Géopolitique

Somalie. Le pétrole et l'ombre longue d'Ankara dans la Corne de l'Afrique

La Turquie mise sur le pétrole somalien pour renforcer son influence dans la Corne de l’Afrique.


Jacqueline Sala
Samedi 28 Février 2026


Alors que les premiers forages exploratoires doivent débuter en 2026, Ankara transforme son engagement en Somalie en un levier stratégique mêlant énergie, sécurité et diplomatie. Le pétrole n’est pas seulement une ressource potentielle : c’est un instrument de puissance dans une région hautement disputée.



Somalie. Le pétrole et l'ombre longue d'Ankara dans la Corne de l'Afrique

La Turquie franchit un cap stratégique dans la Corne de l’Afrique

Avec le lancement des forages exploratoires prévus pour 2026, la Turquie franchit un cap dans sa présence dans la Corne de l'Afrique.

Le choix de miser sur les hydrocarbures somaliens, jusqu'ici largement inexploités, ne répond pas seulement à une logique énergétique. Il s'agit d'un mouvement politique et stratégique qui mêle sécurité, influence régionale et projection de puissance dans l'un des carrefours les plus sensibles du système international.

Un pari énergétique aux retombées politiques

La compagnie énergétique publique turque a achevé les études sismiques dans trois vastes zones au large et se prépare à tester la viabilité économique des réserves. Même une production limitée pourrait peser sur une économie fragile comme celle de la Somalie, dont le produit intérieur brut dépasse à peine douze milliards de dollars. Pour Mogadiscio, le pétrole représente une possible bouée de sauvetage financière. Pour Ankara, c'est un instrument de consolidation politique.

Les estimations évoquent des réserves théoriques très élevées, mais l'écart entre le potentiel géologique et l'exploitation réelle reste considérable. Les coûts, la sécurité et l'instabilité institutionnelle rendent l'opération risquée. La Turquie ne dispose pas de la puissance financière de la Chine et doit avancer avec davantage de prudence, en sélectionnant ses projets et en limitant son exposition. Pourtant, cette disponibilité à prendre des risques là où d'autres acteurs hésitent renforce précisément son rôle de partenaire « nécessaire » pour des gouvernements en difficulté.

À court terme, l'impact économique sera probablement plus politique que budgétaire. À moyen terme, si l'exploitation s'avère soutenable, la Somalie pourrait obtenir des ressources décisives pour renforcer l'État central et réduire sa dépendance à l'égard de l'aide extérieure.


Un pétrole sous haute protection militaire

Le pétrole somalien naît déjà militarisé.

Piraterie, instabilité intérieure et menaces régionales imposent une protection armée des activités d'exploration. Ce n'est pas un hasard si la marine turque a déjà escorté les navires de recherche, tandis qu'Ankara gère depuis 2017 sa plus grande base militaire à l'étranger précisément en Somalie. La formation des forces locales et le contrôle des côtes s'entrelacent ainsi avec la protection des intérêts énergétiques.

La présence militaire n'est pas accessoire mais structurelle : sans sécurité, il n'existe pas d'exploitation possible. En ce sens, la Turquie lie de manière indissociable pétrole et défense, en renforçant son empreinte stratégique dans une zone qui contrôle des routes maritimes cruciales entre la mer Rouge et l'océan Indien.


Une région traversée de rivalités et de jeux d’influence

La Corne de l'Afrique est une mosaïque de rivalités. L'Égypte, l'Éthiopie et les Émirats arabes unis observent avec attention l'avancée turque. Le Caire peut voir en Ankara un contrepoids à l'Éthiopie, tandis qu'Addis-Abeba craint de nouvelles dynamiques le long des côtes somaliennes, tout en ayant besoin d'une plus grande stabilité pour obtenir un accès à la mer. Les Émirats, forts de leurs liens avec des régions somaliennes autonomes, pourraient percevoir l'expansion turque comme une réduction de leurs marges de manœuvre.

Ankara tente de gérer ces tensions par une diplomatie prudente, en évitant les affrontements directs et en cloisonnant les dossiers les plus sensibles, comme le montre le silence turc sur le conflit soudanais malgré les divergences avec Abou Dhabi. C'est une stratégie d'équilibre qui vise à maximiser l'influence sans provoquer de ruptures irréversibles


Au-delà de l’énergie, un projet de puissance

Même si les forages ne devaient pas produire de résultats commercialement significatifs, la Somalie resterait centrale pour la Turquie. L'enjeu n'est pas seulement l'énergie, mais la capacité d'Ankara à s'affirmer comme une puissance intermédiaire capable d'unir aide, sécurité et intérêts économiques dans une même architecture d'influence. Dans la Corne de l'Afrique, le pétrole est le moyen. L'objectif est le positionnement stratégique.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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