Géopolitique

Sécurité, influence, ressources : la nouvelle offensive russe en Afrique

La Russie revient en Afrique : non par nostalgie soviétique, mais par nécessité stratégique


Giuseppe Gagliano
Dimanche 14 Juin 2026


À l’approche du sommet Russie‑Afrique d’octobre 2026, Moscou accélère une stratégie qui dépasse la nostalgie soviétique : faire du continent un pilier de sa diplomatie de guerre longue. Entre sécurité, céréales et influence politique, la Russie exploite les fractures africaines et les angles morts occidentaux pour consolider un nouvel arrière‑front stratégique.



Sécurité, influence, ressources : la nouvelle offensive russe en Afrique

Moscou prépare le sommet d'octobre et construit une diplomatie de guerre longue

À moins de cinq mois du troisième sommet Russie-Afrique, prévu à Moscou les 28 et 29 octobre 2026, le Kremlin accélère. Il ne s'agit pas seulement d'organiser une conférence internationale, ni de répéter la liturgie des grands rendez-vous multilatéraux avec drapeaux, déclarations solennelles et photographies officielles. La Russie cherche à transformer l'Afrique en l'un des piliers de sa stratégie globale, au moment où le conflit avec l'Occident n'est plus une crise temporaire mais une condition structurelle.
 
La rencontre entre Sergueï Lavrov et Bankole Adeoye, commissaire de l'Union africaine chargé des Affaires politiques, de la paix et de la sécurité, doit être lue dans cette perspective. Moscou ne veut pas seulement dialoguer avec des gouvernements africains pris séparément, comme elle le fait déjà depuis des années avec le Mali, le Burkina Faso, la République centrafricaine, le Soudan, l'Égypte, l'Algérie, l'Éthiopie ou l'Afrique du Sud. Elle veut renforcer le lien avec l'Union africaine en tant qu'institution continentale, c'est-à-dire avec le niveau politique qui permet à la Russie de se présenter non comme une puissance isolée, mais comme l'interlocuteur d'un continent entier.
 
L'éventuelle ouverture d'une représentation de l'Union africaine à Moscou s'inscrit dans cette logique. Ce serait un geste diplomatique, certes, mais aussi un symbole. Cela signifierait reconnaître la capitale russe comme l'un des lieux stables de la diplomatie africaine hors du continent, aux côtés de Bruxelles, Washington, Pékin et New York. Pour Moscou, ce serait un succès politique : démontrer que les sanctions occidentales n'ont pas produit l'isolement de la Russie, mais l'ont poussée à redessiner ses réseaux internationaux.

L'Afrique comme arrière-front diplomatique de la Russie

Après l'invasion de l'Ukraine, l'Occident a tenté de réduire l'espace diplomatique russe. Mais l'Afrique a adopté une position beaucoup plus nuancée. De nombreux pays africains n'ont pas voulu adhérer entièrement à la ligne euro-atlantique. Non par amour idéologique pour Moscou, mais par intérêt national, mémoire historique, méfiance envers l'Occident et volonté de conserver des marges de manœuvre.
 
La Russie exploite cette ambivalence. Elle rappelle le passé soviétique, le soutien aux mouvements anticoloniaux, la formation d'élites africaines dans les universités russes, la coopération militaire et le principe de souveraineté. C'est un récit efficace, parce qu'il parle à des gouvernements qui voient souvent dans l'Occident un interlocuteur moralisateur, enclin à conditionner l'aide, les investissements et l'assistance militaire à des réformes politiques, aux droits humains, à des transformations institutionnelles et à des alignements diplomatiques.
 
Moscou propose au contraire un pacte plus simple : sécurité, armes, énergie, céréales, technologie, soutien politique, sans leçons publiques. C'est précisément cette absence de sermon qui rend l'offre russe séduisante pour de nombreux régimes africains, surtout ceux qui se sentent sous pression occidentale ou qui doivent affronter insurrections, djihadisme, instabilité interne et coups d'État.

La dimension militaire : sécurité contre influence

Le cœur de la pénétration russe en Afrique demeure la sécurité. Non parce que Moscou dispose de moyens financiers supérieurs à ceux de la Chine, des États-Unis ou de l'Union européenne. Au contraire, la Russie a moins de capitaux à investir. Mais elle possède une offre militaire immédiate : formation, armements, conseillers, renseignement, protection des régimes, coopération contre le terrorisme et l'extrémisme.
 
Au Sahel, cette offre a déjà modifié les équilibres. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont progressivement réduit la présence française et occidentale, ouvrant davantage d'espace à la coopération avec Moscou. La Russie a su s'insérer là où l'Occident apparaissait fatigué, délégitimé ou perçu comme l'héritier d'un ancien rapport colonial. Le message est clair : si Paris et Bruxelles discutent, Moscou arme ; si Washington avertit, Moscou entraîne ; si les institutions occidentales demandent des réformes, Moscou promet la survie politique.
 
Naturellement, cette offre a un prix. La sécurité russe crée de la dépendance. Les gouvernements qui reçoivent une assistance militaire de Moscou se lient à une puissance qui utilise la coopération de défense comme levier géopolitique. Les armes, les conseillers et les accords militaires ne sont jamais neutres. Ils deviennent des canaux d'influence, des voies d'accès aux élites, des instruments de pénétration dans les services de sécurité et des moyens de protection d'intérêts
miniers et énergétiques.

