtrée. Le régime des investissements étrangers agit comme un tamis stratégique, permettant d’attirer des capitaux tout en préservant les centres de R&D sur le territoire. Les ZRR protègent les laboratoires sensibles, tandis que la loi de 1968 sert de rempart contre les injonctions extraterritoriales.

« Protéger les technologies critiques dès leur émergence, avant qu’elles ne deviennent des objets de convoitise, c’est la condition indispensable pour que France 2030 produise réellement de la souveraineté. » Cette doctrine repose sur un équilibre subtil : ouvrir la recherche pour rester attractif, mais protéger les compétences critiques pour éviter leur captation. Une équation que l’État tente de résoudre en renforçant ses contrôles, en modernisant ses outils juridiques et en sensibilisant les entreprises aux risques immatériels.

La guerre économique opère en dessous du seuil d'un conflit ouvert

L’audition du 3 juin 2026 illustre une réalité désormais incontournable : la sécurité économique est devenue un pilier de la puissance nationale. Dans un monde où la conflictualité se déplace vers les laboratoires, les normes et les chaînes de valeur, protéger l’économie revient à protéger la Nation.

La guerre économique opère en dessous du seuil d'un conflit ouvert. Les puissances étrangères utilisent de plus en plus des tactiques vagues et grises qui passent au-delà des défenses traditionnelles de la sécurité nationale, le premier de ces outils secrets étant l'armement du droit, maintenant connu sous le nom de Lawfare. Certains États utilisent les audits de conformité ou de réglementation comme couverture pour exiger un accès intrusif aux sites industriels français, transformant la norme en outil de coercition. Dans les instances internationales, l'influence normative — en particulier de la Chinevise à faire respecter des normes alternatives au détriment des critères européens.

Pour gérer ces pressions, l'État n'hésite plus à invoquer la loi de 1968 qui permet le partage de données sensibles avec les autorités étrangères, tout en poursuivant une autre voie encore plus discrète : la capture des intangibles.

Les zones restrictives (ZRR) empêchent maintenant l'accès aux laboratoires sensibles, et la Loi sur les programmes militaires exige une déclaration préalable pour l'embauche de chercheurs expérimentés. Une mesure calibrée qui maintient l'attrait académique tout en empêchant la fuite des talents vers les puissances rivales, et enfin, l'État adopte une position résolument proactive.

Guidée par le Colisée, la sauvegarde des technologies vitales artificielles, quantiques, spatiales et NRBC est un élément clé d'une stratégie fondée sur la souveraineté assumée. Cette vigilance précoce soutient les investissements majeurs de la France 2030, nous rappelant qu'aucune politique d'innovation ne peut réussir sans une sécurité économique forte, alors que dans cette nouvelle dynamique de puissance, une guerre économique hybride avance déguisée. Elle se déroule dans les normes, laboratoires, recrutements et audits, et c'est précisément là que la France tente de construire son rempart.

OS11 : la souveraineté technologique comme nouvelle frontière stratégique

Au coeur de l’appareil d’État, deux personnalités pilotent la montée en puissance de la sécurité économique : Gustave Gauquelin et Thomas Bertin.

Le premier dirige le Service de l’information stratégique et de la sécurité économique (SISSE), chargé de détecter les signaux faibles qui menacent les entreprises stratégiques. Le second pilote, au SGDSN, la sous‑direction chargée du potentiel scientifique et technique, gardienne des technologies sensibles et des capacités de recherche nationales.


Leur action converge autour d’un même cap : l’Objectif stratégique 11, qui place l’excellence scientifique et la maîtrise technologique au cœur de la souveraineté française. Gustave Gauquelin en incarne la dimension opérationnelle. Son réseau de délégués régionaux remonte les alertes, accompagne les PME exposées et déjoue les tentatives de captation technologique.

Thomas Bertin, lui, porte la vision structurelle. Il veille sur les laboratoires, les zones à régime restrictif, les transferts sensibles. Il observe les stratégies d’influence normative, les pressions extraterritoriales, les risques de prolifération. « L'enjeu principal c'est de stimuler l'innovation technologique [...] et de ne pas se laisser distancer par des compétiteurs stratégiques. [...] Il s'agit d'ouvrir la recherche autant que possible, mais la protéger autant que nécessaire. » — Thomas Bertin, Sous-directeur de la non-prolifération, des sciences et des technologies au SGDSN

Enfin, l’OS11 articule deux impératifs longtemps perçus comme contradictoires : innover et protéger. L’État assume que les milliards investis dans France 2030 n’ont de sens que si les technologies développées restent sous maîtrise nationale. L’innovation n’est plus seulement un moteur économique : elle devient un enjeu de sécurité.

Alors que la Commission européenne commence à forger sa propre doctrine de sécurité économique, l'enjeu pour la France et ses partenaires est de passer d'une posture de protection à une puissance d'influence globale. L'Europe saura-t-elle imposer ses propres normes et standards pour ne plus subir les règles édictées ailleurs ?


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