La dimension économique : moins d'argent que la Chine, plus de politique que l'Occident

Sur le plan économique, la Russie ne peut pas rivaliser avec la Chine en volume d'investissements infrastructurels, ni avec l'Union européenne en capacité financière globale. Elle conserve toutefois un poids réel dans certains secteurs : énergie nucléaire civile, engrais, céréales, armements, mines, hydrocarbures, formation technique et coopération industrielle ciblée.
 
Les céréales constituent un levier décisif. Sur un continent où la sécurité alimentaire reste fragile, la Russie peut utiliser les exportations agricoles, les dons sélectifs et les accords commerciaux comme des instruments diplomatiques. Il en va de même pour les engrais, essentiels aux économies agricoles africaines. Chaque navire de blé, chaque contrat énergétique, chaque accord minier devient une pièce d'une guerre géoéconomique plus vaste.
 
L'Afrique intéresse aussi Moscou pour ses matières premières stratégiques. Or, uranium, lithium, manganèse, diamants, terres rares et hydrocarbures sont des ressources décisives dans le nouvel ordre mondial. Celui qui contrôle les filières critiques contrôle une partie de la transition énergétique, de l'industrie militaire et de la compétition technologique. La Russie ne cherche pas seulement des marchés : elle cherche de la profondeur économique, un accès aux ressources et des partenaires capables de fissurer le front occidental des sanctions.

L'Union africaine comme multiplicateur politique

Le dialogue avec l'Union africaine permet à Moscou de déplacer la confrontation à un niveau plus élevé. Il ne s'agit plus seulement d'accords bilatéraux avec des pays particuliers, mais d'un rapport avec l'architecture continentale. C'est pourquoi le dossier d'une représentation de l'Union africaine à Moscou est important. Ce n'est pas un simple bureau administratif : c'est une présence politique.
 
La Russie veut parler des crises africaines en défendant le principe des « solutions africaines aux problèmes africains ». La formule est diplomatique, mais sa signification est politique : limiter l'ingérence occidentale et se présenter comme soutien de la souveraineté africaine. En réalité, Moscou ne renonce pas du tout à influencer les crises du continent. Elle veut simplement le faire dans un cadre rhétorique différent, moins exposé à l'accusation de néocolonialisme.
 
La coordination aux Nations unies est un autre point central. Les voix africaines comptent. Elles comptent dans les résolutions sur l'Ukraine, dans les batailles diplomatiques sur les sanctions, dans les dossiers relatifs aux droits humains, dans la réforme du Conseil de sécurité, dans les questions énergétiques et alimentaires. Pour Moscou, le soutien africain, ou même seulement l'abstention africaine, constitue une ressource stratégique.

La réponse de l'Occident et la nouvelle compétition continentale

L'Occident observe cette avancée avec inquiétude. Mais il continue souvent à commettre la même erreur : interpréter la présence russe en Afrique uniquement comme désinformation, manipulation ou pénétration militaire. Tout cela existe, mais ne suffit pas à expliquer le phénomène. Si Moscou trouve de l'espace, c'est aussi parce que de nombreuses politiques occidentales ont été perçues comme incohérentes, paternalistes ou subordonnées à des intérêts économiques masqués par des principes universels.
 
La France a payé le prix le plus élevé, surtout au Sahel. L'Union européenne peine à proposer une stratégie autonome. Les États-Unis restent puissants, mais ils lisent souvent le continent africain à travers le filtre de la compétition avec la Chine et la Russie, plus qu'à travers les priorités africaines elles-mêmes. La Chine, de son côté, demeure le grand acteur économique, mais sa présence est de plus en plus observée avec prudence en raison de la dette, des infrastructures et du contrôle des filières.
 
C'est dans cet espace que s'insère la Russie. Non comme puissance économique dominante, mais comme puissance politique opportuniste, capable de transformer les fractures africaines et les erreurs occidentales en influence stratégique.

Le sommet de Moscou comme démonstration de force

Le sommet d'octobre servira à mesurer trois éléments. Le premier sera la participation : combien de chefs d'État africains se rendront réellement à Moscou, et à quel niveau de représentation. Le deuxième sera la substance des accords : sécurité, énergie, agriculture, formation, infrastructures, technologie, défense. Le troisième sera le message politique : montrer que la Russie, malgré la guerre en Ukraine, reste un acteur global.
 
Pour Poutine, l'Afrique est une réponse à la pression occidentale. Pour Lavrov, elle est une plateforme diplomatique. Pour l'appareil militaire russe, elle est un espace de projection. Pour les entreprises russes, elle est un réservoir de ressources. Pour de nombreux gouvernements africains, elle est une carte de négociation à jouer face à l'Europe, aux États-Unis et à la Chine.
 
La vraie question n'est donc pas de savoir si la Russie revient en Afrique. Elle y est déjà revenue. La question est de savoir si elle réussira à transformer sa présence militaire et diplomatique en influence économique durable. Car l'Afrique ne veut pas être seulement un terrain de manœuvre pour les autres puissances. Elle veut utiliser la compétition entre les grandes puissances pour élargir sa propre marge de choix.
 
Moscou l'a compris. Et elle prépare le sommet d'octobre non comme une célébration, mais comme une étape de la guerre longue contre l'ordre occidental.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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